‹ Poésies et théâtreChapitre 39 sur 86 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

AMELIE, MARANCEY.

MARANCEY, à part.

Quelle idée diabolique d'avoir mis cette robe de chambre!... Le moyen d'être pathétique avec cette tournure de mandarin... C'est égal. (Haut.) Amélie, enfin, nous sommes seuls, et je puis vous parler sans contrainte... Amélie, mon Amélie !

AMÉLIE

Je n'ai rien à entendre de vous, monsieur; laissez- moi me retirer.

MARANCEY.

Vous m'écouterez, Amélie... Ce bonheur de vous revoir, que le hasard, que le ciel me donne, je ne le laisserai pas s'évanouir comme un songe... Depuis quatre ans qu'un sort cruel nous a séparés...

AMÉLIE

Monsieur, vous oubliez que je ne puis écouter un pareil langage.

MARANCEY.

Monsieur !... Est-ce ainsi que votre cœur me nomme

maintenant? autrefois, vous m'appeliez Ferdinand

Avez-vous tout oublié, même mon nom? c'est impossible ! Votre trouble, lorsque j'ai paru devant vous... Témotion que, dans ce moment même, vous cherchez en vain à dissimuler, tout semble me dire que vous aussi vous vous souvenez... et que le passé a jeté dans votre âme des racines profondes, indéracinables. (A part.) Je suis au-dessous de moi, cette damnée robe de chambre m'ôte tous mes moyens.

AMÉLIE

Monsieur... depuis deux ans je suis mariée ; j'aime mon mari, comme il m'aime, de la tendresse la plus profonde et la plus vraie.

MARANCEY.

Le présent est à lui, soit... mais n'ai-je pas quelques droits sur le passé? Que l'avenir soit à celui qui saura mieux le mériter.

AMÉLIE

Arrêtez, monsieur... Malgré l'inconvenance de votre conduite, je crois à votre honneur... je lui confie le mien, celui de mon mari.

MARANCEY.

Eh ! que m'importe votre mari ! L'autorité d'une première tendresse vaut bien celle qu'il tient d'une loi odieuse... car vous m'aimez, Amélie... j'en atteste ces

lettres où votre cœur se peignait alors... ce portrait que j'ai reçu de vous.

AMÉLIE

Grand Dieu !

MARANCEY, à part.

Le coup a porté. (Haut.) Depuis quatre ans, pensezvous qu'ils m'aient quitté un seul instant?... Si je ne venais pas de mettre cette robe de chambre...

AMÉLIE

S'il est vra^ je bénis le ciel qui a voulu cette rencontre!... Si vous saviez combien de fois, depuis mon mariage, l'idée de ce portrait, de ces lettres, a troublé mon repos... Dites-moi que vous allez me les rendre... Au nom du ciel, s'il est vrai que vous m'ayez aimée !

MARANCEY, à part.

Brûlons les planches. (Haut.) Vous les rendre, Amélie !... Depuis que je vous ai perdue, ce portrait n'a-t-il pas été la seule consolation de mon désespoir, la seule étoile de mes nuits?».. Je parie que vous ne croyez pas à mon désespoir... On m'aura noirci à vos yeux... on vous aura peint ma conduite comme celle d'un homme léger, avide de plaisirs... Personne n'a deviné la cause de mes folies... J'ai été, il est vrai, étourdi, dissipé ; mais c'était le désespoir... Je me suis marié; c'était le désespoir. .. Au

lieu d'en mourir, j'en ai vécu; c'était le désespoir, et c'est beaucoup plus cruel, je vous jure.

AMÉLIE

Pas un mot de plus, monsieur... Dans une heure je serai loin d'ici... Je regrette, en partant, de vous retirer l'estime que j'aurais voulu conserver pour votre caractère.

Ah ! je comprends ce départ précipité. .. c'est moi que vous voulez fuir... mais vous n'y réussirez pas. Si vous partez, je vous suis.

AMÉLIE

Vous oseriez....

MARANCEY.

Tout, Amélie... Si je vous avais trouvée bonne, sensible, conservant quelque souvenir de notre ancien attachement, aucune obéissance ne m'eût paru trop pénible... Mais vous voulez me fuir sans vous inquiéter de briser mon cœur... eh bien! madame, vous en êtes la maîtresse... Partez dans une heure; dans une heure et quart ma voiture suivra la vôtre.

AMÉLIE

Quelle folie !

MARANCEY.

Une folie ! précisément ma spécialité... Partez, madame; ce projet me plaît beaucoup maintenant.... Me

voyez-vous vous poursuivant de ville en ville, de royaume en royaume, de monde en monde?

AMÉLIE

Vous voulez donc me perdre !. . . et mon mari ?. ..

MARANCEY.

S'il lui déplaît de voir surgir ma figure à chaque relai, j'en suis fâché; mais avec un passe-port et des billets de banque dans mon portefeuille, personne ne peut m'empêcher de faire le tour du monde à votre suite, si tel est mon bon plaisir... Voici votre mari... Songez-y bien, Amélie, si vous restez, amour secret, dévoué, reconnaissant; si vous partez, amour encore, mais amour téméraire, imprudent et prêt à tout... (A part.) Pour une attaque en robe de chambre, je ne suis pas trop mécontent de moi.

(Il entre dans l'appartement à droite.)

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