‹ PoésiesChapitre 15 sur 42 · BALLADE ET OROISON · texte numérisé non relu

BALLADE ET OROISON

Père Noé, qui plantastes la vigne, Vous aussi, Loth, qui beustes ou [au] rochier, Par tel pai-ty qu'Amours, qui gens engigne. De vos filles si vous feist approuchier

— Pas ne le dy pour vous le rcprouchier, — Archetriclin, qui bien sceustes cest art, Tous trois vous pry qu'o [avec] vous vueillez perchicr L'ame du bon feu maistre Jehan Cotart !

Jadis extraict il fut de vostre ligne [race], Luy qui beuvoit du meilleur et plus chier ; Et ne deust il avoir vaillant ung pigne [peigne]. Certes, sur tous, c'estoit ung bon archier ; On ne luy sceut pot des mains arrachier ; De bien boii-e ne fut oncques fetart [paresseux]. Nobles seigneurs, ne souffrez empeschier L'ame du bon feu maistre Jehan Cotart !

Comme homme bcu [ivre] qui chancelle et trépigne L'ay veu souvent, quand il s'alloit couchier ; Et une fois il se feist une bigne [bosse], Bien m'en souvient, à Testai d'ung bouchier, Brief, on n'eust sceu en ce monde serchier Meilleur pion [buveur], pour boire tost et tart. Faictes entrer quand vous l'orrez huchier L'ame du bon feu maistre Jehan Cotart,

Envoi.

Prince, il n'eust sceu jusqu'à terre crachier ; Tousjours crioit : « Haro, la gorge m'art [me brûle] ! » Et si ne sceust oncq sa seuf estanchier. L'ame du bon feu maistre Jehan Cotart !

Item, vueil que le jeune Merle

Désormais gouverne mon change.

Car de changer envys [à contre-cœur] me mesle.

Peur veu que tousjours baille en change,

Soit à privé soit à estrange.

Pour trois escus, six brettes targes [boucliers bretons],

Pour deux angelos, ung grant ange :

Amans si doivent estre larges.

GRAND TESTAMENT

Item, j'ay sceu, en ce voyage,

Que mes trois povres orphelins

Sont creuz et deviennent en aage,

Et n'ont pas testes de belins [moutons],

Et qu'enlans d'icy à Salins

N'a mieulx sachans leur tour d'escolle.

Or, par l'ordre des Mathelins,

Telle jeunesse n'est pas folle.

Si vueil qu'ilz voisent [aillent] à l'estude ;

Où ? sur maistre Pierre Richier.

Le Donat est pour eulx trop rude :

Jà ne les y vueil empeschier.

Ils sauront, je l'ayme plus chier :

Ave suliis, tibi deciis,

Sans plus grans lettres enserchier :

Tousjours n'ont pas clers l'au dessus.

Cecy estudient, et ho !

Plus procéder je leur deffens.

Quant d'entendre le grant Credo, Trop fort il est pour telz enfans.

Mon long tabart en deux je fens :

Si vueil que la moitié s'en vende.

Pour leur en acheter des flaons.

Car jeunesse est ung peu friande.

Et vueil qu'ilz soient informez

En meurs, quoy que couste bature [les coups] ;

Chaperons auront enfourmez [enfoncés],

Et les poulces sur la saincture ;

FRANÇOIS VILLON

Humbles à toute créature,

Disans : Han ? Quoy ? Il n'en est rien 1

3i diront gens, par adventure :

« Vecy enfans de lieu de bien ! »

Item, et mes povres clergons,

Auxquelz mes tiltres resigné,

— Beaulx enfans et droiz comme jons

Les voyant, m'en desaisiné [je m'en déssaisis],-

Cens recevoir leur assigné,

Seur comme qui l'auroit en paulme,

A ung certain jour consigné,

Sm' l'ostcl de Gueuldry Guillaume.

Çuoy que jeunes et esbatans

Soient, en riens ne me desplaist ;

Dedens trente ans ou quarante ans

Bien autres seront, se Dieu plaist.

Il fait mal qui ne leur complaist,

Ilz sont très beaulx enfans et gens ;

Et qui les bat ne fiert [ou frappe], fol est,

Car enfans si deviennent gens.

Les bources des Dix et Huit Clers Auront ; je m'y vueil travaillier :

Pas ilz ne dorment comme loirs, Qui trois mois sont sans resveillier.

Au fort, triste est le sommeiller Qui fait aiser jeune en jeunesse.

Tant qu'en fin lui faille veiller.

Quant reposer deust en viellesse.

Si en escrips au collateur Lettres semblables et pareilles :

Or prient pour leur bienfaiteur, Ou qu'on leur tire les oreilles.

Aucunes gens ont grans merveilles, Que tant m'encline envers ces deux ; Mais, foy que doy festes et veilles, Oncques ne vy les mères d'eulx !

Item, donne à I^chault Cul-d'Oue

Et à sire Chariot Taranne,

Cent solz. S'ilz demandent : « prins où ? »

Ne leur chault [qu'il ne leur importej ; ils vendront de manne ;

Et unes houses de basanne.

Autant empeigne que semelle ;

Pourveu qu'ils me salueront Jehanne,

Et autant une autre comme elle.

Item, au seigneur de Grigny, Auquel jadis laissé Vicestre, Je donne la tour de Billy Pourveu, se huys y a ne fenestre Qui soit ne debout ne en estre, Qu'il mette très bien tout à point Face argent à destre, à senestre Il m'en fault, et il n'en a point.

Item, à Thibault de la Garde :

Thibault ? je mens, il a nom Jehan ; Que luy donray je, que ne perde ?

— Assez ay perdu tout cest an —

FRANÇOIS VILLON

Dieu y vueille pourveoir, amen... ! — Le Barillet ? par m'ame, voire !

Genevoys est plus ancien Et a plus beau nez pour y boire.

Item, je donne a Basanier, Notaire et greffier criminel, De giroffle plain ung pannier, Prins sur maistre Jehan de Rueil.

Tant à Mautaint tant à Rosnel * Et, avec ce don de giroffle, Servir, de cuer gent et ysnel [rapide], Le seigneur qui sert saint Cristofle.

Auquel ceste ballade donne, Pour sa dame, qui tous biens a.

S'Amour ainsi tous ne guerdonne, Je ne m'esbays de cela ; Car au Pas conquester l'ala Que tint Régnier, roy de Cecille [Sicile], Où si bien fist et peu parla Qu'onques Hector fist ne Troille.

BALLADE

QUE VILLON DONNA A UN GENTILHOMME, NOUVELLEMENT MARIÉ, POUR l'envoyer a SON ESPOUSE PAR LUY CONQUISE A L'ESPÉE.

►i>u poinct du jour, que l'esprevier se bat

^eu de plaisir et par noble coustume.

toroie maulvilz et de joye s'esbat,

jçjeçoit son per et se joingt à sa plume :

offrir vous vueil [je vous veux] — à ce désir m'alume —

HH oyeusement ce qu'aux amans bon semble.

c/îachez qu'Amour l'escript en son volume.

fr]t c'est la fin pour quoy sommes ensemble.

GRAND TESTAMENT

Oame serez de mon cuer sans débat,

tijntierement, jusques [jusqu'à ce que] mort me consume.

f^orier souef qui pour mon droit combat,

olivier franc, m'ostant toute amertume,

j^aison ne veult que je desacoustume,

pjt en ce vueil avec elle m'assemble

De vous servir, mais que m'y acoustume ;

Et c'est la fin pour quoy sommes ensemble.

Et qui plus est, quant dueil sur moy s'embat [s'abat],

Par fortune qui souvent si se fume,

Vostre doulx œil sa malice rabat,

Ne mais ne moins que le vent faict la plume.

Si ne pers pas la graine que je sume [sème]

En vostre champ, quant le fruit me ressemble.

Dieu m'ordonne que le fouysse et fume ;

Et c'est la fin pour quoy sommes ensemble.

Envoi.

Princesse, oyez ce que cy vous résume ;

Que le mien cuer du vostre desassemble [séparé]

Ja ne sera ; tant de vous en présume ;

Et c'est la fin pour quoy sommes ensemble.

Item, à sire Jehan Perdrier,

Riens, n'a Françoys, son second frère.

Si m'ont tous jours voulu aider,

Et de leurs biens faire confrère ;

Combien que [bien que] Françoys, mon compère,

Langues cuisant, flambans et rouges,

My commandement my prière,

Me recommanda fort à Bourges.

Si allé veoir en Taillevenf.

Ou [au] chappitre de fricassure,

Tout au long, derrière et devant,

Lequel n'en parle jus ne sure [d'une manière ni d'une autre].

Mais Macquaire, je vous asseure,

A tout le poil cuisant ung deablc,

Affin que sentist bon l'arsure [la tristesse],

Ce recipe m'escript, sans fable.

BALLADE

En reagal (1), en arcenic rochier ;

En orpiment, en salpestre et chaulx vive ;

En plomb boullant, pour mieulx les esmorchier [préparer] ;

En suif et poix, destrempez de lessive

Faicte d'estrons et de pissat de juifve ;

En lavaille de jambes à meseaulx [lépreux] ;

En racleure de piez et vielz houseaulx ;

En sang d'aspic et drogues venimeuses ;

En fiel de loups, de regnars et blereaulx,

Soient frittes ces langues envieuses !

En cervelle de chat qui hayt peschier.

Noir, et si viel qu'il n'ait dent en gencive ;

D'ung viel mastin, qui vault bien aussi chier,

Tout enragé, en sa bave et salive ;

En l'escume d'une muUe poussive,

Detrenchée menu à bons ciseaulx ;

En eau où ratz plongent groings et mtiseaulx.

Raines [grenouilles], crappaulx, teLz bcstes dangereuses,

Serpens, lesars, et telz nobles oyseaulx,

Soient frittes ces langues envieuses !

En sublimé, dangereux à touchier, Et ou nombril d'une couleuvre vive ; Ou sang qu'on voit es paletes sechier, Chez les barbiers, quant pleine lune arrive, Dont l'ung est noir, l'autre plus vert que cive [ciboule], En chancre et fiz [tumeur], et en ces ors cuveaulx j^ces sales

[cuveaux]

(i) Sulfure rouge d'arsenic.

— GRAND TESTAMENT

Où nourrisses essangent leurs drappeaulx [lessivent leurs En petits baings de filles amoureuses [linges] ;

— Qui ne m'entent n'a suivy les bordeaulx — Soient frittes ces langues envieuses !

Envoi.

Prince, passez tous ces frians morceaulx, S'estamine n'avez, sacs ne bluteaulx, Parmy le fons d'unes brayes breneuses ; Mais, par avant, en estrons de pourceaulx Soient frittes ces langues envieuses !

Item, à maistre Andry Courault,

Les Contreditz Franc Gontier mande :

Quant du Tirant séant en hault,

A cestuy là riens ne demande.

Le Saige ne veult que contende [s'élèvej

Contre puissant povre homme las,

Affin que ses filiez ne tende

Et que ne trébuche en ses las [lacsj.

Gontier ne crains : il n'a nulz hommes Et mieuix que moy n'est hérité ; Mais en ce débat cy nous sommes, Car il loue sa povreté, Estre povre, yver et esté, Et à félicité repute Ce que tiens à maleureté [malheur].

Lequel a tort ? Or en dispute.

FRANÇOIS VILLON

BALLADE

INTITULÉE : Les Contredit^ de Franc Gontier.

Sur mol duvet assis, ung gras chanoine,

Lez [prés d'] ung brasier, en chambre bien natée,

A son costé gisant dame Sidoine,

Blanche, tendre, polie et attintée [parée] ;

Boire ypocras, à jour et à nuytée.

Rire, jouer, mignonner et baiser,

Et nu à nu, pour mieulx des corps s'aiser,

Les vy tous deux, par ung trou de mortaise :

Lors je congneuz que, pour dueil appaiser,

Il n'est trésor que de vivre à son aise.

Se Franc Gontier et sa compaigne Helaine Eussent ceste doulce vie hantée [menée], D'ongnons, civoz, qui causent fort alaine, N'acontassent une bise tostée.

Tout leur mathon [lait caillé], ne toute leur potée. Ne prise ung ail, je le dy sans noysier [querelle]. S'ilz se vantent coucher soubz le rosier. Lequel vault mieulx : lict costoyé de chaise? Qu'en dictes-vous? Faut-il à ce musier [réfléchir]? Il n'est trésor que de vivre à son aise.

De gros pain bis vivent, d'orge, d'avoine,

Et boivent eau, tout au long de l'anée.

Tous les oyseaulx d'ici en Babiloine,

A tel escot de telle façon] une seule journée

Ne me tendroicnt, non une matinée.

Or s'esbate, de par Dieu, Franc Gontier,

Helaine o [avecj luy, soubz le bel esglantier ;

Se bien leur est, n'ay cause qu'il me poise [qu'il m'en soucie]:

Mais, quoy que soit du laboureux mestier,

Il n'est trésor que de vivre à son aise.

Prince, jugez, pour tous nous accorder.

Quant est à moy, mais qu'à nul n'en desplaise,

GRAND TESTAMENT

Petit enfant, j'ay oy recorder [rappeler] ; Il n'est trésor que de vivre à son aise.

Item, pour ce que scet sa Bible

Madamoiselle de Bruyères,

Donne [j'accorde de] preschier, hors l'EvangiUe,

A elle et à ses bachelières,

Pour retraire ces vtllotieres [femmes de mauvaise vie"]

Qui ont le bec si affilié,

Mais que ce soit hors cymetieres,

Trop bien au marchié au fille.

BALLADE

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