UN RÊVE AUX ANTILLES
Hier, en plein midi, je fis un rôve étrange 1 Soudain; sous mes regards, le panorama change! Tout ce que je voyais n'est plus ce que je vois, Tout ce que j'entendais emprunte une autre voix. Mon esprit, remontant vers les vieilles années, Los grâces du présent étaient découronnées.
Plus de morne en culture où passent, tour à tour, Et l'ombre et le soleil, et la nuit et le jour; Plus de noirs Africains dans les cannes dorées ; Plus de cannes qu*on plante aux terres labourées, Et qui livrent au vent leurs beaux plumets de fleurs î Les campagnes changeaient d'aspects et de couleurs t Plus d'habitations et plus de sucreries 1 Plus de moulins dressés pour les moissons mûries.
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Et qui tournent, au gré des ravins écumants ; Plus do tuyaux d'usino élancés et fumants ; Plus de planteurs allant & cheval sur les routes; De jardins alignés où les ileurs viennent toutes ; Dans la verte savane ont disparu les bœufs, Et les jeunes cabris qui paissaient auprès d'oux; Les pentes n'avaient plus leurs belles caféières, Et les clochers d'église où sonnent les prières ; Plus de riche cité, de camp, ni de soldats ; De créoles que pare un élégant madras, De danses que le nègre apporta de Guinée ; Et sur la grande mer, par l'horizon bornée, Ou les vagues jouaient comme des diamants, On ne voit point voguer tous ces fiers bâtiments, Ornés du pavillon des nations lointaines...* Les bois envahissaient les mornes et les plaines; L'ile entière n'était qu'une longue forêt ; Et les arbres géants où la brise courait, Agités, remplissaient l'air de leurs harmonies ; Les rameaux frémissaient, aux lianes unies, Les lianes toujours, de branche en branche allant, Semant partout leurs fleurs et partout circulant. „ De l'immense forêt, elles déploient la voûte t Au-dessus, les rayons tracent leur belle route, Des cimes parcourant les ondulations, Faisant étinceler oiseaux et papillons,
Papillons de tout genre, aux poudres éclatantes, Oiseaux de toute espèce, aux plumes miroitantes I Au-dessous mille bruits résonnent à la fois;
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La plante a son murmure et les herbes, leur voix; L'abeille qui bourdonne à l'en tour de sa ruche, Le chant du colibri, le cri de la perruche, Le sifflement aigu des serpents monstrueux, La Cascade roulant en flots tumultueux.
Le Caraïbe altier qui, sur les feuilles sèches, Pose son pied léger et qui lance ses flèches, Poursuivant dans le bois le rapide agouti, Sa voix qui, vers ses Dieux, a soudain retenti... Tout forme un grand concert de musique infinie.,, Nature, c'est ton chant et c'est ta symphonie 1... De toutes parts dans l'air m'arrivaient des senteurs D'dcorces et de fruits, d'insectes et de fleurs I Mon regard discernait de petites clairières, Champs plantés de manioc, et vertes bananières Ouvrant leurs parasols, qu'un léger vent courbait... Voici les toubana8 l , entourant le carbot », Abritant sous leurs toits les peuplades sauvages; La tortue emplissait de ses œufs les rivages, Rivages sablonneux, de coquilles semés, Et par les doux parfums du vnrec embaumés; Sur la splendide mer, où le poisson scintille, Tout à coup apparaît imo grande Aotille De pirogues que peuple un essaim de guerriers; Leurs regards menaçants veillent des prisonniers;
1 Les toubanaa étalent les maisons d'un village caraïbe.
1 Le earbet était la maison centrale placée au milieu deatonba lias. Le mot carbet se prend aussi dans te sens de village.
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Le Caraïbe était vainqueur des A rouages; A. sa bouche, à son nez ^ pendent des coquillages; Sa peau jaune reluit au reflet du rocou ; Il tient, entre ses mains, le terrible boutou 1 ! On aborde, et bientôt le carbet est en fôte 1 Pourquoi ce mouvement? ce bûcher qu'on apprête? Les guerriers assemblés allument un grand feu ; La mort d'un prisonnier se transforme en un jeu ! L'air s'ébranle des cris de fureur et de haine! Sur Timmense brasier rôtit la chair humaine l Ils mangent avec joie, avec avidité, Le corps dé l'Arouage, ennemi détesté !...
Mais la fête est troublée, et les yeux se dirigent Sur la lame où pluviers et mouettes voltigent 1 Un monstre étrange, énorme, a paru sur la mer, Un grand monstre do bois, rasant le Ilot amer.. . Son sillage écumantétincolait d'étoiles;
Les doux vents alizés gonflaient toutes ses voiles... D'où vient-il? Où va-t-il? Quel est son pavillon?... Ce monstre est le vaisseau de Christophe Colomb 4 !
Guadeloupe» Cfiftp Jacob, Juillet l(lt:o.
1 Massue des Caraïbes.
1 Christophe Colomb a découvert la Guadeloupe le 4 no* vemb.rc 1493.
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