‹ PoésiesChapitre 182 sur 189 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Lecteur, si tu crains Dieu, je ne crains point ta censure pour mon intention : tu la trouveras sainte et bonne, comme tendant à l'honneur de Dieu, aujourd'hui tant déprisé par les grands du monde, et voulant montrer à tous ceux qui blâ ment le train de vie que je suis, que ma solitude me plaît bien, et fuyant ici les compagnies, que j'aime trop mieux vivre en mon particulier, pauvre et en paix , qu'avec les autres riches et sans repos, et toujours avec quelque doute en ma conscience. Pour les vers, je les abandonne à ta lime ; j'apprendrai de toi leurs manquements et déformités, que je ne saurais pas peut-être si bien apercevoir comme tu pourras faire, pour raison du fol amour qui ordinairement nous aveugle au jugement de nos enfants. Je serai Apelle cependant derrière le rideau, attendant ou ta faveur qui m'encourage, ou ta censure qui m'apprenne une autre fois à faire mieux.

A L'OMBRE DE SÉNÈQl JE.

Chère ame, dors en repos • , Puissent dessus ta tombe naître Mille lauriers, et toujours être La terre légère à tes os.

Reçois ces roses et ces lis Que pour toi chez toi je cueillis, Afin d'honorer ta mémoire ; Les fleurs de chez toi seulement Peuvent faire honneur dignement Aux beaux mérites de ta gloire.

1 11 manque une syllabe à ce vers. Ce nVst p.is le seul de mesure inégale qui se renconlre dans le Booqcet. On se bornera à relever celui-ci. Le lecteur fera, dans chaque pièce, aussi bien pour la \ ersilicalion el le rhythme que pour la langue et le poût , la part de l'inexpérience et de la Jeunesse v. In Notice. f.dit.

N uli.i gens est adeè extra legc.s moresque projcclu, ut non aliquos deoscredat.

Senèque, cphre cavu,

Je meurs, Groulart *, d'ouïr sortir des hommes

Tant de mépris de la divinité ,

Et ne puis croire , en voyant ta bonté ,

Que tu sois fait du limon que nous sommes.

Siècle maudit, où la rage est maîtresse, Tu fais mentir le saint dire des vieux : Gent si farouche on ne voit sous les cieux , Qui dans le cœur quelque Dieu ne confesse.

Ores voulant donner tout à nature,

Et ne trouvant à tes raisons de lieu ,

Tu dis ainsi : Non, il n'est point de Dieu;

Ce n'est qu'abus; tout marche à l'aventure.

t. Premier président du parlement de Koucn , et conseiller au grand conseil. Ldit.

Cieux trop bénins à si parjures têtes , Comme oyez-vous si long-temps dépiter Le Tout- Puissant, sans en terre jeter L'orage épais de cent mille tempêtes?

Et toi, Seigneur, qui tiens ès-mains la foudre, Comme entends-tu ces tigres blasphémer Ton nom si saint, sans tes mains désarmer Dessus leurs chefs et les réduire en poudre ?

Nier un Dieu ! nier sa propre essence !

Se dire fait, et nier son facteur!

Voir l'univers , et nier son auteur !

O trop maligne et trop lourde impudence !

Méchant athé , tu sauras bien connoiti e L'œuvre d'un homme au milieu des déserts, Voyant un toit; et voyant l'univers , Tu ne saurois reconnoître son maître !

Lève les yeux , vois cette grande boule A clous dorés, brillante tout autour; Vois ses deux feux pour la nuit et le jour, Vois comme encor sans repos elle roule.

Baisse-les bas : vois la terre , ta place , Auprès du ciel qui n'est qu'un petit point En l'air pendu , qui ne se bouge point , Que l'Océan tout à l'entour embrasse.

Que veux-tu plus ? curieux , considère Tout ce qui vit sous le feu du soleil ; Tout t'apprendra qu'un ouvrier nonpareil A fait le monde et le doit redéfaire.

Tu connottras que par sa prévoyance Les cieux, qui d'eux n'ont aucun mouvement, A pas nombres tournent incessamment, Toujours constants d'une même inconstance.

Tu connoîtras que ce n'est la fortune Qui des saisons ordonne les retours , Qui le soleil allume tous les jours, Et tous les mois donne forme à la lune.

Elle est volage, et volage comme elle

Ce qu'elle fait; mais l'ouvrier tout parfait,

Et tout cela que sa parole a fait

Est tout constant, tout saint et tout fidèle.

C'est cet ouvrier auquel l'œuvre te guide, Qui, voulant faire un petit univers, Bâtit ton corps de ces quatre divers : Du froid, du chaud, du sec et de l'humide.

C'est ce grand peintre, excellent, admirable,

Qui ton esprit retira sur le sien ,

Et sans travail le retira si bien ,

Qu'au sien parfait il le lit tout semblable.

C'est cet agneau , ce père débonnaire Qui ne craignit la rigueur du trépas Pour t'en sauver, et tu ne voudrais pas Le confesser ton Sauveur et ton Père !

Si le dédain, si l'impudence infâme, Et si l'orgueil qui te pousse en fureur, T'ont clos les yeux pour ne voir ton erreur, A tout le moins prends pitié de ton ame.

Songe à ce jour, jour affreux et terrible, Que Dieu tonnant, ardent et rugissant, Prendra les bons et t'ira maudissant.

Avec les siens , de cet arrêt horrible :

Sortez dehors de vos terres poudreuses, Sortez au jour , les os cousus de nerfs , Et dévalez pour jamais aux enfers , Malheureux corps des âmes malheureuses !

TrembJes-tu point à la rude menace De ce grand-juge aux arrêts arrêtés?

Si les meilleurs craignent d'être jetés Dedans la braise, où trouveras-tu grâce?

S'un fils ingrat aux bienfaits de son père Meurt en langueur immortel dans le feu , Toi qui jamais ne reconnus de Dieu , Comment alors fuiras tu sa colère?

Baisse les yeux, et retourne en toi-même; Pleure en ton cœur, Dieu te fera pardon; 11 est tout saint, tout bénin et tout bon, Père à ses fils qui l'aiment et qu'il aime.

Tutus est sapiens, uec ullâ afflci aut iujuriâ aut conttimeliâ potest.... lixulabis? erras : cùm omnia fecerim patnain nieam , transilire non possum. Omnium una est;exilium loci commutatio est.

Ex variis SenecjG locis.

Courvaudon *, ce n'est tout rien; Les hommes et tout leur bien , La terre, mère commune, Tout ce qui vole dans l'air, Et ce qui nage en la mer , Est sujet à la fortune.

Rome, qui souloit nommer Le monde sien, et fermer En ses murs toute la terre , Sujette aux lois du destin , A senti le Goth enfin Plus vaillant qu'elle à la guerre.

i. François Anzeray , président au parlement de Uouen , et seigneur de Oourvaudon. Edit.

ODE 11. 297

Ses palais et leur orgueil , Et l'or, miroir au soleil De tant de cimes hautaines , Gisent en bas, passe-temps De la Fortune et du Temps , Seigneurs des choses humaines.

Fortune tient tout en main ; Tu vis aujourd'hui; demain Caron peut-être en sa barque Te passera chez Pluton , Où règne encor, ce dit -on, Fortune avecque la Parque.

Dessus tout ce que tu vois , Sur la puissance des rois, Dame, elle a toute puissance, Et si nous croyons les vieux , Nous ferons rouler les cieux Dessous son obéissance.

Seulement l'homme vêtu Des armes de la vertu, La foule ès-pieds abattue ; Dieu, qui lui grossit le cœur, Le rend sur elle vainqueur Par sa constance connue.

11 semble un chêne constant Que deux vents vont souffletant, Tous deux contraires d'haleine ; Ferme en terre , il se rit d'eux , Perdant un peu de cheveux Que le printemps lui ramène.

Soit que le dépit des rois , Ou l'injustice des lois , Ou l'orage de la guerre, Ou bien le cœur obstiné Du vulgaire mutiné Lui fassent changer de terre ,

Son cœur ne change pourtant ; En philosophe constant , Il fait tête à la Fortune ; Le monde, à son jugement, N'est qu'un pays seulement, Notre demeure commune.

Ce qu'on dit bannissement , 11 l'appelle changement , Qui jamais ne le tourmente; Partout il vit sans ennui , Car il porte avecque lui La vertu qui le contente

ODK II

Dieu, qu'il a dedans le sein , Le fait fort, lui tient la main , Et de sa grâce l'appuie ; La foi qui sait endurer Lui fait au cœur espérer Le repos d'une autre vie.

Pecuniam perdidi : — fortasse te i I la perdidisset... ./Egroto: — venit tempus quo eiperimentum meî caperem ... Malè de te loquuntur homines : — sed uîali .... Malè de te loquuntur:— benè nesciunt loqui.... Morieris: — ista bominis natura est .... Morieris: — hâc conditione intravi, utexirem.

Ex variis Senec*: locis.

Couronne ' , je veux être encontre la Fortune

Un roc pareil à ceux Qui dépitent l'orgueil des vagues de Neptune ,

Résolus paresseux.

Si mes parents sont morts , ils ont payé la dette

Qu'on doit en ce séjour. L'homme voit tout ainsi qu'une fleur vermeillette

Qui vit le cours d'un jour.

Si Fortune m'ôtoit si peu que je tiens d'elle,

Il le faudroit souffrir; Il vaut mieux voir périr une chose mortelle

Que par elle périr.

i Pierre de Bonslioms, sieur de Couronne, président à la chambre des comptes de Houen. Édit

Si je deviens malade, il faudra que je pense

Que Dieu veut m'éprouver.

La médecine aux maux , la douce patience ,

Est facile à trouver.

Si le méchant me blâme en cherchant à me nuire ,

Il m'apporte du bien.

Et comment celui-là qui ne sait que médire

Pourroit-il dire bien?

Quand tu voudras enfin, ô Seigneur, que je meure,

Donne-moi le trépas.

Je sais qu'il faut mourir, et que rien ne demeure

Éternel ici-bas.

La mort suit les mortels comme étant leur nature ,

Non leur punition; L'Éternel mit au naître, à chaque créature,

Cette condition.

Sic vivccum liominibus, tanquhm Deus vident sic loqucrc cum Dco, lanquàm liomincs nudinnt

Sf.inèqce, épîhe x.

Je hais le mignon médisant, Qui sert aux princes de plaisant, Qui fait l'entendu de la tête, Et sait bien qu'il n'est qu'une bête

Je hais tous ces doctes esprits, Qui font trafic de leurs écrits, Pipez de la vaine richesse D'une misérable largesse.

Je hais cettui-là qui sait bien Faire quelque chose de rien , Et fait les neuf Muses, pucelles, Des feux de Vénus maquerelles.

Je hais le rimeur éhonté, Corneille au plumage emprunté,

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Qui n'a vu n' Athènes ni Home, lit si veut faire l'habile homme.

Mais je hais plus que tous ceux-ci Nos athéistes sans souci , Pourceaux croupissant en l'ordure Des sales plaisirs d'Épicure.

Vilains pourceaux par trop ingrats , Vous amassez le gland à bas , Sans reconnoître en nulle sorte L'arbre libéral qui l'apporte.

J'aime, La Place *, seulement L'homme qui parle rondement , Qui croit en Dieu , qui le révère , Comme un fils révère son père.

J'aime celui qui parle à lui Comme devant tous , et celui Qui vit çà bas humble, et s'asseure Que Dieu le regarde à toute heure.

J'aime un bon cœur, j'aime sa foi, J'aime un bel esprit comme toi , Toujours actif, qui dans un livre Cherche après la mort à revivre.

I. Daniel de La Pince, conseiller au parlement de Rouen, et seigneur de i utneclion. Cuit.

Las! elle nous suit pas à pas, Et rien ne fuira le trépas, Sinon nos âmes immortelles Et les enfants qui naissent d'elles.

Heureux si je puis vivre ainsi , Passant mon âge sans souci , Ferme rocher contre l'envie Jalouse de l'heur de ma vie !

Je n'aurai soin de ce butin Qu'on va quérir sous le matin , Ni de tout le bien misérable De la fortune variable.

Un ruisselet argentelet , Au bord mousselet, doucelet, Me sera plus doux et fidèle Que le fumeux fils de Sémèle.

Je vivrai sans nécessité, Certain de la fidélité De mon petit champ que nature Me fera rendre avec usure.

Malbeureux l'homme ambitieux , Malheureux l'avaricieux, Auxquels l'ame brûle sans cesse Après l'honneur et la richesse

ODK V

cùm crescimus , vila decrescit.... Ne crastino quidem dominamur.... Omnia etiam felicibus dubia su nt ... . Nil sibi quisquam de fuluro débet promiltere.... Nil cuiquara, nisi mors, cerium

séisèqcë.

Chamgoubert *, ce n'est rien de cette pauvre vie; Le matin nous l'avons, le soir elle est ravie . Le ber est le tombeau, la tombe est le berceau; Ou bien si nous durons quelque peu davantage, Nous semblons des nochers que tourmente l'orage, Battus incessamment et du ciel et de l'eau.

Nous naissons en pleurant, comme si la lumière, Qui fait voir l'Éternel à nos yeux la première. Nous épeuroit des maux que nous devons souffrir; Comme croissent nos ans, nos misères accroissent: Comme avance le temps, nos plus beaux jours décroissent Ainsi ne naissons-nous que pour après mourir.

i. .Nicolas de Tioisnionts, seigneur de Cbamgoubirt. Édit.

A peine un blond coton faisoit homme ton frère, Quand la mort, se fâchant de me voir sans misère, Vint racler tout à coup de ses ans la beauté. Ainsi voit-on la rose au matin épanie, Sans plus d'honneur, au soir, en sa beauté fanie, Quand le soleil allume un beau jour, en été.

Laisse tes fols plaisirs, misérable Épicure, Dompte les appétits de ta brute nature , Réveille tes esprits. Que sais -tu si Caron Au milieu de tes jeux , dont se moque la Parque Maîtresse de tes jours, avance point sa barque, Pour te faire passer es -rives d'Achéron?

Qui vit au lendemain ne vit en assurance,

Et l'homme est abusé d'une folle espérance,

Qui s'attend que cent ans soient la borne à ses jours ;

Il n'a rien d'assuré que la fosse bien sûre.

Sage qui seulement en Jésus- Christ s'assure,

Et qui s'attend mourir pour vivre après toujours.

«> 1 1 1 1 1 1 s dies, omois lioru quàm niliil si mus osteodit.... Quàm stultum est œtatem disponerc !.. 0 quanta deinenlia est spes longas incUoautiuml... Kmam, œdilicabo, credam, exigam, bonores gérant; tùm demùm lassam et plenain senectutem in o'.iuui referait)... l'ropera vivere, et singulos dies singulas vitas puta.

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