Poèmes divers
Le moine vers le Ht fit encore deux pas :
« Redoute Dieu qui passe et qui ne revient pas. Margrave, il est cncor temps de sauver ton âme. Mais tu fus vil, tu fus cruel, tu fus infâme; Tu semblés aujourd'hui ne plus te souvenir De tes crimes; mais Dieu, qui les doit tous punir, Se rappelle, et la liste au ciel en est gravée : Au sac de Schnepfenthal qui s'était soulevée, Tu tuas d'un seul coup, stupide meurtrier. Un échevin courbé jusqu'à ton étrier; Puis tu le fis couper en morceaux et suspendre Au portail du donjon, qu'alors on pouvait prendre Pour les crochets sanglants de Tétai des tripiers. A la chasse, une fois, tu te chauffas les pieds Dans le ventre béant d'un braconnier. Tes lances Faisaient autour de toi régner de noirs silences ; Mais qui t'aurait suivi sûrement t'eût rejoint Par le chemin sanglant que menaçaient du poin^ Les laboureurs avec leurs familles en larmes. Tu fis périr ta sœur enceinte. Tes gens d'armes Pillaient les voyageurs jusque dans les faubourgs : Et tu fis promener, chevauchant à rebours Des pourceaux, les bourgeois qui refusaient les dîmes.
Le Justicier. 8$
J'en passe. Et quand tu meurs, souillé de tous ces crimes, Et quand le Tout-Puissant, comme surpris de voir Ce monstre et te trouvant pour son enfer trop noir, Te repousse du pied sur la terre et t'accorde Le temps de lui crier enfin miséricorde. Le ciel par ton orgueil est encore insulté ! Apprends donc maintenant toute la vérité. Ah ! tu n'as pas assez d'un prêtre pour arbitre ! Elî bien, vois cette flamme incendiant la vitre; Entends ces cris de joie au lointain éclatants. Écoute, et souviens-toi. Lorsque, depuis longtemps. Un loup, un ours ou quelque autre bête sauvage Exerçait dans nos bois antiques son ravage. Et lorsqu'il est enfin tombé sous les épieux, Le soir, sur les coteaux on allume des feux Autour desquels, grandis par les flammes rougeâtres, Dansent, lourds et joyeux, les chasseurs et les pâtres. Marquis, c'est la coutume en Saxe, n'est-ce pas? Puisqu'on en fait autant le jour de ton trépas. Et qu'on te traite ainsi qu'une bête féroce...
— Silence! » dit Gottlob avec un rire atroce; Et, se levant de ses deux poings sur l'oreiller. Livide, fou de rage, il se mit à crier;
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« Ah ! vous mettez la flamme aux bûches, misérables !
Ah ! vous jetez au feu les pins et les érables
Où je taillais jadis vos poteaux de gibet !
Sans mon réveil, demain peut-être l'on flambait.
Pour l'ébaudissement de toute la canaille.
Avec mes ormes gris un margrave de paille !
Ah ! vous coupez gaîment, pour les mettre en fagots,
Mes vieux chênes rugueux plantés du temps des Goths !
Soit ! Puisque mon bon peuple aime le feu qui flambe.
Dès ce soir, casque en tête et lance sur la iambe.
J'accours pour voir s'il est joyeux et rayonnant
Le feu qu'on entretient de graisse de manant,
Et je veux comparer les flammes et les braises.
— Gottlob, Satan aussi préparc ses fournaises ! Songe au feu qui rougeoie aux bouches des volcans ; Marquis, songe aux damnés tordus et suffocants Qui, perdus dans le gouffre et sous les sombre» porches. Pour une éternité brûlent comme des torches; Songe qu'il est un Dieu ; songe que lu mourras, El que tous les gibets de leur unique bras Te montrent le chemin de l'abîme. Margrave, Songe qu'après ta mort, loi qui fus noble et braNc Et qui portais une lu Jrc In.rriblc à ton cimier,
Le Justicier. B7
Tu seras faible et nu comme un ver de fumier.
Alors, entraîné vers les flammes éternelles
Par les démons, saignant sous l'ongle de leurs ailes,
La corde aux mains, la fourche aux reins, les fers aux pieds,
Tu raidiras tes vieux membres estropiés.
Sans pouvoir fuir ce feu, vers lequel on te penche
Et dont l'ardeur fera flamber ta barbe blanche.
— Soit donc! reprit le vieux margrave. Je te dis.
Moine, d'aller offrir tes clés de paradis
A cette populace à chanter occupée,
Et dont bientôt, par la grâce de mon épée,
Plus d'un aura besoin d'avoir les cieux conquis.
Pour mon compte, Satan est prince, moi marquis;
Et j'irai le rejoindre eu égal, car nous sommes
Tous les deux de très bons et très vieux gentilshommes.
Puis je retrouverai là-bas, dans son enfer,
Mes meilleurs compagnons de combat, que le fer
Jadis faucha parmi les sanglantes tempêtes.
Et nous nous donnerons des tournois et des fêtes.
Quant à vous, mes mignons, qui vous rejouissez,
Et qui faites des feux de paille, et qui dansez.
Je vais donner à tout le monde un peu de joie
Et régaler si bien mes chers oiseaux de proie
Poèmes divers.
Que, dans cent ans, vos fils ôteront leur chapeau Quand ils traverseront l'ombre de mon tombeau. »
Et Gottlob, haletant d'une horrible folie, Tourna son regard noir vers une panoplie Où s'épanouissaient, comme une fleur de fer Énorme, vingt estocs au reflet dur et clair, Que reliaient entre eux des toiles d'araignée, Puis, s'élançant, car elle était trop éloignée. Mit hors du lit sa jambe horrible de vieillard.
Le moine devant lui s'était dressé, hagard.
« Meurs donc dans ton blasphème et ton impénitence ! n Dit-il ; et d'un seul bond franchissant la distance Qui le sépare encor du vieillard éperdu. Nu-tête, et laissant voir, sous son crâne tondu, Ses yeux creux et brillants comme un foyer de forge, Calme et tragique, il prend le margrave à la gorge; Et, malgré cette voix qui cric : « A l'assassin î » Malgré ces cheveux blancs épars sur le coussin, Il l'étrangle, en disant :
« Cette fois-ci, margrave, Meurs pour de bon. »
Le Justicier.
Alors, toujours tranquille et grave, Il ramène le drap rejeté sur le mort, Comme fait une mère à son enfant qui dort. Ramasse un des flambeaux renversé, le rallume, Puis se met à genoux, ainsi qu'il a coutume De faire quand il prie à l'ombre du saint lieu. Joint les deux mains, et dit:
« Je me confesse à Dieu. »
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