‹ PoésiesChapitre 19 sur 189 · LIVRE I I · texte numérisé non relu

LIVRE I I

L'autre qui fut gagné d'une sale avarice, Fit un prix de ta vie à l'injuste supplice; Et l'autre, en te niant, plus que tous a failli.

C'est chose à mon esprit impossible à comprendre, Et nul autre que toi ne me la peut apprendre, Comme a pu ta bonté nos outrages souffrir. Et qu'attend plus de nous ta longue patience , Sinon qu'à l'homme ingrat la seule conscience Doit être le couteau qui le fasse mourir ?

Toutefois tu sais tout, tu commis qui nous sommes, Tu vois quelle inconstance accompagne les hommes, Faciles à fléchir quand il faut endurer. Si j'ai fait, comme un homme, en faisant une offense, Tu feras, comme Dieu, d'en laisser la vengeance, Et m'ôter un sujet de me désespérer.

Au moins, si les regrets de ma faute avenue M'ont de ton amitié quelque part retenue, Pendant que je me trouve au milieu de tes pas , Désireux de l'honneur d'une si belle tombe, Afin qu'en autre part ma dépouille ne tombe, Puisque ma fin est près, ne la recule pas.

En ces propos mourants ses complaintes se meurent : Mais vivantes sans fin ses angoisses demeurent, Pour le faire en langueur à jamais consumer. Tandis la nuit s'en va, ses lumières s'éteignent,

Et déjà devant lui les campagnes se peignent Du safran que le jour apporte de la mer ».

L'aurore d'une main, en sortant de ses portes, Tient un vase de fleurs languissantes et mortes, Elle verse de l'autre une cruche de pleurs ; Et d'un voile tissu de vapeur et d'orage 2 Couvrant ses cheveux d'or, découvre en son visage Tout ce qu'une ame sent de cruelles douleurs.

Le soleil, qui dédaigne une telle carrière, Puisqu'il faut qu'il déloge , éloigne sa barrière ; Mais comme un criminel qui chemine au trépas, Montrant que dans le cceu'1 ce voyage le fâche , Il marche lentement , et désire qu'on sache Que, si ce n'étoit force, il ne le feroit pas.

Ses yeux par un dépit en ce monde regardent, Ses chevaux tantôt vont , et tantôt se retardent , Eux-mêmes ignorants de la course qu'ils font s ; Sa lumière pâlit, sa couronne se cache;

t. Il est fâcheux que l'impossibilité d'employer ce mot de safran nous force de renoncer à une image agréable et que les anciens aimaient.

A CnENiEit.

2 Ce quatrième vers est un des plus poétiques et des plus heureux qu'il y ait dans notre langue et dans aucune langue. A. Chenier.

3. Expression ia'ine dont notre langue a été enrichie par l'usage heureux qu'en a fait Despréaux :

« Mais sans cesse ignorants de nos propres besoins. »

Corneille a dit :

« Savante à ses dépens de ce qu'il savait faire. »

et c'est légèrement que M. de Voltaire l'en a repris. \. Cuenn K

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