‹ Poésies (volume 3)Chapitre 13 sur 56 · MOBILE BRETON · texte numérisé non relu

MOBILE BRETON

Maman, et toi, vieux père, et toi, ma sœur mignonne, Ce soir, en attendant que le couvre-feu sonne, Je mets la plume en main pour vous dire comment Je pense tous les jours à vous très-tendrement. Très-tristement aussi, malgré toute espérance ; Car, bien qu'ayant juré de mourir pour la France Et certain d'accomplir jusqu'au bout mon devoir, Je ne puis [as songer au pays sans revoir

Flcrit pcnd.mt l: Siège.

La maison, le buffet et ses vaisselles peintes,

La table, le poiré qui mousse dans les pintes,

La soupi}re de choux qui fume et qui sent bon

Entre les vastes plats de noix et de jambon,

La sœur et la maman priant, les deux mains jointes,

Avec leurs bonnets blancs et leurs fichus à pointes,

Et papa qui, pensant que je manque au souper,

1 ait sa croix sur k pain avant de le couper.

Laissons cela. D'ailleurs je reviendrai peut-être.

— Donc nous sommes campés sous le fort de Bicêtre

Avec Monsieur le Comte et tous ceux de chez nous

Je vous écris ceci, mon sac sur les genoux.

Sous la tente, et le vent fait trembler ma chandelle.

Bicwtre est une sombre et forte citadelle,

Où des Bretons marins, de rudes compagnons,

Dorment dans le caban auprùs de leurs canons,

Tout comme sur un brick à l'ancre dans la rade.

Aussi j'ai trouvé là plus d'un bon camarade

Parti depuis longtemps entre le ciel et l'eau,

Car Sainl-S:rvan n'est pas bien loin de Saint-Malo,

Et nous avons vidé quelquefois un plein \ ---?

Mon bataillon était de la dernii^re affair. .

A preuve que No51. le cadet du sonneur.

Comme on dit .1 P.i'is. c.vf mort .111 cIihup ^l'Iinimcnr.

Lettre d'un Mobile Breton. 79

II avait un éclat de bombe dans la cuisse.

Il saignait, il criait. Je ne crois pas qu'on puisse

Voir cela sans horreur, et chacun étouffait ;

Mais nos vieux officiers prétendent qu'on s'y fait.

On nous a portés tous à l'ordre de l'armée.

Moi, j'ai tiré des coups de feu dans la fumée

Et j'ai marché toujours en avant, sans rien voir.

Enfin on a sonné la retraite, et, le soir,

Un vieux, au képi d'or, qui tordait sa barbiche

Et qui de compliments paraît Ctre assez chiche,

Nous a dit : « Nom de nom ! mes enfants, c'est trcs-bien !

Et quoiqu'il blasphémât, c'est vrai, comme un païen.

Et qu'il lançât sur nous un regard diabolique,

Nous avons tous crié : « Vive la République ! »

— Ce mot-là, c'est toujours du français, n'est-ce pas? — Quelques-uns d'entre nous se plaignent bien tout bas

Et sont, avec raison, mécontents qu'on ricane

De notre vieil abbé qui trousse sa soutane,

Marche à côté de nous droit au-devant du feu

Et parle à nos blessés du pays et de Dieu ;

Mais aux mauvais railleurs nous faisons la promesse

De bien montrer comment on meurt, après la messe.

— Nous avons traversé Paris. Il m'a fait peur. Puis nous l'avons trouvé dans la grande stupeur,

8o Écrit pendant le Siège.

Sombre et lisant tout haut des journaux dans les rues.

Huit jours les habitants logèrent les recrues.

Nous étions, Pierre et moi, chez des bourgeois cossus,

Où nous fûmes assez honnêtement reçus.

Pourtant j'étais d'abord chez eux mal à mon aise

Et je restais assis sur le bord de ma chaise.

Confus de l'embarras où nous les avions mis.

Mais leurs petits enfants devinrent nos amis;

Us riaient avec nous, jouaient avec nos armes

Et couvraient, les démons! de leurs joyeux vacarme»

Le bruit que nous faisions avec nos gros souliers.

Bref, nous sommes partis bien réconciliés

Et, les jours de congé, nous leur faisons visite.

— Allons! il faut finir cette lettre au plus vite,

Car le clairon au loin jette ses sons cuivrés.

Je ne sais pas cncor si vous la recevrez,

Mais je suis bien content d'avoir suivi l'école :

Grâce au savoir, qu'on raille au pays agricole.

Me voilà caporal avec un beau galon,

Et puis je vous écris ces mots par le ballon.

Maintenant, au revoir, chers parents, je l'espère.

Si je ne reviens pas, 6 ma mère et mon père,

Songez que votre fils est mort en défenseur

De notre pauvre France; et loi, mignonne sœur,

Lettre d'un Mobile Breton. 8i

Quand tu rencontreras Yvonne à la fontaine^ Eis-lui bien que je l'aime et qu'elle soit certaine Que dans ce grand Paris, effrayant et moqueur, Je suis toujours le sien et lui garde mon cœur. Baise ses cheveux blonds, fais-lui la confidence Que j'ai peur du grand gars qui lui parle à la danse ; Eis-lui qu'elle soit calme et garde le logis Et que je ne veux pas trouver ses yeux rougis. — Adieu. Voici pour vous ma tendresse suprême Et je signe, en pleurant, «votre enfant qui vous aime.

Paris, octobre 1870.

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