‹ Poésies (volume 4)Chapitre 35 sur 49 · FLEURS IMPURES · texte numérisé non relu

FLEURS IMPURES

A André Lemoyne.

QUEL beau temps! Il faisait bon vivre.

Dans la rue où j'allais rêvant.

Deux vieux croque-morts, d'un pas ivre.

Trimbalaient un cercueil d'enfant.

Aucun cortège en deuil. Personne.

On l'emportait comme un paquet...

Sur le drap blanc, pas de couronne.

Pas un pauvre petit bouquet.

140 Les Paroles sincères.

C'était navrant. Ma rêverie Devinait un drame brutal...

Quelque fille-mère, meurtrie, Pleurant sur un lit d'hôpital.

Sans songer que la mort évite Un destin à coup sûr mauvais Au bâtard qu'on va cacher vite Dans la glaise, au Champ-des-Navets.

Soudain, une brune fillette, Joyeuse au bras de son amant, Frôla, de sa fraîche toilette.

Le misérable enterrement.

Riant fort comme font les filles, Lèvres trop rouges, cils trop noirs.

Elle avait en main ces jonquilles Qu'on vend, en mars, près des trottoirs.

Or, dès qu'elle vit l'humble bière.

Ses yeux se mouillèrent de pleurs.

Et, charitable à sa manière.

Elle y voulut poser ses fleurs.

Fleurs impures. 141

Mais un instinct involontaire Retint le geste commencé; Elle jeta la gerbe à terre...

Et le cercueil avait passé.

O fille qui vis dans la honte, J'aurais voulu qu'on remarquât Et que la foule te tînt compte De ton scrupule délicat.

Car tu gardais sous tes souillures Un coin de cœur chaste et décent.

Tes fleurs t'ont semblé trop impures Pour le cercueil d'un innocent.

Avec une pensée amère, Tu repris le bouquet offert, Songeant, sans doute, que la mère De l'indigne hommage eût souffert !

Plus que bien des vertus suspectes. J'aime ton simple et triste effort, O créature qui respectes L'enfance jusque dans la mort;

Les Paroles sini'crtî.

Et l'être à qui, par pudeur d'ame, Ta main n'osa pas faire un don, Est un ange au Ciel, pauvre femme.

Et demande à Dieu ton pardon.

MÈRE-XOURRICE

fN prosiiice. Dans un affreux café-concert.

Ayant manqué le train, voulant être à couvert,

— Il pleuvait, — j'entrai là pour tuer ma soirée. La salle, dans le goût moresque décorée,

— Alhambra de bois peint, Généralife en toc, — Prétendait évoquer on ne sait quel Maroc.

La, dans d'étroits fauteuils, vrais sièges de torture, 'Tous les mauvais sujets de la sous-préfecture,

144 ^^^ Paroles sincères.

Hobereaux désœuvrés, sous-offs du régiment, Clercs d'avoués, commis de l'enregistrement, Buvaient et tapageaient. Rien n'est lugubre comme La débauche mesquine et le vice économe. Sur les tréteaux, pourtant, c'était encore pis. Oh ! la stupidité de ces couplets glapis ! Oh ! ces maigres cabots râpés ! — C'était trop triste. J'allais fuir, quand parut une nouvelle « artiste » ; Et le murmure heureux qui d'abord s'éleva M'apprit que je voyais l'étoile, la diva, Par tous ces bas viveurs, à coup sûr, convoitée : Une assez belle fille, oui, mais très effrontée. Montrant toute sa gorge et l'offrant au public. duand elle eut salué, ce fut un cri : « Très chic ! Bravo! Très chic! Encore!» Et la femelle experte, Par le geste indécent de sa poitrine offerte. Fit hennir de nouveau le parterre exultant.

Ce spectacle, à la tin, devenait révohant.

Un bon lit m'attendait à l'Hôtel du Commerce,

Et je sortis. Mais, l'eau tombant toujours '^. verse.

Je dus m'asseoir encor dans le café désert,

du'il fallait traverser pour aller au concert; »

Et là, tout en buvant une bière exécrable,

Slère-Sourrice . 145

Je vis une fillette à l'aspect misérable,

Qui tenait sur ses bras un enfant nouveau-né.

A cette heure ! en ce lieu ! J'étais fort étonné,

Car, si tard, les bébés sont couchés, d'ordinaire.

L'enfant pleurait, voulant sa nourrice ou sa mère.

Et la petite bonne à fichu campagnard

Le berçait doucement, à côté du billard.

Soudain, par un couloir s'ouvrant dans la tenture,

Reparut devant moi la triste créature

Qui tout à l'heure offrait impudemment sa peau.

Si fanée, en haillons, sans fard, sans oripeau.

Elle prouvait combien la rampe est décevante.

Elle entra vivement, sourit à la servante.

Lui retira des mains le petit avec soin.

Puis, allant s'installer dans le plus sombre coin

Et du côté du mur détournant le visage,

D'une hâtive main elle ouvrit son corsage

Et présenta le sein à l'enfant, qui se tut.

Même dans l'infamie et la honte, salut. Acte auguste et touchant de la mère-nourrice ! J'ai manqué d'indulgence envers toi, pauvre actrice ! Tu faisais ton métier tout à l'heure. Il fallait Gagner ton pain pour que ton enfant eût du lait.

146 Les Paroles sincères.

Tu le prends où tu peux, ce pain. La gorge obscène Qu'aux regards libertins tu montrais sur la scène Est bonne au nourrisson qui tète avec ardeur, Et la maternité t'a rendu la pudeur.

Courtisane en public, mère à la dérobée. Je t'excuse et te plains, pauvre fille tombée. Quand je te vois remplir un devoir solennel; Et je salue en toi cet instinct maternel Qui fait que toute femme est sacrée, et qui donne A la prostituée un geste de Madone.

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