SUR LA TOUR EIFFEL
(deuxième plateau)
J'ai visité la Tour énorme, Le mat de fer aux durs agrcs.
Inachevé, confus, difforme, Le monstre est hideux, vu de près.
Géante, sans beauté ni style, C'est bien l'idole de métal.
Symbole de force inutile Et triomphe du fait brutal.
132 Les Paroles sincères.
J'ai touché l'absurde prodige.
Constaté le miracle vain.
J'ai gravi, domptant le vertige, La vis des escaliers sans fin.
Saisissant la rampe à poignée, Étourdi, soûlé de grand air, J'ai grimpé, tel qu'une araignée, Dans l'immense toile de fer;
Et, comme enfin l'oiseau se juche.
J'ai fait sonner sous mes talons Les hauts planchers où l'on trébuche En heurtant du pied les boulons.
Là, j'ai pu voir, couvrant des lieues, Paris, ses tours, son dôme d'or.
Le cirque des collines bleues.
Et du lointain... encor, encor!
Mais, au fond du gouffre, la Ville Ne m'émut ni ne me charma.
C'est le plan-relief immobile.
C'est le morne panorama.
Sur la Tour Eiffel. 135
Transformant palais de l'histoire, Riches quartiers, faubourgs sans pain, En jouets de la forêt Noire Sortis de leur boite en sapin.
Oui, le grand Paris qui fourmille Est mesquin, vu de ce hauban.
L'Obélisque n'est qu'une aiguille Et la Seine n'est qu'un ruban;
Et l'on est triste au fond de l'dme De voir écrasés, tout en bas, L'Arc de Triomphe et Notre-Dame, La gloire et la prière, hélas !
Du vaste monde, en cet abîme, Je n'aperçois qu'un petit coin.
Pourquoi monter de cime en cimer Le ciel est toujours aussi loin.
Enfants des orgueilleuses Gaules, Pourquoi recommencer Babel ?
Le mont Blanc hausse les épaules En songeant à la Tour Eiffel.
i^\ Les Paroles slneeres.
Qj-i'ils aillent consulter, nos maîtres, L'artiste le plus ignorant.
Un monument de trois cents mètres.
C'est énorme. — Ce n'est pas grand.
O Moyen-Age ! ô Renaissance !
O bons artisans du passé !
Jours de géniale innocence.
D'art pur et désintéressé ;
Où, brûlant d'une foi naïve.
Pendant vingt ans, avec amour.
L'imagier sculptait une ogive Éclairée à peine en plein jour;
Où, s'inspirant des grands modèles Et pour mieux orner son donjon, Le Roi logeait les hirondelles Dans un marbre de Jean Goujon !
O vieux siècles d'art, quelle honte !
A cent peuples civilisés Nous montrerons ce jet de fonte Et des badauds hypnotisés.
Sur la Tour Eiffel. 155
Pourtant, aux lugubres défaites Notre génie a survécu ; Un laurier cache sur nos têtes La ride amère du vaincu.
Pour que l'Europe, qui nous raille, Fût battue à ce noble jeu.
Tout le pris de cette ferraille.
Des millions, c'était bien peu.
Un chef-d'œuvre vaut davantage; Et quand même, et non moins content, L'ouvrier sur l'échafaudage Eût gagné sa vie en chantant.
Non ! plus de luttes idéales.
De tournois en l'honneur du beau !
Faisons des gares et des halles :
C'est l'avenir, c'est l'art nouveau.
Longue comme un discours prolixe De ministre ou de député, Qiic la Tour, gargote à prix fixe, Vende à tous l'hospitalité I
ij6 Les Paroles sincères.
Car voici la grande pensée,
Le vrai but, le profond dessous :
Cette pyramide insensée,
On y montera pour cent sous.
Le flâneur, quand il considère Les cent étages à gravir Du démesuré belvédère, Demande : « A quoi peut-il ser\-irr
« Tamerlan est-il à nos portes?
Est-ce de là-haut qu'on surprend Les manœuvres de ses cohortes? »
— Pas du tout. C'est un restaurant.
A ces hauteurs vertigineuses, Le savant voit-il mieux les chocs Des mondes et des nébuleuses?
— Non pas. On y prendra des bocks.
La fin du siècle est peu sévère.
Le pourboire fleurit partout.
La Tour Eiifel n'est qu'une affaire ;
— Et c'est le suprême dégoût.
Sur la Tour Eiffel. i57
Édifice de décadence
Sur qui, tout à l'heure, on lira :
« Ici l'on boit. Ici l'on danse, »
— Qui sait? sur l'air du Ça ira! —
Œuvre monstrueuse et manquée, Laid colosse couleur de nuit.
Tour de fer, rêve de Yankee, Ton obsession me poursuit.
Pensif sur ta charpente altière.
J'ai cru, dans mes pressentiments.
Entendre, à l'Est, vers la firontière, Rouler les canons allemands.
Car, le jour où la France en armes Jouera le fatal coup de dés.
Nous regretterons avec larmes Le fer et l'or dilapidés,
Et maudirons l'effort d'Hercule, Fait à si grand'peine, à tel prix, Pour planter ce mât ridicule Sur le navire de Paris.
Les Paroles sincères.
« Adieu-vat, » vaisseau symbolique, Par la sombre houle battu !
Le ciel est noir, la mer tragique.
Vers quels écueils nous mènes-tu?
22 juillet iSSS.