HENRI BAUDE
La départie [séparation] fut à nous deux amère, Mon doux enfant, quand elle nous laissa ; Onques depuis je ne fais bonne chère.
Maudit soit-il qui le fait pourchassa ! »
L'enfant babille, qui encor n'a deux ans,
Et de la main lui baiUe [le frappe] par la joue,
Puis le regarde, puis le nez, puis les dents.
« Mais regardez, dit-il, comme il se joue ! »
n le bouquine ; après lui fait la moue :
« Me semble il pas ? [ne me ressemble-t-il pas ?] » dit-il à sa
— Ouy, fait-elle. Lors en plaisir se noue ; [servante.
Le jeu lui plait, et ainsi se contente.
« Le cœur, mon fils, quand me souvient, me serre De ta mère, que jadis j'aimai tant.
Pourquoi m'a fait fortune si grand guerre Qu'elle a laissé et le père, et l'enfant ? Quand m'en souvient, de deuil le cœur me fend, Et d'autre aimer n'est pas en ma puissance. Amour m'a fait du plaisir ; mais autant Et plus m'a fait de deuil et déplaisance.
« J'ai autrefois blâmé en ma jeunesse Jeunes amants, par grand dérision, Du mal d'amours qui à présent me blesse, Dont à présent j'ai grand compassion ; Et crois qu'il n'est douleur ni passion Plus dolente, ni qu'homme pût souffrir, Quand deux amants d'une complexion Sont annexés, et puis faut départir, »
Et sur ce point on apporta la nappe, Où il connut que le dîner s'avance.
Alors s'étend, il se frotte, H se gratte, A grand regret départ de sa plaisance :
La faim le prend, et il prend sa chemise. « Mon Dieu, dit-il, donne moi patience ; Qu'on a de maux pour servir sainte EgUse ! *