‹ PoésiesChapitre 8 sur 42 · DE LA BELLE HEAULMIÈRE · texte numérisé non relu

DE LA BELLE HEAULMIÈRE

Ad vis m'est que j'oy regret er

La belle qtii fut hëaulmiere,

Soy jeune fille soushaicter

Et parler en telle manière :

« Ha ! viellesse félonne et fiere,

Pourquoy m'as si tost abatue?

Qui me tient, qui, que ne me fiere [qui me retient de me

Et qu'à ce coup je ne me tue ? [frapper],

« ToUu m'as [tu m'as ôté] la haulte franchise

Que beaulté m'avoit ordonné

Sur clers, marchans et gens d'EgUse :

Car lors il n'estoit homme né

Qui tout le sien ne m'eust donné,

Quoy qu'il en fust des repentailles [du repentir],

Mais que [pourvu que] luy eusse habandonné

Ce que reffusent truandailles.

« A maint homme l'ay reffusé,

Qui [ce qui] n'estoit à moy grant sagesse.

Pour l'amour d'ung garson rusé,

Auquel j'en faisoie largesse.

A qui que je feisse finesse.

Par m'ame, je l'amoye bien !

Or ne me faisoit que rudesse,

Et ne m'amoit que pour le mien.

« Si ne me sceut tant detrayner [traîner],

Fouler aux piez, que ne l'amasse,

Et m'eust il fait les rains trayner,

Si m'eust dit que je le baisasse.

Que tous mes maulx je n'oubliasse.

Le glouton, de mal entechié [entaché],

M'embrassoit... J'en suis bien plus grasse !

Que m'en reste il? Honte et pechié.

FRANÇOIS VILLON --

« Or est il mort, passé trente ans, Et je remains [reste] vielle, chenue.

Quant je pense, lasse ! au bon temps, Quelle fus, quelle devenue ; Quant me regarde toute nue, Et je me voy si très changée, Povre, seiche, mesgre, menue, Je suis presque toute enragée.

« Qu'est devenu ce front poly,

Ces cheveux blons, sourcils voultiz [arqués],

Grant entrceil, le regart joly,

Dont prenoie les plus soubtilz [avisés] ;

Ce beau nez droit et bien faitiz [bien formé] ;

Ces petites joinctes oreilles,

Menton fourchu, cler vis traictiz [clair et joli visage].

Et ces belles lèvres vermeilles ?

« Ces gentes espaulles menues ;

Ces bras longs et ces mains traictisses [fines] ;

Petiz tetins, hanches charnues,

Eslevées, propres, faictisses [bien faites]

A tenir amoureuses lisses [combats];

Ces larges rains, ce sadinet mulieris pudenda].

Assis sur grosses fermes cuisses,

Dedens son petit jardinet?

« Le front ridé, les cheueux gris,

Les sourcilz cheuz [tombés], les yeux estains,

Qui faisoient regars et ris.

Dont mains marchans furent attains ;

Nez courbes, de beaiolté loingtains ;

Oreilles pendans et moussues ;

Le vis pally, mort et destains ;

Menton froncé, lèvres peaussues [à peau pendante] :

« C'est d'umaine beaulté l'yssues [la fin] ! Les bras cours et les mains contraites, Les espaulles toutes bossues ; Mamelles, quoy ! toutes retraites ;

GRAND TESTAMENT

Telles les hanches que les têtes.

Du sadinet, fy ! Quant des cuisses, Cuisses ne sont plus, mais cuissetes Grivelées [tachetées] comme saulcisses.

* Ainsi le bon temps regretons

Entre nous, povres vielles sotes,

Assises bas, à crouppetons [accroupies],

Tout en ung tas comme pelotes,

A petit feu de chenevotes [de chanvre]

Tost allumées, tost estaintes ;

Et jadis fusmes si mignotes !...

Ainsi en prent [arrive-t-il] à mains et maintes. »

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