SCÈNE V
TRENEUIL, AMÉLIE ; Mme DE MARANCEY, un bouquet à la main, entrant par le fond, suivie d'un domestique qui lui remet des lettres.
Mme DE MARANCEY, prenant les lettres.
Je n'y suis pour personne... vous entendez... (A Amélie.) Bonjour, ma toute belle.
(Le Domestique porte la table du déjeuner au fond du théâtre.)
TRENEUIL, saluant.
Madame.
M^ DE MARANCEY.
Toujours ensemble! C'est avec justice que nous vous avons surnommés, à Bade, le ménage-modèle... Jamais un nuage... jamais la moindre discussion.
TRENEUIL.
Au contraire, madame; en ce moment même, Amélie et moi ne sommes pas du même avis, (il passe entre les deux dames.) Si vous le permettez, je vous prendrai pour juge.
AMÉLIE, vivement.
Alphonse, vous n'y pensez pas.
TRENEUIL.
Si fait, vous avez piqué mon amour-propre. (Bas.) Je veux te prouver ce que je t'ai dit.
M™ DE MARANCEY.
Voyons, de quoi s'agit-il?
TRENEUIL.
Une humiliation que je viens d'essuyer... Si j'en crois madame, je dois me résigner à être rangé dans la classe de ces êtres infortunés qui sont sans importance aux yeux de votre sexe ; en un mot, je suis un homme sans conséquence.
Mme DE MARANCEY.
Et vous demandez mon avis?... C'est embarrassant... Si je réponds que je pense comme Amélie, je serai impolie; et puis, me croirez-vous?... Si je vous avoue que je suis d'un avis contraire, ne vous mettrez-vous pas dans la tête que je vous trouve dangereux?
TRENEUIL.
Madame, votre réponse est de la diplomatie... il faut vous deviner.
Mme DE MARANCEY.
Ignorez-vous que les femmes veulent être devinées?...
TRENEUIL, bas, à Amélie.
Voilà le feu qui commence... Attention.
Mme DE MARANCEY.
Pour me faire comprendre, je vais vous expliquer ce que j'entends par un homme sans conséquence ; vous déciderez vous-même si cela vous regarde. Selon moi, les hommes sans conséquence, ce sont ces étourdis toujours occupés de leur propre mérite, ces fashionables que vous appelez ma cour... qui m'ont promis de se tuer le jour de mon départ, et qui, en attendant, semblent s'être ligués pour me faire périr sous le poids de leur fastidieuse correspondance.
TRENEUIL.
C'est là votre courrier de ce matin ?
Mme DE MARANCEY.
Et voici ma réponse.
(Elle déchire les lettres.)
AMÉLIE
Comment ! sans les lire ?...
Mme DE MARANCEY.
A ma place, vous les liriez donc ?
TRENEUIL.
Excusez la naïveté d'Amélie... quand on n'a pas l'habitude de ces sortes de correspondances.
M"»e DE MARANCEY.
S'il fallait lire toutes ces fadeurs, et y répondre, que deviendrions-nous?... Car quelle femme mariée,, émancipée par conséquent, à moins d'être affreuse, ne s'est pas entendu dire cent fois qu'elle était adorée?
AMÉLIE
On ne me l'a jamais dit.
Mme DE MARANCEY.
Votre position est si différente de la mienne... que j'envie votre sort !... Vous avez le bonheur d'être constamment sous la protection d'un époux, tendre, dévoué... tandis que moi, pauvre délaissée...
(Elle s'assied sur la^auseuse.)
TRENEUIL, à parla Amélie.
Le vent est décidément à la mélancolie. (Haut à madame de Marancey.)En vérité, la conduite de Marancey est sans excuse; mais, sans doute, il ne tardera pas à venir vous rejoindre...
AMÉLIE, à-part.
Grand Dieu!
Mme DE MARANCEY.
Mon mari !... il ne sait pas même, j'en suis sûre, que je suis à Bade... A côté de vous, nous sommes un couple bizarre... Mon mari est jeune, de mœurs élégantes, dissipées; il lui faut une vie variée, des distractions, des
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voyages,.. En ce moment, je ne sais trop où il est... en Allemagne, je crois.
AMÉLIE, à pari.
Il ne viendra pas!... Je respire.
M™ DE MARANCEY.
Et moi, forcée de faire seule le voyage des Eaux... je me vois en butte aux persécutions dont le désœuvrement des fats est toujours prêt à poursuivre une pauvre femme qu'on suppose un peu négligée.
(Amélie s'assied à droite, el prend une brochure qu'elle parcourt. )
TRENEUIL
Quel langage ! . . . Vous ne croyez donc pas, madame, à l'amour que vous inspirez?
Qu'a de commun l'amour avec cette galanterie banale, espèce de monnaie ayant cours dans le monde ?
TRENEUIL.
Vous êtes sévère pour vos victimes.
M<™ DE MARANCEY.
Peut-un prendre au sérieux les passions d'un jour et l<\s fades adulations de ces hommes qui ne savent parler qu'à genoux ?
AlB : J ai vu partout dans mes voyages. Gomment écouter le martyre De ces {yens pleins d'humilité,
Dont les yeux toujours semblent dire :
Madame, un peu d'humanité, Ah ! faites-moi la charité !
On rougirait de la conquête D'un cœur qui se place trop bas...
Lorsqu'il leur faut baisser la tête, Les femmes ne regardent pas.
Jusqu'ici je n'ai pas eu de mérite à défendre mon cœur ; mais sans avoir connu l'amour, je le comprends... je sens qu'il est telle circonstance où il peut devenir redoutable... Autant les déclarations de ces beaux messieurs me semblent inoffensives, autant un sentiment vrai, éprouvé par une âme ardente, exprimé par une intelligence noble et élevée, pourrait me paraître doux... à inspirer au moins.
TRENEUIL, bas, à sa femme.
Qu'en dis-tu ?
AMÉLIE
Tu avais raison.
(Elle se lève.)
Mme DE MARANCEY, se levant.
Mais je me laisse égarer dans le pays des chimères ; redescendons sur la terre... Vous savez que nous avons arrangé une cavalcade charmante à Liestal pour ce matin.. (A Amélie.) Vous serez des nôtres.
AMÉLIE
Pas aujourd'hui.
163 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
M.™ DE MARANCEY, à Treneuil.
Au moins puis-je compter sur vous pour m'accompagner? (A Amélie.) Vous permettez, ma chère, que je vous enlève votre mari ?
AMÉLIE
Comment donc'... (A Treneuil.) Refuse, je t'en prie.
TRENEUIL, bas, à Amélie.
Ne suis-je pas sans conséquence ?
M™eDE MARANCEY.
C'est donc convenu.
TKENEU1L.
Madame, je suis au désespoir de ne pouvoir accepter Thonneur que vous me destinez.
M-»e DE MARANCEY.
Vous me refusez !
TRENEUIL.
J'espère que vous voudrez bien admettre mon excuse, quoiqu'elle soit un peu bourgeoise... La santé de ma femme ne lui permet pas de prendre part à ce plaisir, et je désire, en bon mari, passer la matinée avec elle.
C'est édifiant !
AMÉLIE
Mon ami, je serais désolée...
M™ DE MÂRANCEY.
Et moi désespérée de séparer, ne fût-ce qu'un instant, deux cœurs si bien unis... J'espère que tout le monde ne refusera pas la corvée que je vous destinais.
TRENEUIL.
C'est une faveur que chacun se disputera.
M™« DE MARANCEY.
Ah ! vous croyez ?
TRENEUIL.
Et pour moi un sacrifice bien pénible, sans doute, mais auquel je dois me résigner... Un homme marié qui a le goût de son état n'est plus de ce monde... ce qui serait pour tout autre une faveur précieuse doit être accepté par lui humblement, et comme une preuve de son insignifiance. (Prenant des mains d'Amélie l'éventail qu'il lui a donné à la scène précédente.) Cet éventail, j'y pense, qu'hier soir vous m'avez confié, et que, par un oubli bien innocent, je vous
jure...
M™ DE MARANCEY, à part.
Mon éventail dans les mains de sa femme !... c'en est trop.
TRENEUIL.
Il fut un temps où rien n'eût pu me forcer à le restituer. . . j'étais garçon alors, et je jouissais le plus largement possible des privilèges de l'emploi... J'acceptais toujours...
je demandais souvent, je prenais quelquefois, je ne rendais jamais... Aujourd'hui, mari consciencieux, je sais le respect que Ton doit à la propriété des autres, (il lui rend son éventail.) N'est-ce pas, madame, que c'est édifiant?
M™ DE MARANCEY.
C'est admirable !... Vous devriez concourir pour le prix
Monthyon.
TRENEUIL.
Vous êtes trop bonne.
AMÉLIE, à Mme de Maraneey qui va pour sortir. Vous nous quittez déjà !
M-"« DE MARANCEY.
Oui, je rentre chez moi... Il y a trop longtemps que j'interromps le charme de votre tête-à-tête... (A part.) Ils me paieront tous deux leur impertinence.
(Elle va pour rentrer chez elle.)
TRENEUIL.
J'espère qu'elle choisira désormais une autre victime.