SCÈNE XIII
M™ DE VALDAUNAIE ; GUERLAND, entrant parla porte du fond
GUERLAND.
Il ne vous entend pas.
M™ DE VALDAUNAIE.
Lui!
GUERLAND.
Je vous fais peur, madame ?
M^e DE VALDAUNAIE, à demi-voix.
Horreur !
GUERLAND.
Je regrette de faire succéder à une scène sans doute fort touchante, une explication d'une autre nature... votre volonté a été accomplie, madame, pour vous obéir,
j'ai fait une chose nouvelle dans ma vie ; j'ai adressé des excuses à un autre homme, à un homme que je hais, que j'ai droit de haïr. Au lieu de lui demander sa vie, mon épée s'est abaissée devant la sienne. Vous savez le prix que j'ai mis à cette humiliation ; je viens le réclamer. J'ai tenu ma promesse, tiendrez-vous la vôtre ?
M™ DE VALDAUNAIE.
Oui, monsieur.
GUERLAND.
Ainsi, vous lui avez dit adieu; et vous ne le reverrez
jamais.
M«"e DE VALDAUNAIE.
Jamais.
GUERLAND.
Cette nuit, vous partirez pour Lyon?
M™> DE VALDAUNAIE.
Je partirai.
GUERLAND.
Et là, aussitôt que les formalités auront été remplies, vous m'épouserez.
M«*DE VALDAUNAIE.
Je vous épouserai.
GUERLAND.
Vous comprenez bien la gravité de vos paroles, ma-
dame... ceci n'est point une vaine promesse, que quelque ruse de femme puisse démentir, c'est un engagement irrévocable... Dans une heure votre départ... avant un mois notre mariage.
M^e DE VALDAUNAIE.
Je suis prête pour l'un comme pour l'autre.
GUERLAND.
Lorsque vous êtes venue, ce soir, me demander la vie de cet homme, vous étiez moins calme... Je dois sans doute me féliciter de cette résignation soudaine.
M^e DE VALDAUNAIE.
Votre triomphe aurait besoin de mes larmes, n'est-ce pas?... je n'en ai plus... Il est un moment où le désespoir cesse de se débattre, et j'en suis là. Prenez-moi donc telle que vous m'avez faite.
GUERLAND.
Oui... je vous ai rendue malheureuse, Valérie; mais ce que vous m'avez fait souffrir, vous ne m'en parlez pas... Les femmes, en vérité, ont de merveilleux privilèges... Se jouer d'un cœur dévoué, elles appellent cela caprice innocent, pardonnable coquetterie. Madame, c'est avant de frapper qu'il faut songer à sa faiblesse.
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M^e DE VALDAUNAIE.
Vous ai-j e demandé grâce?... Pour être heureux il vous faut ma vie à torturer, prenez-la, je suis à votre merci.
GUERLAND.
Heureux !... mon avenir perdu, ma carrière fermée, mon âme absorbée tout entière par un sentiment plein d'amertume et de déception ; pour but une vengeance désespérée, pour existence le métier d'espion et de spadassin, est-ce là ce que vous appelez le bonheur ? Si vous pouviez comprendre le mal que vous m'avez fait, votre haine peut-être serait désarmée comme Test la mienne, lorsque je contemple la souffrance empreinte sur vos traits... Cette pâleur, c'est mon ouvrage; cette expression de tristesse, de désespoir, c'est moi, c'est mon amour...
M^e DE VALDAUNAIE.
Je me suis soumise à votre persécution, épargnez-moi du moins votre pitié.
GUERLAND.
Vous me devinez, Valérie... Vous savez bien que ce n'est pas la pitié qui m'attendrit ainsi... Près de vous, je suis faible comme un enfant ; tout en rougissant de ma lâcheté, à chaque parole je sens renaître en moi l'esclave
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vous ce que vous avez été pour moi... j'oublie tout, excepté cet amour que rien n'a pu détruire... Valérie, ce combat si cruel pour tous deux doit-il donc durer toujours ?
M»** DE VALDAUNATE.
Ecoutez-moi, monsieur, et ne vous méprenez pas sur le sens de mon consentement... Je ne suis pas un cœur faible qui cède à un amour persévérant; je suis une pauvre femme qui choisit entre deux malheurs. Je vous épouse pour racheter la vie d'un homme que j'aime... que j'aime, entendez-vous? et que vous tueriez sans cela, car vous savez tuer. Je remplirai ma promesse, je porterai votre nom, et votre honneur peut se fier au mien : mais là s'arrêtera le sacrifice. Je peux vendre ma destinée qui m'appartient, mais non mon cœur qui est à un autre. Votre volonté est de fer, je le sais : vous verrez que la mienne n'est pas moins inflexible.
GUERLAND.
Eh bien ! j'accepte ce pacte. Oui, vous avez raison : la fatalité qui nous a rapprochés pour nous frapper l'un par l'autre, ne saurait accorder une heureuse issue à un si long supplice. Pourquoi chercher une illusion impossible?... mon amour vous enraierait toujours, et moi je ne croirais pas au vôtre. Subissons donc notre destinée... cette existence sera étrange, horrible ; mais vous la partagerez, et si je suis malheureux, je serai sur du moins que vous
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ne riez pas de moi une seconde fois auprès d'un rival heureux... et maintenant, madame, la voiture vous attend.