‹ PoésiesChapitre 4 sur 42 · LE TESTAMENT (LE GRAND TESTAMENT · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT (LE GRAND TESTAMENT

En l'an trentiesme de mon aage,

Que toutes mes hontes j'euz beues,

Ne du tout fol, ne du tout sage.

Non obstant [malgré] maintes peines eues,

GRAND TESTAMENT

Lesquelles j'ay toutes receues Soubz la main Thibault d'Aussigny,..

S'evesque il est, seignant [bénissant] les mes, Qu'il soit le mien je le regny [renie]!

Mon seigneur n'est, ne mon evesque ; Soubz luy ne tiens, s'il n'est en friche ; Foy ne luy doy, n'hommage avecque :

Je ne suis son serf ne sa biche.

Peu m'a [m'a nourri] d'une petite miche Et de froide eau, tout ung esté.

Large ou estroit, moult me fut chiche.

Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté.

Et, s'anctm me vouloit reprendre

Et dire que je le mauldis,

Non fais, se bien le scet comprendre,

En riens de luy je ne mesdis,

Vecy [voici] tout le mal que j'en dis :

S'il m'a esté misericors [miséricordieux],

Jhesus, le roy de Paradis,

Tel luy soit à l'ame et au corps !

Et s'este m'a dur et cruel

Trop plus que cy [qu'ici] ne le raconte,

Je vueil que le Dieu éternel

Luy so.'t donc semblable, à ce compte !

Et l'Eglise nous dit et compte

Que prions pour noz ejgaemis ;

Je vous diray : « J'ai tort et honte,

Quoy qu'il m'ait fïiit, à Dieu remis ! »

Si prieray pour luy de bon cuer,

Par l'ame du bon feu Cotart !

Mais quoy ! ce sera donc par cuer,

Car de lire je suis fetart [paresseux].

Prière en f eray de Picart ;

S'U ne la scet, voise [qu'il aille] l'apprendre,

S'U m'en croit, ains [avant] qu'il soit plus tart,

A Douai ou à l'Isle en Flandre !

Combien que s'U veult que l'on prie J

Pour luy, foy que doy mon baptesme ! ^

Obstant qu'à chascun ne le crye,

Je ne fauldrai pas à son esme [attente].

Ou [au] Psaultier prens, quant suis à mesme,

— Qui n'est de beuf ne cordoen —

Le verselet escript septiesme

Du psëaulme Deus laudem.

Si prie au benoist fils de Dieu,

Qu'à tous mes besoings je reclame,

Que ma povre prière ait lieu

Vers luy, de qui tiens corps et ame.

Qui m'a préservé de maint blasme

Et franchy [affranchi] de ville [de vile] puissance.

Loué soit il, et Nostre Dame,

Et Loys, le bon roy de France !

Auquel doint [accorde] Dieu l'eur [le bonheur] de Jacob, Et de Salmon [Salomon] l'onneur et gloire ; — Quant de proesse, il en a trop, De force aussi, par m'ame, voire ! —

GRAND TESTAMENT

En ce monde ci transitoire, Tant qu'il a de long et de lé [et de large], — Affin que de luy soit mémoire — Vivre autant que Mathusalé [Mathusalem] !

Et douze beaux enfans, tous masles.

Voir, de son très cher sang royal, Aussi preux que fut le grant Charles, Conceuz en ventre nupcial, Bons comme fut sainct Marcial.

Ainsi en preigne au feu Dauphin !

Je ne luy souhaicte autre mal.

Et puis Paradis à la fin.

Pour ce que foible je me sens,

Trop plus de biens que de santé.

Tant que je suis en mon plain sens.

Si peu que Dieu m'en a preste,

Car d'autre ne l'ay emprunté,

J'ay ce Testament très estable [en très bonne forme]

Faict, de dernière voulenté.

Seul pour tout et irrévocable.

Escript l'ay l'an soixante et ung,

Que le bon roy me délivra

De la dure prison de Mehun,

Et que vie me recouvra,

Dont suis, tant que mon cuer vivra,

Tenu vers luy m'humilier.

Ce que feray tant qu'il mouvra [vivra] :

Bienfait ne se doit oublier.

FRANÇOIS VILLON

Or est vray qu'après plainz [plaintes] et pleurs Et angoisseux gemissemens, Après tristesses et douleurs, Labeurs et grief z cheminemens [durs voyages], Travail mes lubres [instables] sentemens, Esguisez comme une pelote, M'ouvrist plus que tous les Commens D'Averroas [Averrores] sur Aristote.

Combien qu'au plus fort de mes maulx,

En cheminant sans croix ne pille [ni pile],

Dieu, qui les pèlerins d'Esmaus [Emmaûs]

Conforta, ce dit l'Evangile,

Me monstra une bonne viUe

Et pourveut du don d'espérance ;

Combien que le pécheur soit viUe,

Riens ne hayt que persévérance. '

Je suys pécheur, je le sçay bien ;

Pourtant ne veult pas Dieu ma mort.

Mais convertisse [que je me convertisse] et vive en bien,

îîieulx tout autre qu'en pechié mort.

Combien qu'en pechié soye mort,

Dieu vit, et sa miséricorde

— Se conscience me remort —

Par sa grâce pardon m'accorde.

Et, comme le noble Rommant De la Rose dit et confesse En son premier commencement, Qu'on doit jeune cuer en jeunesse,

GRAND TESTAMENT

Quand on le voit viel en viellesse,

Excuser — helas ! il dit voir [vrai] —

Ceulx donc qui me font telle oppresse

En menrté [maturité d'esprit] ne me vouldroient veoir,

Se, pour ma mort, le bien publique D'aucune chose vaulsist [vaudrait] mieulx, A mourir comme ung homme inique Je me jugasse, ainsi m'ait Dieux !

Grief ne faiz à jeune ne vieulx.

Soie [que je sois] sur pied ou soie en bière : Les mous ne bougent de leurs lieux.

Pour ung povre, n'avant, n'arriére.

Ou [au] temps qu'Alixandre régna,

Ung homs [homme], nommé Diomedès,

Devant lui on lui amena,

Engrillonné poulces et dés [avec les poucettes aux pouces et

Comme ung larron ; car il fut des [aux doigts]

Escumeurs que voions courir.

Si fut mis devant ce cadès [capitaine],

Pour estre jugé à mourir.

L'empereur si l'araisonna [lui parla] :

« Pourquoi es tu larron de mer ? »

L'autre responce luy donna :

« Pourquoi larron me faiz nommer ?

Pour ce qu'on me voit escumer

En une petiote fuste [petit navire] ?

Se comme toy me peusse [je pouvais] armer.

Comme toy empereur je fusse [je serais].

FRANÇOIS VILLON

« Mais que veux tu ? De ma fortune,

Contre qui ne puis bonnement,

Qui si saulcement me fortune,

Me vient tout ce gouvernement.

Excuse moy aucunement [un peu],

Et saiche qu'en grant povreté

— Ce mot dit on communément —

Ne gist pas trop grant [grande] loyauté.»

Quant l'empereur ot remiré [eut examiné]

De Diomedès tout le dit :

« Ta fortune je te mueray [changerai].

Mauvaise en bonne ! » si lui dit.

Ce fist il. One puis [jamais depuis] ne mesfit

A personne, mais fut vray homme ;

Valere pour vray le nous dit,

Qui fut nommé le Grant, à Romme.

Se Dieu m'eust donné [accordé de] rencontrer

Ung autre piteux [pitoyable] Alixandre,

Qui m'eust fait en bon eur entrer.

Et lors qtd m'eust veu condescendre

A mal, estre ars [brûlé] et mis en cendre

Jugé me feusse de ma voix.

Nécessité fait gens mesprendre [mal tourner],

Et faim saillir [sortir] le loup du bois.

Je plaings le temps de ma jeimesse, Ouquel j'ay plus qu'autre galle [fait la vie], Jusques à l'entrée de viellesse.

Qui son partement m'a celé [m'a cachéj. =^,^== 32 —

n ne s'en est à pié allé, N'a cheval : helas ! comment don ?

Soudainement s'en est voilé, Et ne m'a laissé quelque don.

Allé s'en est, et je demeure,

Povre de sens et de savoir,

Triste, failly, plus noir que meure [mûre],

Qui n'ay n'escus, rente, n'avoir ;

Des miens le mendre [le moindre], je dis voir,

De me desavouer s'avance.

Oubliant naturel devoir.

Par faulte d'ung peu de chevance [d'argent].

Si ne crains avoir despendu [dépensé], Par friander et par leschier ; Par tiop amer n'ay riens vendu, Qu'amis me puissent reprouchier.

Au moins qui leur couste moult chier.

Je le dis, et ne crois mesdire.

De ce ne me puis revenchier [défendre] ; Qui n'a mesfait ne le doit dire.

n est verte [vérité] que j'ay amé

Et ameroie voulentiers ;

Mais triste cucr, ventre affamé,

Qui n'est rassasié au tiers,

M'oste des amoureux sentiers.

Au fort, quelqu'une s'en recompence,

Qui est remply sur les chantiei-s [est bien nourri] ;

Car la dance vient de la pance.

FRANÇOIS VILLON

Hé Dieu ! se j'eusse estudié

Ou temps de ma jeunesse folle,

Et à bonnes meurs dedié[je m'étais adonné aux bonnes mœurs]

J'eusse maison et couche molle !

Mais quoy ? je fuyoie l'escolle,

Comme fait le mauvais enfant...

En escripvant ceste parolle,

A peu que [peu s'en faut] le cuer ne me fent [ne me fende],

Le dict du Saige trop le fiz

Favorable, bien n'en puis mais.

Qui dit ; « Esjoys toy, mon filz,

En ton adolescence » ; mais

Ailleurs sert bien d'ung autre mez [mets],

Car « Jeunesse et adolescence

— C'est son parler, ne moins ne mais —

Ne sont qu'abuz et ignorance. »

Mes jours s'en sont allez errant,

Comme, dit Job, d'une touaille [serviette]

Font les filetz, quant tisserant

En son poing tient ardente paille;

Lors, s'il y a nul bout qui saille [dépasse],

Soudainement il le ravit.

Si ne crains plus que riens m'assaille,

Car à la mort tout s'assouvit.

Où sont les gracieux gallans Que je suivoye ou temps jadis.

Si bien chantans, si bien parlans, Si plaisans en faiz et en diz ?

GRAND TESTAMENT

Les aucuns sont mors et roidiz ; D'eubc n'est il plus riens maintenant. Repos aient en paradis, Et Dieu saulve le remenant [le reste] !

Et les aucuns sont devenus,

Dieu mercy ! grans seigneurs et maistres,

Les autres mendient tous nus,

Et pain ne voient qu'aux fenestres ;

Les autres sont entrez en cloistres /

De Celestins et de Chartreux, /

Botez, housez, com pescheurs d'oistres [d'huîtresjy

Voyez Testât divers d'entre eux.

Aux grans maistres Dieu doint [accorde] bien faire,

Vivans en paix et en requoy [tranquillité].

En eulx il n'y a que refaire ;

Si s'en fait bon taire tout quoy,

Mais aux povres qui n'ont de quoy.

Comme moy. Dieu doint patience ;

Aux autres ne fault qui ne quoy [quoi que ce soit],

Car assez ont pain et pitance.

xxxu

Bons vins ont, souvent embrochiez [mis en perce], Saulces, brouetz et gros poissons ; Tartes, flaons, œfz [œufs] fritz et pochiez, Perduz et en toutes façons.

Pas ne ressemblent les maçons.

Que servir fault à si grant peine ; Ils ne veulent nulz eschançons :

De soy verser chascua se peine.

FRANÇOIS VILLON

En cest incident me sviis mis, Qui de rien ne sert à mon fait.

Je ne suis juge, ne commis Pour pugnir n'absoudre mesfait.

De tout suis le plus imparfait.

Loué soit le doulx Jhesucrist !

Que par moy leur soit satisfait !

« Ce que j'ay escript est escript. »

Laissons le moustier où il est ; Parlons de chose plus plaisante.

Ceste matière à tous ne plaist :

Ennuyeuse est et desplaisante.

Povreté, chagrine et dolente, Tousjours despiteuse et rebelle, Dit quelque parolle cuisante ; S'elle n'ose, si la pense elle.

Povre je suis de ma jeunesse.

De povre et de petite extrace [extraction].

Mon père n'ot oncq [n'eut jamais] grant richesse,

Ne son ayeul, nommé Orace,

Povreté tous nous suit et trace [suit à la trace].

Sur les tombeaulx de mes ancestres,

Les âmes desquelz Dieu embrasse,

On n'y voit couronnes ne ceptres.

De povreté me grementant [plaignant], Souventesfois me dit le cuer :

« Homme, ne te doulouse [lamente] tant Et ne demaine [mène] tel douleur,

GRAND TESTAMENT

Se tu n'as tant que Jacques Cuer.

MieuLx vault vivre soubz gros bureau Povre, qu'avoir esté seigneur Et pourrir soubz riche tombeau ! »

Qu'avoir esté seigneur !... Que dis ?

Seigneur, lasse ! et ne l'est il mais ?

Selon les davitiques diz ^paroles de David],

Son lieu ne congnoistras jamais.

Quant du surplus, je m'en desmets,

Il n'appîirtient à moy, pécheur ;

Aux théologiens le remets.

Car c'est office de prescheur.

Si ne suis, bien le considère,

Filz d'ange, portant dyademe

D'estoille ne d'autre sidère [astre].

Mon père est mort. Dieu en ait l'ame ;

Quant est du corps, il gist soubz lame [la tombe].

J'entens que ma mère mourra,

— Et le scet bien, la povre femme —

Et le filz pas ne demourra.

Je congnois que povres et riches, Sages et folz, prestres et laiz [laïcs]. Nobles, villains, larges et chiches, Petiz et grans, et beaulx et laiz, Dames à rebrassez collez [cols ourlés], De quelconque condicion, Portans atours et bourrelez, Mort saisit sans exception.

FRANÇOIS VILLON

Et meure Paris et Helaine [que ce soit Paris et Hélène qui Quiconques meurt, meurt à douleur [meurent],

Telle qu'il pert vent et alaine ; Son fiel se crevé sur son cuer, Puis sue, Dieu scet quel sueur !

Et n'est qui de ses maulx l'alege [le soulage] : Car enfant n'a, frère ne seur,

Qui lors voulsist estre son plege [qui voudrait alors lui servir

|de caution].

La mort le fait frémir, palUr,

Le nez courber, les vaines tendre

Le col enfler, la chair mollir,

Joinctes [jointures] et nerfs croistre et estendre.

Corps femenin, qui tant est tendre,

Poly, souef, si précieux.

Te fauldra il ces maux attendre ?

Oy [oui], ou tout vif aller es cieulx.

BALLADE

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