SCÈNE X
AMÉLIE, puis TRENEUIL.
AMELIE.
Que faire? grand Dieu !
TRENEUIL.
Ma chère Amélie, tes ordres sont exécutés.
AMÉLIE, à part.
Partir ! ... le puis-je maintenant ?
TRENEUIL.
Tu ne me réponds pas... qu'as-tu donc? Cette émotion n'est pas naturelle.
AMÉLIE
Je suis bien malheureuse.
TRENEUIL.
Malheureuse !... et tu gardes le silence !
AMÉLIE
Il y a trop longtemps que ce secret pèse sur mon cœur.
TRENEUIL.
Un secret?
AMÉLIE
Mille fois il est venu à mes lèvres, et toujours je ne sais quelle crainte d'être moins aimée de toi m'a arrêtée. Si tu savais combien j'ai souffert de cette contrainte!... Oui, je te dirai tout; mais promets-moi de m'aimer toujours et die nie pardonner.
TRENEUIL.
Te pardonner!... qu'as-tu donc à me révéler?
AMÉLIE
Ecoute-moi, ainsi qu'un père écoute sa fille, avec indulgence et bonté... Comme tu me regardes déjà !
TRENEUIL.
Je suis calme... Eh bien?
AMÉLIE
Eh bien ! il y a cinq ans (j'en avais à peine quinze alors), j'habitais avec ma mère une campagne près de Rouen... Nous n'avions de relations qu'avec une seule famille du voisinage... il y avait là une jeune personne, mon amie d'enfance, plus âgée que moi d'un ou deux ans, d'un caractère romanesque, exalté, mais qui me plaisait peutêtre par cette exaltation même Nous ne nous quittions pas, et j'étais heureuse auprès d'elle, lorsque son frère...
TRENEUIL.
Elle avait un frère !...
AMÉLIE
Il achevait ses études à Paris. Je ne le connaissais pas encore, lorsqu'à la fin de l'été, il vint passer les vacances dans sa famille ; il accompagnait toujours sa sœur dans
188 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
les visites qu'elle nous faisait... Depuis son arrivée, elle venait plus souvent, et il me semble que nous étions meilleures amies... Bientôt il fut admis dans notre intimité... Et ce fut la cause de bien des larmes que je versai
depuis.
TRENEUIL.
Enfin, il t'aima.
AMÉLIE
Il me le dit... J'avouai tout à ma mère, qui me déclara que, quand même mon âge me le permettrait, ce mariage ne pouvait me convenir... Et moi, quand je vis qu'il me fallait renoncer à lui, je dois l'avouer, il me sembla un instant que je l'aimais aussi.
TRENEUIL, se contenant.
Continue.
AMÉLIE
Ma mère exigea qu'il ne revînt plus au château... Tout dès lors eût été fini entre nous, si sa sœur, étourdie, légère, et ne comprenant pas elle-même la portée de ses conseils, n'était venue, comme elle le disait, au secours de nos amours persécutées... A ses yeux, nous devînmes les héros d'un roman plus intéressant que tous ceux qu'elle avait lus en cachette de sa mère; et en cette qualité, elle décida que, ne pouvant plus nous voir, nous devions nécessairement nous écrire; et, pour commencer, Élisa m'apporta une lettre de son frère... je ne voulais pas
Touvrir ; mais elle me faisait un tableau si touchant de la douleur de ce frère, elle me reprochait si vivement ce qu'elle appelait ma cruauté, que je n'eus pas la force de résister.
Et tu lui répondis?
Ou plutôt nous lui répondîmes ; car Élisa était de moitié dans toutes mes réponses, qu'elle ne trouvait jamais assez tendres ni assez consolantes... La fin des vacances approchait, il devait retourner à Paris... Élisa ne perdit pas une si belle occasion d'appliquer à notre position les incidents romanesques de ses lectures favorites... A force d'instances, de prières, elle parvint à me décider à lui laisser faire mon portrait, qui devait consoler son frère pendant cette longue année de séparation.
TRENEUIL.
Ton portrait !
AMÉLIE
Le lendemain il partit.
TRENEUIL.
Avec ton portrait.
AMÉLIE
Je me crus bien malheureuse, et pourtant Élisa trou-
vait que je ne pleurais pas encore assez... elle ne cessait de m'exalter l'amour, le désespoir et la douleur de son frère, lorsque nous apprîmes que ce jeune homme menait à Paris une vie folle et dissipée, qu'il faisait à d'autres les mêmes serments que j'avais reçus de lui en présence de sa sœur ... C'était plus qu'il n'en fallait pour m'ouvrir les yeux... L'année suivante il ne revint pas.... Je te connus, tu m'aimas, j'oubliai tout; et je vis que ce que j'avais pris jusqu'alors pour une passion n'était qu'un sentiment d'enfant, auquel mon inexpérience seule avait donné de l'importance. L'amour véritable, c'est toi, mon Alphonse, c'est toi seul qui me l'as fait connaître... Voilà, mon ami, toute la vérité ; et maintenant vois et juge.
Air de Téniers.
Autrefois mon âme ingénue Prit un rêve pour le bonheur; Je crus aimer... mais à ta vue, Bientôt j'ai compris mon erreur; - Comme moi, lu lis dans mon âme :
Je t'ai tout dit., sois indulgent, Et ne punis point une femme De l'imprudence d'un enfant.
TRENEUIL, après un instant de réflexion.
Et tu n'as jamais revu ce jeune homme?
AMÉLIE
Jamais... lorsque aujourd'hui...
TRENEUIL.
Aujourd'hui ! . . . son nom?
AMÉLIE
M. de Marancey.
TRENEUIL.
Marancey !... c'est donc pour cela que tu voulais partir?
AMÉLIE
J'avais un pressentiment que cette rencontre me serait fatale... car, juge de mon inquiétude... tout à l'heure, dès que nous avons été seuls, il m'a parlé comme autrefois.
TRENEUIL.
L'insolent !
Et quand je lui ai redemandé mon portrait et mes
lettres...
TRENEUIL.
Il les possède encore ?
AMÉLIE
Il me Ta dit... J'ai eu beau le prier, il a refusé de me les rendre... il a fait plus...
TRENEUIL.
Explique-toi.
192 OUVRES DE Cil. DE BERNARD.
AMÉLIE
Il m'a menacée de me suivre partout... Ah! je suis bien malheureuse ! je crains tant que ce que tu viens d'entendre ne diminue ta tendresse... Dis que tu ne m'en veux pas et que tu me pardonnes.
TRENEUIL.
On ne pardonne qu'aux coupables, et la réflexion me dit que tu n'as été qu'imprudente. (Amélie se jette à son cou.) Ce n'est pas toi qu'il faut accuser, je le vois... Mais ceci peut avoir des conséquences fort graves avec un homme tel que Marancey... c'est un de ces étourdis à la mode qui prétendent ressusciter les roués d'une autre époque, et pour qui une femme à compromettre est un laurier à conquérir.
(11 va à la table qui est au fojid du théâtre.)
Que vas-tu faire ?
Ce portrait et ces lettres ne peuvent rester entre ses
mains.
(Il sonne, et écrit précipitamment un billet.)
AMÉLIE
Une explication avec lui!... Tu me fais trembler.
TRENEUIL.
Désormais cette affaire ne regarde que moi.
AMÉLIE
Je t'en conjure, sois calme et prudent.
TRENEUIL, au domestique qui entre.
Cherchez M. de Marancey, remettez-lui ce billet. (Il remet
le billet au domestique, qui sort. — A Amélie.) Rassure-toi... qui plus que moi est intéressé à ne pas ébruiter cette affaire! mais je ne puis laisser ta réputation à la merci de ce fat.
AMÉLIE
Et s'il refuse?
TRENEUIL.
Sois tranquille... d'une manière ou d'une autre je saurai le réduire au silence.