‹ Poésies (volume 2)Chapitre 24 sur 36 · LE JUSTICIER · texte numérisé non relu

LE JUSTICIER

A Théodore de Banville

L'*an mil quatre cent trois, juste un mois après FSques, i

Le jour des bienheureux saint Philippe et saint Jacques, y-- Très haut et très puissant Gottlob, dit le Brutal,

Baron d'Hildburghausen, comte de Schaepfenthal. j Grand bailli d'Elbenau, margrave héréditaire

De Schlotemsdorff, seigneur du fleuve et de la terre. *

Le doyen, le plus vieux des chevaliers saxons, ^

Qui, sur l'armoriai, porte les écussons |

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De Ruhn et de Gommern écartelés, l'unique Descendant d'une race altière et tyrannique, Après être allé voir pendre trois paysans Malgré la pluie et ses quatre-vingt-quatorze ans, Vers l'Angelus, après souper, presque sans fièvre, Mourut, les bras en croix et l'hostie à la lèvre, En son château de Ruhn, sur l'Elbe.

On arbora Le drapeau noir, et tout le pays respira. Car on était alors dans les guerres civiles : L'ivrogne "Wenceslas avait vendu les villes A prix d'or, les seigneurs gouvernaient à leur gré. Et le vieux droit avait dès longtemps émigré. Or il avait été cupide et sanguinaire Ce grand vieillard tout pâle et presque centenaire Que le drap dessinait sur son lit de repos. Il avait rétabli lous les anciens impôts; Et ses hallebardiers, démons de violence, Faisaient payer les gens à coups de bois de lance : Impôt sur la vendange, impôt sur la moisson. Sur le gibier, sur les moulins, sur le poisson ; Impôt même sur ceux qui font pèlerinage; Impôt toujours; et, quand on refusait, carnage !

7<5 Poèmes divers.

Le vieux margrave avait des vengeances d'enfer. Vêtu de fer, ganté de fer, masqué de fer, Il arrivait, suivi de ses piquiers avides. Et d'un geste faisait garnir les gibets vides. Les vassaux par le fer, la corde ou le bâton Mouraient ; les jeunes gens prenaient le hoqueton ; Mais les vieux, tout couverts de haillons et de lèpres, Il leur fallait aller, après l'heure des vêpres, Mendier un pain noir aux portes du couvent ; Et sur la grande route on rencontrait souvent Des mendiants douteux montrant d'horribles plaies.

Les bourgeois, enterrant les sous et les monnaies, Avaient d'abord voulu se plaindre. Ils avaient pris Un des leurs, un de ces malcontents à front gris. Qui portent des rouleaux auxquels pend une cire. Et qui font la grimace en disant le mot : n Sire, » Pour aller supplier l'archevêque-électeur A Trêves, en secret, et dire avec lenteur Et sans fiel leurs griefs au très saint patriarche. Mais Gottlob,du preud'homme ayant su la démarche, Envoya devant lui deux beaux mulets très lourds Portant ciboires d'or et chapes de velours; Et l'électeur, du bien de Dieu trop économe,

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Reçut les dons et fit estraper le preud'homme. Et l'on se tut.

Or la misère redoublait.

Et Gottlob devenait centenaire. II semblait Qu'on ne dût jamais voir la fin de ce supplice. Les vieilles lui donnaient le diable pour complice; Et tous désespéraient, et l'on criait merci. Enfin il était mort; c'était bien siàr. Aussi, Comme les petits nids des forêts sont en joie Quand la tempête emporte un vol d'oiseaux de proie, Le bon peuple à grands cris saluait ce départ En allumant des feux de nuit sur le rempart. Comme à Noël, après le temps des pénitences; Et les manants dansaient en rond sous les potences. Dans le château fermé, prêtant l'oreille aux bruit Du lointain apportés par la brise des nuits, Les soldats, inquiets, veillaient aux meurtrières j Et près du mort un moine était seul en prières. Assis dans un fauteuil de cuir, il rêvait, seul, Observant sur le corps le dessin du linceul Que rougissaient un cierge à droite, un cierge à gauche, Et comparant ce lit funéraire à l'ébauche Du marbre qu'on allait tailler pour le tombeau ;

71 Poèmes divers.

Ou, quand l'air plus glacé ravivait un flambeau

Et détournait ainsi sa vague rêverie,

Il regardait dans l'ombre une tapisserie

Obscure où se tordaient, confus, des cavaliers;

Ou bien suivait de l'œil l'arête des piliers.

Il était seul. Parfois une flamme hardie

Sur les vitraux étroits reflétait l'incendie,

Et les cris des vassaux en liesse au dehors

Par instants arrivaient moins lointains et plus forts.

Rigide sous le froc et pareil aux fantômes, Le moine s'était mis à réciter des psaumes Souvent interrompus d'un lent Miserere, Quand soudain il pâlit, et son œil égaré S'emplit d'une épouvante effroyable et niaise; Ses maigres doigts crispés aux deux bras de sa chaise, Il restait là, dompté, pétrifié, béant.

Le margrave s'était dressé sur son séant, Voilé, blanc, et faisant de grands gestes étranges Pour se débarrasser de ses funèbres langes. Et celui qu'on croyait la pâture des vers Apparut tout à coup vivant, les yeux ouverts, Reconnut d'un regard vague et surpris à peine Le moine, les flambeaux,' c crucifix d'ébéne.

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Le bénitier plein d'eau bénite avec son buis. Et dit d'une voix claire :

« Où suis-je? Je ne puii Dire si je rêvais ou si j'étais mort. Moine, Mes neveux ont-ils pris déjà mon patrimoine Et jeté bas le rouge étendard du beffroi ? Suis-je défunt, ou suis-je encor maître cliez moi ? Réponds. Puis, comme j'ai la tête encor troublée, Cherche sur ce dressoir ma coupe ciselée. Et me verse un grand coup de vin.

— En vérité, Dieu puissant ! dit le moine, il est ressuscité!

— Ressuscité? J'étais donc mort? Par mes ancêtres.

Je vais faire demain pavoiser mes fenêtres.

Recevoir mes neveux, du haut de mon balcon,

Et leur offrir à tous une chasse au faucon

Quand ils viendront, la larme à l'œil, pour mes obsèques,

Puis, après un repas comme en font vos évêques,

Les renvoyer tous gris abomine blement. »

Le moine avec deux doigts se signa triplement

8o Poèmes divers.

Sur la poitrine, sur le front et sur la bouche, Se leva, fit un pas vers le vieillard farouche, Et, d'une voix encor palpitante d'émoi.

Il dit :

« Et maintenant, margrave, écoutez-moi.

Tout à l'heure, à genoux près de votre cadavre. Je priais, en songeant que c'est chose qui navre Que de voir un vieillard, un grand seigneur, partir Sans avoir eu le temps de se bien repentir. Car l'absolution tombant des mains du prêtre Est encore soumise à l'éternel peut-être; Et, sans contrition, VOremus dépêché Ne guérit point l'ulcère horrible du péché. C'est pourquoi je priais avec ferveur dans l'ombre. Nous vivons dans un siècle inexorable et sombre, Monseigneur, dans un temps très pervers, où les grands Du malheur populaire, hélas! sont ignorants. Les gens de guerre ont tant piétiné l'Allemagne Qu'il ne reste plus rien debout sur la campagne ; Les moissonneurs sont sans besogne, et nous n'aurons Bientôt plus de travail que pour les forgerons; C'est grand'pitié de voir les blés couchés, les scigU s Perdus, et les festins des vautours et des aigles,

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Les seuls qui maintenant se nourrissent de chair; On mendie à tous les moutiers; le pain est cher; Les villes ayant faim, les hameaux font comme elles ; Et les mères n'ont plus de lait dans leurs mamelles. De cela les puissants n'ont soucis ni remords. Et moi, qui dois prier ici-bas pour les morts, Ma prière est surtout pour les grands et les riches : Car je vois des vassaux en pleurs, des champs en friches Et des pendus bercés par le vent des forêts; Car je songe, margrave, aux éternels arrêts, A la stricte balance où se pèsent les âmes. Et j'entends le joyeux crépitement des flammes Qu'attise avec sa fourche énorme le démon. »

Le margrave éclata de rire.

« Un beau sermon !

Dit-il. Et tu conclus?

— Que si la mort tenace Vous épargne, c'est une effrayante menace, Un avis du Très-Haut, et que votre cercueil Avant longtemps aura franchi le dernier seuil, Et que Dieu vous accorde, en son omnipotence, Gottlob, le juste temps de faire pénitence.

82 Poèmes divers.

— Tu le vois, dit Gottlob, j'écoute de mon mieux Ton homélie, étant aujourd'hui très joyeux De n'avoir point quatre ais de chêne pour chemise Ne crois pas cependant qu'elle te soit permise Davantage, et retiens que, si je le voulais. Je te ferais chasser par deux de mes valets Fouaillant derrière toi mes limiers pour te mordre Aux jambes. Maintenant je t'avais donné l'ordre De m'aller vitement quérir à boire ; va ! »

Le moine, qui s'était assis, se releva.

bon froc l'enveloppait de grandes lignes blanches;

Ses mains en l'air sortaient, tremblantes, de ses manches;

Et, sous l'ombre de sa cagoule, son regard

S'attachait fixement sur le marquis.

« Vieillard, Rcpens-toi ! cria-t-il. Avant que de descendre Au tombeau, va souiller tes cheveux blancs decendrt Prends le cilice et prends la robe comme nous, Aux marches des autels use tes vieux genoux, Va chanter les répons et va baiser la pierre Des cloîtres, et, la nuit, couche dans une bière. Le martinet armé de ses puiiucs de fer

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Entretenant la plaie ardente sur ta chair, Vin pace, l'escalier gluant où l'on trébuche, Le jeûne, le pain noir et l'eau bue à la cruche, Sont doux pour un pécheur qui se repent si tard I

— Holà! cria Gottlob, ridicule bâtard.

Sache d'abord qu'il n'est qu'un vêtement qui m'aille : C'est mon habit de fer qu'on forgea maille à maille. Et que n'ont pu trouer les princes et les rois. Quand j'étais lieutenant du duc Rudolphe trois Et sergent de combat du bon empereur Charles, Moi, Gottlob, haut seigneur de Ruhn, à qui tu parles. Sache aussi que tous ceux qui portent de grands noms, Et qui se font broder en or sur leurs pennons Des mots latins parlant de courage et de morgue. Ne savent point hurler des psaumes sous un orgue ; Que leur musique, c'est le bruit des éperons, C'est la note éclatante et fière des clairons. Le frisson des tambours et le joyeux murmure Des estocs martelant le cuivre d'une armure. Sache aussi que je hais les frocards et tous ceux Qui se cachent, poltrons, dans les cloîtres crasseux Et ne lavent leurs mains qu'en prenant l'eau bénite. Ainsi, tais-toi, bon frère, et m'obéis bien vite. »

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