SCÈNE XVIII
AMÉLIE, derrière la psyché ; TRENEUIL; Mme DE MARANCEY,
sur la causeuse.
M«e DE MARANCEY, à Treneuil, qui lui remet le livre en silence.
Quel air grave et solennel ! on dirait un ambassadeur apportant une déclaration de guerre.
ÏRENEUIL.
Madame, je ne croyais pas que nous fussions en paix.
(Il va pour sortir.)
M"* DE MARANCEY.
Je ne vous renvoie pas.
Madame, veuillez m'excuser.
AMÉLIE, à part.
Il refuse.
M^e DE MARANCEY.
Je ne reconnais pas votre politesse... votre galanterie.
TRENEUIL.
Je sais, madame, que vous avez beaucoup d'esprit, et je reconnais que je ne suis nullement de force à lutter avec vous.
AMÉLIE, à part.
J'en étais sûre, il ne Faime pas.
M"^ DE MARANCEY.
Vous me boudez ? Je croyais que cela n'était permis qu'à notre sexe. . Eu vérité les hommes sont d'étranges usurpateurs... Que nous restera-t-il à nous autres pauvres femmes, si l'on nous prend jusqu'à cette petite coquette-
rie de caprices, de mauvaise humeur môme, dont nous nous servons quelquefois pour donner du prix à la plus légère faveur, en la faisant acheter.
TRENEUIL, à part.
Quel nouveau langage !
M™* DE MARANCET.
Ah! vous avez de la rancune... mais, alors, vous devriez comprendre que d'autres aussi peuvent en avoir, ou du moins en avoir eu... Je suis obligée de lever la tête pour vous parler... Voyons, ne pouvez-vous pas vous
asseoir là, auprès de moi ? (Elle lui fait signe de prendre une chaise, cl de venir s'asseoir auprès d'elle. Pendant que Treneuil va
prendre une chaise, à part. ) Ah ! madame de Treneuil, vous allez payer votre sourire de ce matin.
TRENEUIL, venant s'asseoir.
(A part.) Est-ce que la partie ne serait pas perdue ?
AMÉLIE, à part.
ïl reste.
Mme DE MARANCEY.
Vous vous asseyez à côté de moi de Pair d'un martyr qui monte sur le bûcher. . . tout à l'heure, vous y auriez mis plus d'empressement et de bonne grâce.
TRENEUIL.
Depuis ce matin, j'ai gagné de l'expérience.
2 18 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
M™ DE MARANCEY.
Fallait-il donc, au premier mot d'excuses, vous tendre la main ? Le cœur des femmes n'est pas fait ainsi... Nous n'avons que trop souvent la faiblesse de pardonner; mais afin de trouver grâce devant notre propre orgueil, n'est-il pas juste que nous imposions au moins une pénitence à l'offenseur ?... La vôtre vous a donc paru trop cruelle?
TRENEU1L.
C'est vous qui êtes bien cruelle en ce moment, si vos paroles ne sont qu'un jeu.
AMÉLIE, à part.
Qu'ai-je entendu !
M^ DE MAKANCEY.
Un jeu!... On ne doit se plaindre que quand on a
perdu.
TRENEUIL.
Madame, je connais trop la puissance de vos séductions, et votre art irrésistible d'enchaîner les autres en restant libre vous-même. Après la façon cruelle dont ce matin vous avez accueilli l'aveu de mon amour... si vous voulez que je croie à voire pardon, à votre intérêt, à tout ce que vos yeux semblent avouer en ce moment, il faut que vous me donniez un gage qui me dise, quand vous ne serez plus là, que mon bonheur n'est pas un rêve... ce portrait que vous m'avez refusé...
AMÉLIE, à part.
Je me sens mourir.
Mme de MARANCEY.
Vous tenez beaucoup à mon portrait... avec le ruban, c'est un véritable ordre de chevalerie.
TRENEUIL.
Eh bien ! soyez ma dame, et recevez-moi votre chevalier.
M««e DE MARANCEY.
Quelle folie !... Le cérémonial n'est-il pas d'être à genoux ?
TRENEUIL, prenant le portrait.
A genoux, et pour la vie !
(Madame de Marancey lui passe un ruban autour du cou.) AMÉLIE, sortant de derrière la psyché.
Indigne !
TRENEUIL.
Ma femme !