Poésies
On trouvera dans ce recueil les œuvres complètes de Villon, sauf les pièces en jargon coquillard, à peu près intraduisibles et fort contestées.
Nous avons donné à Charles d'Orléans une très grande place, et nous l'avons fait à bon escient. La culture française ne saurait que gagner à ce que les oeuvres d'un aussi délicat poète fussent connues plus qu'elles ne le sont.
Nous avons donné d'Henri Baude les pièces, malheureusement trop rares, qui sont susceptibles d'intéresser un lecteur moderne et qui présentent un charme réel de pittoresque et d'esprit.
François Villon
L'attrait que les modernes éprouvent pour François Villon est d'une nature assez trouble. Nous ne nous contentons pas, en effet, d'admirer en lui le plus grand poète et le plus douloureux génie du xv^ siècle français, les aventures de sa vie, qui ne fut pas des plus régulières, excitent notre curiosité et, si nous n'osons clairement nous l'avouer, nous ne laissons pas, dans notre for intérieur, de trouver piquant qu'un homme de talent puisse se doubler d'un escarpe.
La vie de François Villon exige qu'on y insiste assez longuement. C'est peut-être le plus pitoyable, le plus amer et le plus triste de ses poèmes. Comme il n'avait pas grand intérêt à éclédrer la justice sur son identité réelle, il porta durîint sa vie plusieurs noms : François de Montcorbier, François des Loges, et aussi ce nom de Villon, qu'il prit par égard pour Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoist le Bestoumé, son père adoptif. Né à Paris en 1-131, au milieu des plus grandes misères du royaume, il vécut d'abord dans l'honnête et paisible société de clercs et de prêtres qui fréquentait chez son tuteur. Il sut aussi se faire d'assez hautes relations, et tout porte à croire qu'il était en bons termes avec le prévôt de Paris, Robert d'EstouteviUe, dont la femme, Ambroise de Loré, originaire d'Anjou, aimait et protégeait les poètes. On voit donc qu'à l'origine les bons exemples ne manquèrent, pas au jeune François.
Par malheur, la vie qu'il fut appelé à mener comme étu- = 9 =^=^==.=^
FRANÇOIS VILLON
diant lui réservait des entraînements et des exemples auxquels une âme aussi mobile et aussi fragile que la sienne était peu capable de résister. Époque de vie bariolée, tumultueuse, intense ; période de troubles et de guerres où les particuliers étaient journellement exposés à tomber du faite de la fortune aux conditions les plus abjectes, le moyen âge ne connut guère ces fortes frontières morales qui différencient fortement les classes et qui donnent à la société un fondement stable. Les « Escholiers » rossaient le guet, protégés par une Université jalouse de ses privilèges, et désireuse par-dessus tout, pour manifester son indépendance, de créer des embarras au pouvoir royal. Les prêtres couraient publiquement les tavernes et les filles, sans qu'on s'en formalisât outre mesure. Trop bienveillante, la religion apportait aux criminels avec l'absolution l'oubU de leurs crimes ; la justice laïque était à vendre et le trafic éhonté des lettres de grâce faisait rentrer force écus dans les caisses royales. Au milieu d'un pareil état de choses, il fallait, pour ne point faillir, avoir une âme solidement trempée, et ce n'était point le cas du pauvre Villon. Tout d'abord, il assista en spectateur aux farces des étudiants, ses camarades. Il se contentait de romancer ou de mettre en vers leurs plus folles équipées. Mais il eut bientôt à se ressentir de ses fréquentations et de ses habitudes de débauche. Bohème incorrigible, il n'étciit point de cabaret notoire où il ne fît relai, au caprice de ses promenades. Passant de la Pomme de Pin à l'Hôtel de la Grosse Margot, il laissait dans ces louches tripots un peu de sa monnaie et plus encore de sa dignité. Le 5 juin 1455, comme il prenait le frais après souper en compagnie d'un ami et d'une fille, il fut, à propos de cette fille, attaqué et blessé par un prêtre. Il tira sa dague et riposta- Le coup fut si malheureusement porté que le prêtre en trépassa. La Prévôté condamna Villon à être pendu. Il fit appel de cette sentence au Parlement, qui se contenta de le bannir. On ne sait guère où il put aller. Tout porte à croire qu'il se . 10 z
= NOTICE BIOGRAPHIQUE rendit en Bourgogne, où il s'affilia avec ces « Coquillards » qui étaient les apaches du temps et qui vivaient de rapines, toujours en quête d'un mauvais coup à exécuter. L'année suivante, ayant obtenu des lettres de rémission, il revint à Paris et s'y remit à vivre comme par le passé. L'argent lui manquait, et ses premiers scrupules étadent loin. Il participa avec cinq compagnons au cambriolage du collège de Navarre, où il vola un sac de 500 écus d'or. Puis, craignant les conséquences de cette affaire, il partit pour Angers, après avoir écrit le Petit Testament. Outre les motifs trop réels qu'il avait de tirer au large, son voyage n'était pas précisément désintéressé, n s'agissait de reconnaître sur les lieux les moyens les plus pratiques à employer pour dévaliser un vieux moine qu'on savait bien muni d'argent.
Sur ces entrefaites, les auteurs du vol de Navarre furent pris, et Villon, dénoncé par l'un d'eux, ne put songer à retourner à Paris. On le vit en Poitou, puis à Blois, poète gagé du duc-poète Charles d'Orléans, puis à Moulins, auprès du duc Jean de Bourbon. On le retrouve en 1461, dans la prison de Meung-sur-Loire, retenu par l'évêque Thibaut d'Assigny, auquel il voua une haine vigoureuse pour une affaire qu'on cormait mal, mais qui dut être assez grave, puisque son ami Colin de Cayeulx « y perdit la peau ». Par bonheur, Louis XI venait d'être sacré roi de France ; en passant par Meung, il gracia, selon l'usage, tous les prisonniers, et Villon fut assez habile pour faire étendre la grâce royale au vol du collège de Navarre. C'est à cette époque qu'il composa le Grand Testament, et qu'il revint à Paris. En 1463, nous le trouvons encore à moitié compromis dans une échauffourée ; puis le silence se fait à jamais sur son nom. Il est probable qu'U mourut peu de temps après, sans avoir atteint la quarantaine.
Une pareille vie, comme on peut en juger, n'a rien de
recommandable. Il est hors de doute que Villon fut un assas-
FRANÇOIS VILLON
sin et un escroc. Tout le talent qu'il eut, s'il nous prédispose à l'indulgence, ne saurait nous faire excuser ses erreurs. Si les plus rares des dons firent de ce gueux un grand poète, nous devons déplorer qu'il n'ait pas tourné au bien les qualités qu'il devait à la nature. Son œuvre poétique se compose de deux ouvrages d'une certaine étendue : le Petit et le Grand Testament, auxquelles il faut joindre quelques pièces détachées : ballades et rondeaux pour la plupart, qu'il composa dans les circonstances les plus joyeuses ou les plus poignantes de sa carrière. Rien ne nous semble plus bizarre et plus factice aujourd'hui que cette forme du « Testament » affectionnée par les poètes du moyen âge. C'est, d'ailleurs, une convention extrêmement simple. Le poète, avant de partir pour un voyage périlleux, ou gisant sur son lit de mort où quelque déplaisir amoureux l'a conduit, partage entre ses amis sa fortune réelle ou illusoire.
L'accommodation burlesque des legs aux héritiers désignés constitue tout le fin du genre. Villon y réussit parfaitement. Gamin de Paris, habitué dès son enfance à errer par les rues si pittoresques alors de la capitale, il sait se montrer ironique, spirituel, gouailleur. Artiste puissant, il a la verve colorée, le coup d'œil vivement dardé qui fixe en quelques traits une attitude famiHère. I^lais d'autres qualités plus éminentes lui font élargir le cadre nécessairement un peu étroit du « Testament ».
. ''^ Villon, dans ses vers, nous a beaucoup parlé de lui-même, et en des termes si émus qu'on se sent en les lisant pris d'une pitié qui va jusqu'aiix larmes. C'est qu'en effet, il n'y a ni remèdes, ni réconfort contre l'angoisse qui l'étreint. Le mal dont il souffre est terrible : Villon se sent vieillir de jour en jour, et Villon reste incurablement jeune. Voilà qn'U a trente ans sonnés et qu'il n'est encore parvenu à aucun sérieux résultat. Les regrets du temps passé, si mal employé, tourmentent son cœur. Sincèrement, il forme pour l'avenir de = 12 =