LA COMPLAINTE DE FRANCE
Que tresj oyeux sera de toy guérir ; Entièrement metz en lui ta fiance, Pour toy et tous, voulu en crois mourir, Trescrestien, franc royaume de France.
Souviengne toy comment voult [il voulut] ordonner Que criasse Montjoye, par liesse.
Et qu'en escu d'azur, deusses porter Trois fleurs de Lis d'or, et pour hardiesse Fermer [confirmer] en toy, t'envoya sa Haultesse, L'Auriflamme, qui t'a fait seigneurir Tes ennemis ; ne metz en oubUance Telz dons haultains, dont lui pleut t'enrichir, Trescrestien, franc royaume de France.
En oultre plus, te voulu envoyer Par un coulomb qui est plain de simplesse, La unction dont dois tes Rois sacrer. Afin qu'en eubc dignité plus en cresse [croisse]. Et, plus qu'à nul, t'a voulu sa richesse De reliques et corps sains départir ; Tout le monde en a la cognoissance.
Soyes certain qu'il ne te veult faillir, Trescrestien, franc royaume de France.
Court de Romme si te fait appeller Son bras dextre, car souvent de destresse L'as mise hors, et pour ce approuver.
Les Papes font te seoir, seul, sans presse, A leur dextre ; se droit jamais ne cesse. Et pource, dois fort pleurer et gémir, Quant tu desplais à Dieu qui tant t'avance En tous estas, lequel deusses chérir, Trescrestien, franc royaume de France.
Quelz champions souloit en toy trouver Crestienté ! Jà ne fanlt que l'expresse ; Charlemaine, Rolant et Olivier, En sont tesmoings ; pource, je m'en délaisse ; Et saint Loys Roy, qui fist la rudesse
CHARLES D'ORLEANS -
Des Sarrasins souvent îinéantir, En son vivant par travail et vaillance ; Les croniques le monstrent, sans mentir, Trescrestien, franc royaume de France.
Pource, France, vueiUes toy ad viser, Et tost reprens de bien vivre l'adresse ; Tous tes meffaiz metz paine d'amander, Faisant chanter et dire mainte messe Pour les âmes de ceubr qui ont l'aspresse [l'approche] De dure mort souffert, pour te servir ; Leurs loyautez ayes en souvenance, Riens espargnié n'ont pour toy garantir, Trescrestien, franc royaume de France.
Dieu a les braz ouvers pour t'acoler, Prest d'oublier ta vie pécheresse ; Requier pardon, bien te vendra aidier Nostre Dame, la trespuissant princesse, Qui est ton cry et que tiens pour maistresse. Les sains aussi te vendront secourir, Desquelz les corps font en toy demourance. Ne vueUles plus en ton pechié dormir, Trescretien, franc royaume de France.
Et je, Charles duc d'Orlians, rimer Voulu [je voulus^ ces vers, ou temps de ma jeunesse, Devant chacun les vueil bien advouer, Car prisonnier les fis, je le confesse ; Priant à Dieu, qu'avant qu'aye vieillesse. Le temps de paix partout puist avenir.
Comme de cueur j'en ay la desirance, Et que voye tous tes maulx brief finir, Trescrestien, franc royaume de France.
CHANSONS
CHANSON
Ce May, qu'Amours pas ne sommeille Mais fait amans esliesser \niettre en liesse], De riens ne me doy soussier, Car pas n'ay la pusse en l'oreille.
Ce n'est mie doncques merveille Se je vueil joye démener, Ce May, qu'Amours pas ne sommeille Mais fait amans esliesser.
Quant je me dors, point ne m'esTeUle, Pource que n'ay à quoy penser, Sy ay vouloir de demourer En ceste vie nompctreille, Ce May, qu'Amours pas ne sommeille.
CHANSON
Tiengne soy d'amer qui pourra, Plus ne m'en pourroye tenir.
Amoureux me fault devenir, Je ne sçay qu'il m'en avendra.
Combien que j'ay oy, pieçà [depuis longtemps], Qu'en amours fault mains maulx souffrir, Tiengne soy d'amer qui pourra, Plus ne m'en pourroye tenir.
Mon cueur devant yer [hier] accointa Beauté qui tant le scet chierir Que d'elle ne veult départir ; C'est fait, il est sien et sera.
Tiengne soy d'amer qui pourra.
CHARLES D'ORLEANS
CHANSON
Quelque chose que je dye D'Amour ne de son povoir, Touteffoiz, pour dire voir, J'ay une Dame choisie,
La mieux en bien accomplie Que l'en puist jamais veoir.
Quelque chose que je dye D'Amour ne de son povoir.
Mais à elle ne puis mie Parler, selon mon vouloir, Combien que, sans décevoir, Je suis sien toute ma vie.
Quelque chose que je dye.
CHANSON
Dieu, qu'il la fait bon regarder La gracieuse bonne et belle !
Pour les grans biens qui sont en elle, Chascun est prest de la louer.
Qui se pourroit d'elle lasser !
Tous] ours sa beaulté renouvelle.
Dieu, qu'il la fait bon regarder, La gracieuse, bonne et belle !
Par deçà, ne delà la mer, Ne sçay Dame, ne Damoiselle Qui soit en tous biens parfais telle ; C'est un songe que d'y penser.
Dieu, qu'il la fait bon regarder !
CHANSONS
CHANSON
Par Dieu, mon plaisant bien joyeux, Mon cueur est si plain de léesse, Quand je voy la doiilce jeunesse De vostre gent corps gracieux !
Pour le regart de voz beaux yeulx Qui me met tout hors de tristesse, Par Dieu, mon plaisant bien joyeux, Mon cueur est si plain de léesse !
Combien que parler envieux Souventefoiz moult fort me blesse, Mais ne vous chaille Iqn'û ne vous importe] ! ma mais- Je n'en feray pourtant que mieulx, [tresse^
Par Dieu, mon plaisant bien joyeux.
CHANSON
N'est elle de tous biens garnie Celle que j'ayme loyaument !
Il m'est advis, par mon serment.
Que sa pareille n'a en vie.
Qu'en dites vous ? je vous en prie, Que vous en semble vrayement ?
N'est elle de tous bien garnie Celle que j'ayme loyaument !
Soit qu'elle dance, chante ou rie Ou face quelque esbatement, Faittes en loyal jugement, Sans faveur ou sans flatterie.
N'est elle de tous bien garnie !
CHARLES D'ORLÉANS
CHANSON
Quant j'ay nompareille maistresse Qui a mon cueur entièrement, Tenir me veuil joyeusement, En servant sa gente jeunesse.
Car certes je suis en l'adresse [en bon chemin] D'avoir de tous biens largement.
Quant j'ay nompareille maistresse Qui a mon cueur entièrement.
Or en ayent dueil ou tristesse Envieux, sans allégement, n ne m'en chault, par mon serment, Car leur desplaisir m'est liesse, Quand j'ay nompareille maistresse.
CHANSON
Que me conseilliez vous, mon cueur, Irai je par devers la beUe, Luy dire la paine mortelle Que souffrez pour eUe en doleur ?
Pour vostre bien et son honneur, C'est droit que vostre conseil celle [je dissimule]. Que me conseilliez vous, mon cueur, Irai j e par devers la belle ?
Si plaine la sçay de doulceur Que trouveray mercy en elle, Tost en aurez bonne nouvelle, G'y vois, n'est ce pour le meilleur ; Que me conseilliez vous, mon cueur ?
CHANSONS
CHANSON
Ou [au] regard de voz beaulx, doulx yeulx, Dont loing suis par les envieux, Me souhaide si tressouvent Que mon penser est seulement En vostre gent corps gracieux.
Savez pourquoy, mon bien joyeulx, Celle du monde qu'ayme mieulx De loyal cueur, sans changement, Ou regart de vos beaulx, doulx yeulx, Dont loing suis par les envieux, Me souhaide si tressouvent ?
Pource que vers moy en tous lieux J'ay trouvé plaisir ennuieux Trop fort, puis le département [la séparation] Que de vous fis derrainnement [dernièrement], A regret merencolieux [mélancolique], Ou regart de vos beaulx, doulx yeulx.
CHANSON
Qui la regarde de mes yeulx Ma Dame, ma seule maistresse, En elle voit, à grant largesse.
Plaisirs croissans de bien en mieulx.
Son parler et maintien sont tieulx [tels] Qu'ilz mettent un cueur en liesse, Qui la regarde de mes yeulx Ma Dame, ma seule maistresse.
Tous la suient, jeunes et vieulx.
Dieu scet qu'elle n'est pas sans presse ; Chascun dit : C'est une déesse Qui est descendue des cieulx, Qui la regarde de mes yeulx,
CHARLES nORLEANS
CHANSON
Ce mois de May, nompareille Princesse, Le seul plaisir de mon joyeulx espoir, Mon cueur avez et quanque [tout ce que] puis avoir, Ordonnez en comme dame et maistresse.
Pour ce, requier vostre doulce jeunesse Qu'en gré vueille mon présent recevoir.
Ce mois de May, nompareille Princesse, Le seul plaisir de mon joyeulx espoir.
Et vous supply, pour me toUir [m'enlever] tristesse, Treshumblement et de tout mon povoir.
Qu'à m'esmayer [me réjouir] ayez vostre vouloir D'un reconfort bien garny de liesse, Ce mois de May, nompareille Princesse.
CHANSON
Commandez [recommandez] vostre bon vouloir A votre treshumble servant, Il vous sera obéissant D'entier cueur et loyal povoir.
Prest est de faire son devoir.
Ne l'espargnez ne tant ne quant.
Commandez vostre bon vouloir A vostre treshumble servant.
Mettez le tout à nonchaloir, Sans lui estre jamais aydant.
S'en riens le trouver refusant ; Essayez se je vous dy voir.
Commandez vostre bon vouloir.
CHANSONS
CHANSON
Espoir, confort des malheureux, Tu m'estourdis trop les oreilles De tes promesses nompareilles, Dont trompes les cueurs doloreux.
En amusant les amoureux Et faisant baster [bailler] aux corneilles, Espoir, confort des maleureux, Tu m'estourdis trop les oreilles.
Ne soies plus si rigoreux, Mieux vault qu'à raison te conseilles, Car chascun se donne merveilles [s'étonne] Que n'as pitié des langoreux, Espoir, confort des maleureux.
CHANSON
Belle, se c'est vostre plaisir De me vouloir tant enrichir De reconfort et de liesse, Je vous requier, comme maistresse, Ne me laissiez du tout mourir ;
Car je n'ay vouloir ne désir.
Fors de vous loyaument servir, Sans espargnier dueil, ne tristesse.
Belle, se c'est vostre plaisir De me vouloir tant enrichir De reconfort et de liesse.
CHARLES D'ORLEANS
Et s'il vous plaist à l'accomplir, Vueilliez tant seulement bannir D'avec vostre doulce jeunesse, Dolent refus qui trop me blesse.
Dont bien vous me povez guérir, Belle, se c'est vostre plaisir.
CHANSON
En songe, souhaid et pensée Vous voy, chascun jour de sepmainc.
Combien qu'estes de moy loingtaine.
Belle tresloyaument amée.
Pource qu'estes la mieulx parée De toute plaisance mondaine, En songe, souhaid et pensée Vous voy, chascun jour de sepmaine.
Du tout vous ay m'amour donnée.
Vous en povez estre certaine.
Ma seule Dame, souveraine, De mon las cueur moult désirée En songe, souhaid et pensée.
CHANSON
S'il vous plaist vendre vos baisiers.
J'en achatteray voulentiers.
Et en aurés mon cueur en gage.
Pour les prandre par héritage, Par douzaines, cens ou milliers.
CHANSONS
Ne les me vendez pas si chiers Que vous fériés à estrangiers ; En me recevant en hommaige, S'il vous plaist vendre vos baisiers, J'en achatteray voulentiers, Et en aurez mon cueur en gage.
Mon vueil et mon désir entiers Sont vostres, maugré tous dangiers, Faittes, comme loyalle et sage, Que pour mon guerdon et partage, Je soye servy des premiers.
S'il vous plaist vendre vos baisiers.
CHANSON
Yver, vous n'estes qu'un villain, Esté est plaisant et gentil, En tesmoing de May et d'Avril Qui l'acompaignent soir et main.
Esté revest champs, bois et fleurs, De sa livrée de verdure Et de maintes autres couleurs, Par l'ordonnance de Nature.
Mais vous, Yver, trop estes plain De neige, vent, pluye et grezil ; On vous deust [devrait] bannir en exil. Sans point flater, je parle plain [net], Yver, vous n'estes qu'un villain.
CHARLES D'ORLÉANS
CHANSON
« Vous estes paie pour ce jour, Puis qu'avez eu ung doulx regart. »
Devant ung ancien regnart [renard] Tost est apparceu ung tel tour.
Quant on a esté à séjour, Ce sont les gaiges de musart [homme qui perd son temps] ; « Vous estes paie pour ce jour, Puis qu'avez eu ung doubc regart. »
Il souffist pour vostre labour.
Et s' après on vous sert de l'art.
Prenez en gré, maistre coquart [niais] ; Ce n'est qu'un restraintif [obstacle] d'amour : « Vous estes paie pour ce jour. »
RONDEAU
J'ay esté Poursuivant d'Amours, Mais maintenant je suis Hérault ; Monter me fault en l'eschaffault [estrade], Pour jugier des amoureux tours.
Quant je verray riens [quelque chose] à rebours Dieu scet se [si[ je crieray bien hault : J'ay esté Poursuivant d'Amours, Mais maintenant je suis Hérault.
Et s'amans vont faisant les lours [faire des leurs], Tantost congnoistray leur deffault ;
Ja devant moy clochier ne fault [il ne faut pas clocher], D'amer [aimer] sçay par cueur le droit cours, J'ay esté Poursuivant d'Amours.
RONDEAUX
RONDEAU
Le voulez-vous Que vostre soye ?
Rendu m'octroye Pris ou recous [pris ou secouru].
Ung mot pour tous, Bas qu'on ne l'oye [tout bas qu'on ne l'entende] ; Le voulez vous Que rostre soye.
Maugré [malgré] jalous, Foy vous tendroye [je vous tiendrais foi] ; Or sa, ma joye, Accordons nous, Le voulez vous ?
RONDEAU
Jeunes amoureux nouveaulx, En la nouvelle saison.
Par les rues, sans raison.
Chevauchent faisans les sauLx.
Et font saillir des carreaulx [pavés] Le feu, comme de charbon, Jeunes amoureux nouveaulx, En la nouvelle saison.
Je ne sçay se leurs travaulx Hz employent bien ou non ; Mais piqués de l'esperon
Sont autant que leurs chevaulx [ils sont éperonnés Jeunes amoureux nouveaulx. [comme leurs chevaux],
CHARLES no RLE AN S
RONDEAU
Gardez [prenez garde au trait] le trait de la fenestre, Amans, qui par rues passez, Car plus tost en serez blessez Que de trait d'arc ou d'arbalestre.
N'alez à destre ne à senestre [à droite ou à gauche], Regardant, mais les yeulx bessez [baissez] ; Gardez le trait de la fenestre, Amans, qui par rues passez.
Se n'avez medicin bon maistre [bon praticien], Si tost que vous serez navrez [blessé] A Dieu soiez recommandez, Mort vous tiens, demandez le prestre ; Gardez le trait de la fenestre.
RONDEAU
Quant je fus prins ou pavillon [pris au filet] De ma dame tresgente et belle, Je me brulay à la chandelle, Ainsi que fait le papillon :
Je rougiz comme vermeillon.
Aussi flambant qu'ime estincelle.
Quant je fus prins ou pavillon, De ma Dame tresgente et belle.
Si j'eusse esté esmerillon [oiseau] Ou que j'eusse eu aussi bonne aile, Je me feusse gardé de celle Qui me bailla [frappa] de l'aiguillon Quant je fus prins ou pavillon,
RONDEAUX
RONDEAU
Faulcette [petite rusée] confite En plaisant parler !
Laissez la aler, Car je la despite [méprise].
Ce n'est que redite De tant l'esprouver, Faulcette confite En plaisant parler.
Et quant on s'aquicte Plus de l'amender,
Pis la voy ouvrer [je la vois travailler plus mal]; C'est chose maudicte, Faulcette confite !
RONDEAU
Les fourriers d'Esté sont venus Pour appareillier son logis, Et ont fait tendre ses tappis, De fleurs et verdure tissus.
Eu estandant tappis velus.
De vert herbe par le païs, Les fourriers d'Esté sont venus Pour appareillier son logis.
Cueurs d'ennuy pieçà [depuis longtemps] morfon- Dieu mercy, sont sains et jolis ; [dus,
Alez vous en, prenez païs [partez], Yver, vous ne demourrés plus ; Les fourriers d'Esté sont venus.
CHARLES D'ORLEANS
RONDEAU
Se mois de May, ne joyeulx, ne dolent Estre ne puis ; au fort [par-dessus tout], vaille que vaille, C'est le meilleur que de riens ne me chaille [ne me soucie]. Soit bien ou mal, tenir m'en fault content.
Je lesse tout courir à val le vent [au cours du vent], Sans regarder lequel bout devant aille ; Se mois de May, ne joyeulx, ne dolent Estre ne puis ; au fort, vaille que vaille.
Qui Soussy suit, au derrain [en dernier lieu] s'en repent ; C'est ung mestier qui ne vault une mîiille [ne vaut pas un Avantureux comme le jeu de faille [jeu de tromperie] ; [sou], Que vous semble de mon gouvernement, Se mois de May, ne joyeulx, ne dolent ?
RONDEAU
Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye.
Et s'est vestu de brouderie [broderie], De soleil luyant [luisant], cler et beau.
n n'y a beste, ne oyseau.
Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye.
Rivière, fontaine et ruisseau Portent, en livrée jolie.
Gouttes d'argent d'orfavrene, Chascun s'abille de nouveau :
Le temps a laissié son manteau.
RONDEAUX
RONDEAU
En regardant ces belles fleurs Que le temps nouveau d'Amours prie, Chascune d'elle s'ajolie Et farde de plaisans couleurs.
Tant embasmées sont de odeurs Qu'il n'est cueur qui ne rajeunie, En regardant ces belles fleurs Que le temps nouveau d'Amours prie.
Les oyseaulx deviennent danseurs Dessus mainte branche fleurie, Et font joyeuse chanterie.
De contres [chants en haute-contre], des chans et En regardant ces belles fleurs. teneurs [ténors],
RONDEAU
Dedcns mon livre de pensée, J'ay trouvé escrivant mon cueur La vraye histoire de doleur, De lermes toute enluminée.
En def fassent [en effaçant] la tresamée [la très aimée] Ymage de plaisant doulceur, Dedens mon Uvre de Pensée, J'ay trouvé escrivant mon cueur.
Helas ! où l'a mon cueur trouvée ?
Les grosses gouttes de sueur Lui saillent, de peine et labeur Qu'il y prent, et nuit et journée, Dedens mon Uvre de Pensée.
RONDEAU
Alons nous esbatre, Mon cueur, vous et moy, Laissons, à part soy, Soussi [souci] se combatre.
Tousjours veult debatre, Et jamais n'est quoy ^coi, tranquille].
Alons nous esbatre, Mon cueur, vous et moy.
On vous devroit batre, Et monstrer au doy, Se dessoubz sa loy Vous laissiez abatre.
Alons nous esbatre.
RONDEAU
POUR LE COMTE d'ÉTAMPES
Je suis mieulx pris que par le doy, Et fort enserré d'un anneau.
S'a fait [ainsi a fait^ ung visaige si beau, Qui m'a tout conquesté à soy.
Je rougis et bien l'aperçoy, Ainsi q'un amoureux nouveau, Je suis mieulx pris que par le doy.
Et fort enserré d'un anneau.
Et d'amourettes, par ma foy, J'ay assemblé ung grant fardeau, Qu'ay mussées [cachées] soubz mon chappeau ; Pour Dieu ! ne vous mocquez de moy Je suis mieulx pris que par le doy.
= RONDEAUX
RONDEAU
Mon cueur, n'entreprens trop de choses ; Tu peus penser ce que tu vevilz, Et faire selon que tu peutz, Et dire ainsi comme tu oses.
Qui vouldroit sur ce trouver gloses, Je m'en rapporteray à eulx.
Mon cueur, n'entreprens trop de choses, Tu peus penser ce que tu veulz.
Se ces raisons garder proposes, Tu feras bien, par mes conseulz [conseillers] ; Laisse les embesoignez seulz.
Il est temps que tu te reposes, Mon cueur, n'entreprens trop de choses.
RONDEAU
Puis que tu t'en vas, Penser, en message.
Se tu fais que sage [si tu agis en sage]. Ne t'esgare pas.
Au mieulx que pourras, Pren le seùr [sur] passage, Puis que tu t'en vas, Penser, en message.
Tout beau, pas à pas, Reffrain [refrène] ton courage, Qu'en si long voyage Ne deviengnes las, Puis que tu t'en vas.
CHARLES D'ORLEANS
RONDEAU
Ce premier jour du mois de May, Quant de mon lit hors me levay, Environ vers la matinée, Dedens mon jardin de Pensée, Avecques mon cueur, seul entray.
Dieu scet s'entrepris fu d'esmay [plongé en émoi], Car en pleurant tout regarday Destnut d'ennuyeuse gelée, Ce premier jour du mois de May, Quant de mon lit hors me levay, Environ vers la matinée.
En gast [dégât], fleurs et arbres trouvay. Lors au jardinier demanday Se Desplaisance maleurée [malavisée], Par tempeste, vent ou nuée, Avoit fait ce piteux array [arroi].
Ce premier jour du mois de May.
RONDEAU
En yver, du feu, du feu, Et en esté, boire, boire.
C'est de quoy on fait mémoire.
Quant on vient en aucun lieu.
Ce n'est ne bourde, ne jeu, Qui mon conseil vouldra croire En yver, du feu, du feu.
Et en esté, boire, boire.
- RONDEAUX
ChauLx morceaux faiz de bon queu [de bon cuisinier] Fault en froit temps, voire, voire, En chault, fioide pomme ou poire, C'est l'ordonnance de Dieu, En yver, du feu, du feu !
RONDEAU
Je ne voy rien qui ne m'annuye, Et ne sçay chose qui me plaise ;
Au fort, de mon mal me rapaise, [duite].
Quant nul n'a sur mon fait envye [nul n'envie ma con-
D'en tant parler, ce m'est follie, D vault trop mieulx que je me taise.
Je ne voy rien qui ne m'annuye.
Et ne sçay chose qui me plaise.
Vouldroit aucun [quelqu'un] changer sa vie A moy, pour essayer mon aise ?
Ne trouveroy, je l'en deffie ; Je ne voy rien qui ne m'annuye.
RONDEAU
Amours, à vous ne chault [ne vous soucie] de moy, N'a moy de vous, c'est quitte et quitte ; Ung vieillart jamais ne prouffite Avecques vous, comme je croy.
Puisque suis absolz de ma foy, Et Jeunesse m'est interditte.
Amours, à vous ne chault de moy, N'a moy de vous, c'est quitte et quitte.
CHARLES D'ORLÉANS
Jeune, sceu vostre vieille loy, Vieil, la nouvelle je despitte 'méprisej, Ne je ne crains la mort subitte De Regart ; qu'en dittes vous, quoy ?
Amovirs, à vous ne chault de moy !
RONDEAU
A ! que vous m'ennuyez, Vieillesse, Que me grevez plus que oncques mes [jamais] ! Me voulez vous à toujoursmès Tenir en courroux et rudesse !
Je vous fais loyalle promesse Que ne vous aymeray jamés.
A ! que vous m'ennuyez, Vieillesse, Que me grevez plus que oncques mes !
Vous m'avez banny de Jeunesse, Rendre me convient désormais.
Et faittes vous bien ? Nennil, mais.
De tous maulx on vous tient maistresse. A ! que vous m'ennuyez. Vieillesse !
Henri Baude
On a peu de renseignements sur le poète Henri Baude, qui fut ignoré complètement en France jusqu'au moment où Quicherat, au siècle dernier, donna une édition de ses œuvres. Il naquit à Moulins vers 1430 et fut promu en 1458 à l'office d'élu des aides pour le Bas-Limousin. Cependant tout porte à croire qu'il ne se crut pas tenu à la résidence, et qu'il demeura à Paris pendant tout le cours de sa vie, plus occupé de rimes et de procès que des finances du royaume. Pour avoir attaqué le roi Charles VIII dans une moralité composée à l'occasion de son avènement, il fut arraché nuitamment de son Ut, et condmt au petit Châtelet. Mais Baude ne manquait pas d'amis. L'affaire fut évoquée par le Parlement, qui en poursuivit l'instruction avec lenteur et indulgence. Cependant, ce n'est que grâce à la protection du duc de Bourbon qu'il finit par sortir de prison. Il mourut après 1490, en laissant une certaine réputation .
Baude n'est pas, il s'en faut de beaucoup, un excellent poète, mais il a, à un très haut degré, les qualités de réalisme et de couleur que nous nous plaisons à admirer chez Villon. La langue qu'il écrit est franche, simple, savoureuse. EUe a du naturel et de la verdeur ; il est fâcheux que quelques négligences viennent déparer par endroits les morceaux les mieux venus. Néanmoins, c'est à bon droit que nous l'avons compris dans ce recueil, au même titre que ses contemporains François Villon et Charles d'Orléans. Il y apporte une note particulière, d'une sonorité bien française.