H. DCCC. XVIII
VYO\^^
Ija Limagne , où ce grand poète passa les premières années de son enfance, avait déjà vu naître Tillustre chancelier de L'HôpitaL Cette petite contrée est un des plus beaux pays de la France ; ses champs ont été souvent célébrés par Jacques Delille ; ils rappelleront à la postérité le souvenir si poétique
Des prés délicieux de la chère Mantoue.
Jacques Delille naquit le 22 juin lySS, aux environs de Clermont en Auvergne, fut baptisé dans cette même ville, et reconnu sur les fonts de baptême par Antoine Montanier y avocat au parlement. Sa mère appartenait à la famille du chancelier de L'Hôpital j son père mourut peu de temps après sa nais^sance, lui laissant une pension viagère de
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cent écus. C'est avec ce modique secours que Jacques Delille fut élevé à Paris y au collège de Lisieux. Si la fortune avait peu fait pour lui 5 la nature l'avait en revanche comblé de ses dons les plus précieux , et dès son début, on le vit lutter avec autant de fermeté que d avantage contre tous les obstacles de sa position. Ce fut dans ce collège que Delille sentit naître sa passion pour le poète latin , qui a le plus contribué à nourrir son génie, et dont le nom s'est en quelque sorte identifié avec le sien. Non content d'être le disciple de Virgile, Delille voulut de bonne heure être son interprète.Un deses camarades de rhétorique raconte qu'il avait , dans cette classe, à l'âge de dix -huit ans, traduit en vers français l'épisode de la mort de César , qui termine le premier chant des Géorgiques.
Il obtint dans ses études des succès qui présageaient ceux que lui préparait la carrière littéraire, et il les couronna par le plus bril^ lant de tous, en obtenant à l'université les cinq premiers prix de rhétorique. Cette circonstance, dont La Harpe et Thomas ont aussi donné l'exemple , aurait dû fixer sur
lui 1 attention des savants. Cependant il fut réduit à accepter au collège de Beauvaîs des fonctions obscures, qui ne le plaçaient pas même au dernier rang des professeurs. « Ce- » lui qui devait, dit M. Delambre, enrichir » un jour notre langue poétique , fut réduit à » donner à des enfants des leçons de syntaxe. » A la destruction des Jésuites, on lui offrit au collège d'Amiens une place de professeur d'humanités , et ce fut dans la patrie deGres-^ set qu'il commença la traduction des Géor^ giques , entreprise qui présentait tant de difficultés et qu'il acheva avec tant de gloire. Un talent comme celui de Dehlle, suppose une grande indépendance d'esprit j or, cette indépendance s'accorde peu avec la régularité monotone qu'exige l'enseignement. Un maître doit rester à-peu-près au niveau de ses élèves , et même un professeur de rhéto-^ rique ne doit pas dans sa chaire être un académicien : disons-le franchement , il paraît que Delille n'était qu'un professeur fort ordinaire.
De retour à Paris , il obtînt une chaire de professeur au collège de la Marche. Placé
sur un plus grand théâtre , il ne tarda pas à être distingué au milieu de cette foule d'hom-» ^les laborieux , dont la réputation s'étendait rarement au-delà de l'enceinte de leurs utiles travaux. Aussi fut-il nommé souvent par l'u^ niversité pour haranguer le parlement et les autres corps de la magistrature dans les so-^ lennités académiques. U se fit d'abord connaître par quelques odes, et par une Épître à M. Laurent , où il a décrit d une manière élégante et poétique les procédés des arts. On trouve déjà dans ce morceau le ta-^ lent de rendre en vers les détails les plus difficiles à exprimer dans une langue accusée long-temps d'être à-la^-fois pauvre et dédaigneuse. On y reconnaît toute la facture et la marche de versification , et jusqu'aux antithèses et autres formes , dont quelques critiques lui ont plus tard reproché l'abus. H concourut une fois pour le prix de poésie à l'Académie française ; le sujet qu'il traitât était la Bienfaisance. Thomas, son compatriote et son maître , remporta le prix ; mais on distingua dans l'ode du jeune auteur plu^ sieurs strophes qui excitèrent, à la lecture
publique qu'on en fit à T Académie, les plus grands applaudissements. Enfin , encouragé par les suffrages du fils du grand Racine, il publia la traduction des Géorgiques , et les Français apprirent, avec autant de surprise que d'admiration , que leur langue était capable de rendre toutes les beautés des anciens, et les procédés de l'agriculture, auxquels notre poésie paraissait se refuser. Cette traduction n'est pas seulement un ouvrage prodigieux par la quantité d'obstacles vaincus et de préjugés domptés, c'était encore évidemment, de tous les poèmes qu'on avait publiés depuis plus d'un siècle, celui qui avait créé dans la poésie française les richesses Içs plus nouvelles et les plus in connues. L'art d'exprimer sans enflure et sans bassesse tous les travaux de l'agriculture, déparier souvent sans périphrase, quelquefois sans épithète et toujours avec dignité , des animaux utiles et des instruments nécessaires , d'admettre même les mots techniques dans des vers pleins d'élégance et d'harmonie ; cet art, s'il n'a pas été découvert par Delille , n'a du moins été porté par aucun autre poète aussi loin que par lui*
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Frédéric II disait que cette traduction ëtait le seul ouvrage original qui eût paru depuis long-temps. « Qui oserait, parmi nous,entre- » prendre de traduire en vers les Géorgi- » ques de Virgile ? » avait dit Voltaire dans son discours de réception à l'Académie fran^ çaise. Cette espèce de défi du coryphée de la littérature française, semblait épouvanter tout ceux qui auraient pu songer à une tdle en^ treprise; il n'effraya pas le jeune Delille.
Voltaire fut si frappé du succès qu'il y obtint ^ que, sans avoir aucun rapport avec l'auteur, ne connaissant ni ses amis, ui ses principes, il écrivit à l'Académie française pour l'engager à recevoir dans son sein un homme , dont le talent venait d'agrandir notre littérature et le champ de la poésie française. Uenvie , dou* blement irritée par un bel ouvrage et par un beau procédé , voulut au moins trouver à Delille des modèles et des rivaux j elle exhuma une ancienne traduction des Géorgiques de Martin , et celle de Lefranc de Pompignan ; elle se souvint des essais du jeune Malfilâtre ; elle rappela même l'épisode d'Aristée , traduit par Lebrun. Delille ne répondit point à ses
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détracteurs , profita des observations de Clé-* ment , quand il les trouva justes, convint de ses fautes avec beaucoup de franchise, et se fit pardonner ses beaux vers.
On sait quelle influence les savants et les poètes exerçaient alors sur la société , et combien les lettres étaient en hoiincur à la cour de Louis XV. Delille n'y était encore connu que par ses succès littéraires; il y trouva bientôt des protecteurs et des amis dans tous ceux qui faisaient profession de favoriser les lettres. Ce jeune poète mérita surtout Tintërét d'un prince, que les malheurs de notre patrie ont rapproché du trône, et qui honore son rang par un si noble caractère.
Mgr. le comte d'Artois lui donna l'abbaye de St.-Séverin j qui dépendait de la généralité du Poitou. Le poète a chanté les bontés de son Mécène ; il s'adresse à Bagatelle , modeste et simple retraite de ce prince , qui y réunissait souvent les gens de lettres les plus distingués , et que nous avons vu de nos jours devenir le rendez-vous des belles , des plaisirs , et trop souvent des vices de la capitale. On lit avec un vrai plaisir, dans le
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poème des Jardins^ ces vers où il a si bien su exprimer sa reconnaissance :
O toi d^un prince aimable , ô Tasile fidèle ! Dont le nom trop modeste est indigne de toi , Lieu charmant ! etc.
Ceux qui terminent ce passage , rappellent les sentiments de fidélité sans mélange qu'il a conservés jusqu a sa mort , pour une dynastie qu il n a pas eu le bonheur de revoir, et dont nul n'était aussi digne que lui de chanter le retour et les bienfaits.
En 1772, il fut nommé avec M. Suard à l'Académie française ; mais cette nominar tion n'eut point de suite. Le Roi , sur la représentation que lui fit le maréchal de Richelieu, que Dehlle était trop jeune, et que Voltaire n'avait été lui-même admis dans ce corps qu'à l'âge de cinquante-cinq ans , ordonna que l'Académie fît une nouvelle élection. Deux ans après , Delille fut de nouveau élu l'un des quarante , et le Roi confirma sa nomination avec des témoignages d'estime , qui réparèrent ce que son refus avait eu de désobligeant. Il remplaça La
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Condamîne , et louâ son prédécesseur dans un discours élégant et ingénieux, qui mérite une place parmi les meilleures productions académiques.
On a dit que l'Académie était le tombeau du génie, comme Thymen est le tombeau oe Famour. Cette expression peut être vraie pour quelques académiciens ; mais au lieu de frapper de stérilité le génie de Delille, son entrée à l'Académie ne fit que signaler Tépoque de son développement.
H n avait encore paru que comme traducteur ; et le mérite d'une traduction , quel qu'il fût , n'était pas l'annonce certaine de productions originales d'une grande supériorité; mais il jeta de bonne heure les fondements de plusieurs de ses poèmes, et dès-lors il avait commencé ses plus laborieuses traductions.
Son poème des Jardins^ base de sa réputation comme poète original , fut achevé pendant la guerre des États-Unis. Ses derniers vers étaient une invocation à la paix , qui fut annoncée en même temps que le poème.
L'envie fut réveillée une seconde fois , et des volumes de critiques furent publiés contre
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cet ouvrage , rempli de descriptions pittoresques et brillantes. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'on produisit alors sur les Jardins les mêmes lieux-communs qu'on a répétés depuis sur VHomme des champs. On reprocha au poète sa légèreté et le brillant de son coloris. On lui fit un crime de n'avoir chanté que les parcs, les jardins des riches, et de n'avoir pas dit un mot des jardins potagers ; comme si les poètes , ainsi que les peintres , n'étaient pas maîtres de choisir les sujets de leurs tableaux , et comme si les paysages qui avoisinent les palais n'étaient pas aussi dignes de la poésie que l'humble buisson qui environne la chaumière. On a méconnu le but de la poésie descriptive, et l'on a été injuste envers les poètes qui ont fait valoir ce genre , en exigeant d'eux un ouvrage complet sur le sujet qu'ils avaient choisi. Si la sévérité dont DelîUe a été l'objet y sous ce rapport , avait été appliquée à tous les poèmes didactiques et descriptifs , il est probable que très peu eussent résisté aussi bien que les siens , soit pour le fond , soit pour la forme ; et Pope, Lucrèce, Horace , Virgile lui-même
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eussent couru risque d'être enveloppes dans la même proscription.
La vraie critique^ dans les ouvrages de ce genre, consiste à réprouver les ornements superflus, même dans le système de Tauteur, et à les signaler comme des ëcueils aux jeunes imitateurs^ mais en même temps à reconnaître , partout où elles se trouvent , la bonne poésie et la versification dassi^ que.
La critique la plus piquante qui parut alors fut une réclamation en vers du Chou et duNavet 9 qui redemandaient leiu* place dans les Jardins. Bivarol disait :
Les Jardins passeront , le Naret restera.
Rivarol s'est trompé, les critiques ont été oubliées , et les Jardins ont été traduits dans toutes les langues.
Un homme d'esprit, en envoyant à M.
Delille une brochure, dans laquelle son poème était peu ménagé, lui écrivit : « Il » faut avouer que vos ennemis sont bien » peu diligents ; ils en sont seulement à » leur septième critique , et vous en êtes à
» votre onzième édition. » On pourrait eil dire autant aujourd'hui de ceux qui ont fait la critique de \ Homme des champs , de la Pitié ^ de Y Imagination , de la traduction de V Enéide et de celle du Paradis perdu. Aucun ouvrage poétique , depuis un siècle , n a obtenu plus de succès que ceux-là, Delille ne répondit pas plus aux critiques des Jardins y qu a celles qu on avait faites des Géorgiques. La douceur de son caractère, le modeste aveu de ses fautes, et son silence, devaient à la fin désarmer ses rivaux, ou ceux qui croyaient Tétre. Il avait d'ailleurs fort peu d'ennemis personnels. S'isolant de toute espèce de parti , il ne dut jamais ses succès à l'intrigue , à qui le public indifférent a laissé le privilège de faire de grands orateurs, de grands poètes , des hommes' grands dans tous les genres. On ne vit jamais l'auteur des Jardins dans ces petites coteries , où l'on se distribue l'immortalité à la ronde, et où, gardant pour soi-même toute son indulgence, on fronde sans pitié tout ce qui ne se laisse pas entraîner dans ces petits tourbillons.
Lorsque Paris fut si violemment divisé entre
Gluck etPiccinî, on ne put pas décider Delille à prendre parti dans cette guerre civile , quoiqu'elle fût née dans le sein de T Académie. C'est ce qui a fait dire à Marmontel , dans son poème inédit de Y Harmonie :
L^abbé Delille , avec son air enfant , Sera toujours du parti triomphant.
Cet aimable écrivain a bien montré depuis qu il avait le courage de suivre le parti malheureux, et que, lorsqu'il était question des grands intérêts de la justice et de l'humanité, il ne savait pas balancer entre sa fortune, sa vie et son devoir.
Ami de M. de Choiseul-Gouffier, Delille le suivit dans son ambassade à Constantinople. Trop près des beaux" climats de la Grèce , pour ne pas visiter des lieux si chers aux muses , il s'embarqua sur un bâtiment qui relâcha au rivage d'Athènes. Au retour , le canot où étaient l'ambassadeur et sa suite, fut poursuivi par deux forbans , qui étaient sur le point de l'atteindre. Au milieu de la consternation et du silence qui régnaient
dans ce canot, Delille donna des marques
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de sang-froid et de gaité , dont tontes les gazettes parlèrent dans le temps. « Ces eop» qainsJâ , disait le poète, ne s'attendent pas n à répigramme que je ferai contre eux. »
Enivré de la vue des monuments antiques qu'il parcourait dans la patrie de Sophocle et d'Euripide, il écrivit alors à une dame de Paris une lettre qui eut un grand succès , et qui est pleine de l'enthousiasme avec lequel il avait vu les ruines de cette ville fameuse.
« Notre voyage a été très heureux; le vent nous a portés en cinq jours à Malte, par la plus belle mer et sous le plus beau ciel du inonde : j^étais très curieux de voir celte ville, son superbe port, ses grandes murailles blanches , qui , en huit jours , auraient achevé de m'aveugler , et ses belles rues pavées en pierre de taille, qui montent et qui descendent en grands escaUers. J'étais plus curieux encore de connaître ses mœurs et sa constitution.
)) Nous avons quitté cette ville (Malle ) pour voir un pays plus barbare, mais plus intéressant, ce beau pays de la Grèce , et les regrets sont au moins adoucis par les souvenirs. La première île qu'on rencontre est Cérigo , si connue sous le nom de Cjthère j il faut convenir qu'elle répond mal à sa
réputation. Nos tomanciers et nos faiseurs d'opéras seraient un peu étonnés , s'ils savaient que cette île y si délicieuse dans la fable et dans leurs vers, n^est qu'un rocher aride. En vérité, on à bien fait d'y placer le temple de Vénus : pour se plaire là , il fallait bien un peu d'amour.
» Les autres iles sont plus dignes de leur renommée ; et la fécondité de leur terrain , l'avantage de leur position , la beauté de leur ciel ^ la douceur de leur climat^ embellis partout ce que la fable a de plus enchanteur et l'histoire de plus intéressant ^ offrent un des plus ravissants spectacles qui puissent flatter Fimagination et les yeux ; mais je n'en pouvais jouir comme les autres ; chacun m'affligeait inhumainement d'un plaisir que je ne pouvais partager. On me disait : « Voilà la patrie de Sapho , d'Anacréon , d'Homère. » Hélas ! j'étais aveugle comme lui , et jamais je ne l'avais si douloureusement éprouvé ; mais du moins je découvrais à-peu-près la position de ces lieux: ^ et je voyais tout cela un peu mieux que dans les livres.
» Enfin, nous avons été forcés de relâcher par un vent contraire, si l'on peut appeler un Vent contraire celui qui nous a donné le temps de voir Athènes.
» Je ne chercherai pas à vous exprimer mon plaisir en mettant le pied sur cette terre célèbre; je pleurais de joie. Je voyais enfin tout ce que je n'a-
vais fait^que lire ; je reconnaissais tout ce que j'avais connu dès l'enfance; tout m'était à-la-fois familier et nouveau ; mais ce que je n'oublierai de la vie , c'est la sensation que m'a fait éprouver l'aspect du premier monument de cette ville à jamais intéressante.
)) Je ne pouvais me lasser de voir ces grandes et belles colonnes du plus beau marbre de Paros^ intéressantes par leur beauté^ par celle des temples qu'elles décoraient, par les souvenirs des beaux siècles qu'elles rappellent, et surtout parce que l'imitation , plus ou moins exacte de leurs belles proportions , est et sera , dans tous les temps et chez tous les peuples , la mesure du bon et du mauvais goût. Je les parcourais , je les touchais , je les ihesurais avec une insatiable avidité ; elles avaient beau tomber en ruine , je ne pouvais quelquefois m'empécher de les croire impérissables ; je croyais faire la fortune de mon nom , en le gravant sur leur marbre ; mais bientôt je m'apercevais avec douleur de mon illusion ; ces restes précieux ont plus d'un ennemi , et le temps n'est pas le plus terrible. La barbare ignorance des Turcs détruit, quelquefois en un jour , ce que des siècles avaient épargné; j'ai vu, étendue à la porte du commandant , une de ces belles colonnes dont je vous ai parlé: un ornement du temple de Jupiter allait orner son harem. Le temple de Minerve , le plus
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bel ouvrage de l'antiquité y dont la magnificence mit Périclès , qui l'avait fait bâtir , dans Timpossîbilitéde rendre ses comptes , est enfermé dans une citadelle construite en partie à ses dépens , nous y sommes montés par un escalier composé de ses débris ; nous foulions aux pieds des bas-reliefs sculptés par les Phidias et les Praxitèle ^ je marchais à côté ou j'enjambais, pour n'être pas complice de ces profanations. Un magasin à poudre est établi à cpté du temple ; dans les dernières guerres des Vénitiens , une bombe a fait éclater le magasin et tomber plusieurs colonnes jusqu'alors parfaitement conservées. Ce qui m'a désespéré, c'est qu'au moment de descendre , on a donné ordre de tirer le canon pour M. l'Ambassadeur ; j'ai craint que cette commotion n'achevât d'ébranler le temple, et M. de Choiséul tremblait des honneurs qu'on lui rendait.
» On voit encore avec plaisir dix-sept colonnes de beau marbre , reste de cent dix qui soutenaient, dit-on , le temple d'Adrien. Au-devant est une aire à battre le bled, pavée de magnifiques débris de ce monument. On y distingue avec douleur des fragments sans nombre de superbes sculptures dont ce temple était orné. Entre deux de ces dixsept colonnes, s'était guindé , il y a quelques années , pour y vivre et mourir , un hermite grec , plus fier des hommages de la populace qui le nour—
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rissait , que les Milliade et les Thëmistocle ne Tont jamais été des acclamations de la Grèce. Ces cch lonnes elles-mêmes font pitié dans leur magnificence : je demandai qui les avait ainsi mutilées y car il était aisé de voir que ce n'était point l'efifet du temps ; on me répondit que de ces débris on faisait de la chaux. J'en pleurai de rage.
)) Dans toute la ville , c'est le même sujet de douleur : pas un pilier , pas un degré , pas un seuil de porte qui ne soit de marbre antique , arraché par force de quelque monument. Partout la mesquinerie des constructions modernes est bizarrement mêlée à la magnificence des édifices antiques. J'ai vu un bourgeois appuyer uin mauvais plancher de sapin sur des colonnes qui avaient supporté le temple d'Auguste.
» Les cours y les places y les rues sont jonchées de ces débris , les murailles en sont bâties ; on reconnaît avec un plaisir douloureux une inscription intéressante , l'épitaphe d'un grand homme y la figure d'un héros , un bras , un pied , qui appartenaient peut-être à Minerve ou à Vénus ^ là , une tête de cheval qui vit encore ; ici , des carya-» tides superbes enchâssées dans le mur comme des pierres vulgaires. J'aperçois dans une cour une fonjtaine de marbre ; j'entre : c'était autrefois un magnifique tombeau, orné de belles sculptures. Je mp prosterne, je baise le tombeau j dans l'étour-
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derie de mon adoration , je renverse la cruche d'un enfant qui riait de me voir faire. Du rire , il passe aux larmes et aux cris; je n'avais point sur moi de quoi l'apaiser ; et il ne se serait pas encore consolé y si des Turcs y bonnes gens y ne l'avaient menacé de le battre.
» Il faut que je vous conte encore une superstition de mon amour pour l'antiquité : au moment que je suis entré tout palpitant dans Athènes, ses moindres débris me paraissaient sacrés. Vous connaissez l'histoire de ce Sauvage qui n'avait jamais vu de pierres : j'ai fait comme lui , j'ai rempli d'abord les poches de mon habit , ensuite celles de ma veste, de morceaux de marbre sculptés ; et puis, comme le Sauvage , j'ai tout jeté , mais avec plus de regret que lui. Pour comble de malheur , les Albanais ont fait sur ces côtes une incursion meurtrière 'y il a fallu se mettre à l'abri par des murs; la malheureuse antiquité a fait encore ces frais-là, et la défense de la ville nouvelle a coûté plus d'un magnifique débris à la ville ancienne.
» Pardonnez , Madame , ce long récit^ dont l'ennui vous fera peut-être haïr le pays que je voudrais vous faire aimer; mais , pour vous réconcilier avec lui, vous recevrez bientôt du vin de ces belles îles, mûri par leur beau soleil ; faites , en le buvant , commémoration de moi avec vos amis. M. de Choi» seul prie M. votre mari , qu'il connaît plus que
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vous 9 de vous faire accepter un petit flacon d'es« sence de roses : plus de roses sont exprimées dans ce petit flacon y qu'on n'en trouverait dansions les jardins que j'ai chantés. Ma malheureuse vue se Brouille , je ne puis plus écrire, et cela m'attriste un peu.»
Du vaisseau qui le portait , et qui était arrêté dans les Dardanelles , notre poète aperçut sur une hauteur une tour qu'on lui dit porter le nom de la Tour de Léandre. Quoiqu'il n'ignorât pas que cette tradition était elle-même une fable, il partit accompagné de quelques personnes curieuses comme lui de voir cette tour , intéressante au moins par son nom et par les souvenirs poétiques qu'elle rappelle. Ils trouvèrent sur le lieu un bey, couché sur des tapis de Turquie étendus sur une maçonnerie qui entourait un fort bel arbre , buvant du café moka, et fumant du tabac de roses. Le Turc, qui voyait de cette hauteur le superbe vaisseau le Séduisant (qui depuis a échoué dans le goulet de Brest ), témoigna un grand désir d'y être admis et de saluer M. l'Ambassadeur. M. Delille et ceux qui l'accompagnaient, n'y ayant vu aucun in-
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convénient , trouvèrent à la porte des chevaux magnifiquement enharnachés ; et, avant de s en douter , le poète se trouva mis en selle par les gens du bey. Cette monture n etait pas celle qu'il était le plus accoutumé à gouverner. Toute la troupe descendit la montagne, et attira l'attention du commandant du vaisseau , à qui cette bigarrure de Turcs €t de Français descendant vers le rivage , parut extraordinaire. Enfin , sa lunette lui fit reconnaître notre poète àla tête de cette étrange cavalcade. Parvenus au rivage , ils virent s'avancer dans une barque deux personnes d'un visage sérieux, et qui paraissaient apporter quelque nouvelle fâcheuse. En effet , à peine débarqués , ils annoncèrent à M. Delille et à toute la troupe , que la peste était dans les environs; le conseil avait décidé qu'ils ne pourraient rentrer dans le vaisseau, ni poursuivre leur voyage avant d'avoir fait une quarantaine. Tout ce que put obtenir M. Delille , par composition , fut que tous leurs habits seraient jetés à la mer : ce qui fut exécuté. L'humeur que ce petit événement avait donnée à notre voyageur fut apaisée par une
tasse d'excellent café moka ^ que M. de Ghoiseul y connaissant son goût passionné pour cette liqueur , lui avait fait préparer. Il n'en fut pas de même du Turc : sur l'annonce qu'on lui fit , qu'il ne pouvait être admis dans le vaisseau, il fit jeter avec colère les présents dont il ^vait fait charger deux chevaux. Les raisins , les figues , les melons roulèrent sur le rivage. Il repartit en lançant des regards furieux sur le vaisseau , où il espérait bien que ses présents seraient payés avec usure par la générosité de M. l'Ambassadeur.
Delille en quittant la ville d'Athènes , arriva à Gonstantinople j où il passa l'hiver et presque tout l'été à la charmante maison de Tarapia, vis-à-vis l'embouchure de la mer Noire.
On sait combien ce spectacle est magnifique ^ et l'on sent à quel point il dut exciter l'imagination du poète. Il vit long-temps devant lui les innombrables vaisseaux qui entrent de la mer Noire dans le Bosphore, et du Bosphore dans la mer Noire j cette foule de barques légères dorées et sculptées , qui se croisent sans cesse sur ce bras de mer , et lui
donnent un air si animé ; et sur l'autre bord, les superbes prairies d'Asie, ombragées de beaux arbres , traversées par de belles rivières, et ornées d'un nombre infini de kiosques : c'est dans ces belles prairies qu'il passait toutes ses matinées, travaillant à son poëme de Y Imagination , au milieu des iscènes les plus propres à l'inspirer. Il trouvait un plaisir extrême à déjeûner tous les jours en Asie , et à aller dîner en Eu^ rope,
Delille^ revenu dans sa patrie, reprit avec le même succès ses fonctions de professeur de belles-lettres à l'université , et de poésie latine au collège de France. Un auditoire nombreux venait l'entendre expliquer Juvénal, Horace, et surtout son cher Virgile. La manière dont il lisait les vers faisait dire à ceux qui l'avaient entendu ^ que ces poètes étaient expliqués , lorsqu'il les avait lus.
Après avoir lu les vers de Virgile ^ il lirait souventles siens, et ses élèves avaient ainsi deux modèles à*la-fois. Un de nos savants les plus distingués , qui fut lui-même l'élève de Delille ( M, Dekmbre ) , a prononcé sur
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la tombe de son maître ces paroles touchantes ; <f Ceux qui l'ont entendu dans les séances » académiques ou dans ses leçons au collège » de France^ savent si jamais personne égala » la grâce et la chaleur entraînante , avec la- » quelle il récitait les vers. Que ceux qui Font » entendu plus tard, se le représentent à » lage de vingt-quatre ans ; ils pourront se » faire une idée de ce que je devais éprouver » dans les explications , auxquelles ne suf- » fisait pas le temps ordinaire des classes , ^> et qu'il avait l'excessive bonté de reprendre M et de me continuer en particulier. Un » demi-siècle d'intervalle n'a pu effacer ces » impressions délicieuses , auxquelles s'est » joint un vif sentiment de reconnaissance, » dès que j'ai pu faire la réflexion que c'é- » tait à un enfant de treize ans qu'il pro- >) diguait ces trésors d'érudition , d'enthou- » sîasme et de talent poétique. » Les vers avaient, dans la bouche de Delille, un charme inexprimable j c'est pour lui qu'on avait trouvé le mot de dupeur doreilles. Mais la manière dont le public a toujours accueilli ses poèmes imprimés, prouve qu'il
n avait pas besoin de la séduction du débit pour assurer leur succès. Lorsque le poëme des Jardins parut , M. le comte de Schomberg, qui avait trouvé les vers encore plus agréables à la lecture qu'il en fit lui-même , lui dit d'une manière également délicate et flatteuse : « Je vous avais bien ton- » jours dit que vous ne saviez pas lire vos » vers. »
Delille était riche des bienfaits de la cour, sans qu il les eût jamais sollicités ; sa fortune s'évanouit à . la révolution ; il s'en consola en faisant des vers charmants sur la pauvreté. Pendant que la terreur régnait sur la France , il gémit dans la retraite isur les malheurs de la patrie. Deux jours avant la cérémonie bizarre à laquelle on donna le nom de Fête de TÉtre suprême , Robes* pierre lui fit demander un hymne qu'il eut le courage de refuser, répondant aux menaces qu'on lui faisait, w que la guillotine w était fort commode et fort expéditive. »
Le comité de salut public , qui faisait égorger à Paris quatre-vingt-dix personnes par jour, et qui entassait, dans le même
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tombeau , sœurs , frères , pères , mères , enfants, proposa, pour sujet de poésie, lamour filial , l'amour fraternel , l'amour conjugal et l'immortalité de l'ame. Sur la demande menaçante que lui fit le président du comité révolutionnaire de sa section ( on sait que chaque membre de ces comités avait droit de vie et de mort ) , Delille fit une ode sur l'immortalité de Tame; mais , au désespoir de songer que cette ode serait imprimée sous les auspices de l'horrible comité , il traita ce sujet de manière que , lorsqu'il lut son ode à celui qui l'avait commandée, il lui fut répondu qu'on l'avertirait, lorsqu'il serait temps de rimprim/er.
Cette ruse eut son effet , et personne n'osa réclamer l'impression. Cette ode, également intéressante , et par cette anecdote, et par sa perfection , a été publiée sous le titre de Dithyrambe sur T Immortalité de ÏAm:e , et elle fait partie de ce recueil. On y remarque particulièrement trois strophes qui peignent d'une manière neuve l'immortalité menaçante du coupable , et l'immortalité consolante de l'homme de bien.
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Quand la faux révolutionnaire moissonnait la plupart des savants et des gens de lettres , il y avait sans doute tout à craindre pour Delille. S'il fut sauvé , ce ne fut point par un prodige, mais bien par Finfluence d'un homme qu'il n avait jamais vu.
Peu de }ours après l'établissement des comités de surveillance, qui depuis furent nommés comités révolutionnaires , il fut sta-« tué qu'on purgerait tous les quartiers de Paris des prétendus ennemis de la chose pu^ blique.
Deux des membres du comité du Panthéon furent chargés des visites -domiciliaires et de Fenlèvement des conspirateurs : c'étaient un maçon et un homme de lettres.
Le collège de France fut d'abord cité comme un repaire de suspects. Avant que de s'y transporter, le maçon alla trouver un ancien secrétaire de la section , dans lequel il avait une grande confiance. « Connais-tu , ^) lui dit-il , un abbé qu'on appelle Delille ? » — - Oui. — Qu'est-ce qu'il est? — Poète.
» — N'est-il point aristocrate ? — Oui , dans » sa partie , mais^ nullement aUleurs. Il re*
D grette ses rentes , mais il n a point le cou- » rage d'en parler. C'est l'homme le plus ti- » mide que je connaisse. Un de ces jours ^ » dans le petit passage du cloître St-Benoît j )) un pauvre lui demanda l'aumône ; Delille » tira sa bourse où il n'y avait qu'un petit » écu, le seul , dit-on , qui lui restât; il le lui » donna en tremblant : il prenait ce mendiant i> pour un assassin. — S'il tremble , c'est }) qu'il est coupable. — Non : cet homme a » l'imagination frappée; mais il ne dit, il » ne fait rien qui puisse contrarier le gou- » vernement, ni arrêter la marche de la » révolution : l'arrêter serait une injustice , » le poursuivre une lâcheté , l'immoler un >i assassinat , et l'une des plus grandes pertes » pour la république des lettres. Eh ! qui » chantera nos victoires , si l'on tue tous les » poètes ? — Répondrais-tu de cet homme?
») — J'en réponds. » Delille avait déjà été arrêté par l'un des membres ; le maçon prit chaudement sa défense , et le sauva.
En 1794, Delille s'éloigna de Paris, où les troubles politiques avaient fait oublier la littérature , et où les muses ne trouvaient
plus de sujets d'inspiration ^ ni le calme si nécessaire à leurs travaux. Il se retira à St,-Diez , patrie de M™*. Delille > où il acheva , dans une solitude profonde et à labri de toute distraction , sa traduction de X Enéide j qu'il avait commencée depuis trente ans.
Après avoir séjourné plus d'un an dans les Vosges, voyant le peu de tranquillité qui régnait en France , et les révolutions qui s'y succédaient avec une rapidité incroyable, Delille se réfugia à Baie, où il séjourna plusieurs mois dans une solitude laborieuse.
Il était dans cette ville en 1 796 , lors de la fameuse retraite du général Moreau , au moment où Huningue fut bombardé. Il allait souvent sur la rive du Rhin , pour être témoin de ce terrible spectacle j et c'est là qu'il a fait les vers qui expriment les effets et le bruit de l'artillerie , dans le poëme de Vlmagination. Ce trait rappelle celui de Vernet, peignant une tempête au milieu des agitations de la mer en courroux.
Delille passa de Bàle à Glairesse , village charmant de la Suisse ^ situé au bord du lac de Bienne , vis-à-vis l'île de St.-Pîerre , dé-
crite d'une manière si ravissante par le malheureux Rousseau , qui la choisit pour son asile. Le gouvernement de Berne , à qui elle appartenait, voulut réparer dans la personne de Delille, la rigueur qui avait été exercée à l'égard de Rousseau , quand il fut banni de cette île délicieuse où il était venu cacher ses malheurs, sa défiance et sa célébrité. Le poète obtint le droit de bourgeoisie dans cette même île dont l'illustre prosateur avait été banni.
DeUlle trouva dans le voisinage deGlairesse tout ce qui flattait sa passion pour les beautés pittoresques de la nature : un beau lac , de belles montagnes , des rochers et des cascades. Jamais il n'avait éprouvé plus d'inspiration et de délices dans ses compositions poétiques.
Peu d'hommes se sont moins ressemblés par le caractère, que Rousseau et Delille.
Le premier, né avec des passions violentes et une ame très ardente , a passé sa vie à fuir les hommes et à calomnier la société; le second , doué par la nature de l'imagination la plus brillante et de toutes les qualités so-
ciales, a joui jusqu'à sa mort du bonheuf d'être entouré d'amis dont il faisait les délices. Chacun d^eux apporta donc , dans l'île de St.- Pierre, des dispositions très différentes : Bousseauy vint agité et malheureux , comme il Tétait sans cesse ;Delille y vint dans des temps et dans une situation réellement plus malheureuse que le philosophe de Genève ; cependant il s'y enivra des beautés de la nature^ et ce fut là qu'il acheva \ Homme des Cham^ps et les Trois Règnes de la Nature , où respirent une philosophie calme et les émanations d'une ame contente des autres et d'elle^ même.
Après deux ans de séjour à Soleure , il se rendit à Brunswick , sur l'invitation du souverain. Ce prince , un des plus distingués de l'Allemagne par ses qualités morales ^ par son gouvernement paternel et par ses lumières, eût mérité d'être le libérateur de son pays ; il a étéle martyr de son patriotisme. Sa cendre, profanée par quelques phrases de bulletin, a été honorée par les gens de bien de tous les pays, surtout parles Français malheureux, qui
avaient trouvé près de lui un asile et des con-
56 NOTICE flISTOUIQUE
«olations. H accueillit Delille avec toute la dis* tinction qu'il méritait ^ et le poète fugitif eut là satisfaction d'être auprès de ce prince bienfaisant l'interprète de la reconnaissance de ses compatriotes.
Delille passa à Brunswick une année , pendant laquelle il composa le poëme de la Pitié. Il fit, en 1 798 , quelque séjour à Hambourg. Cette ville qui atteignait alors son plus haut degré de prospérité , compte parmi ses négociants une grande quantité d'hommes très éclairés. Elle possédait alors Rlopstock , et plusieurs Uttérateurs estimables ; notre poète y reçut un accueil très distingué.
Enfin il se rendit à Londres , où il fit un séjour de deux ans. Il y publia une nouvelle édition des Jardins , augmentée de près de onze cents vers, formant la plupart des épisodes intéressants , qui donnent un nouveau prix à cet ouvrage , aujourd'hui assez parfait pour déplaire à ses ennemis et pour satisfaire les gens du goût le plus sévère»
C'est également à Londres que Delille traduisit le Paradis p€rdu.Cette traduction faite de verve, est un de ses plus beaux ouvrages;
il y travailla avec tant de zèle et d ardeur y que ce monument poétique fut achevé en moins de quinze mois. Lorsque, dans la suite, on le félicitait sur une entreprise si heureusement terminée , le poète répondait qu'elle lui avait coûté la vie. En effet, à peine venait -il de traduire la belle scène des adieux d'Adam et d'Eve au paradis terrestre , qu'il sentit la première attaque de paralysie dont les suites Font conduit au tombeau.
En 1795, quelques membres de l'Institut, qui avaient admis Delille dans leur sein , l'invitèrent à venir prendre sa place parmi eux ; il répondit au ministre qui lui annonça sa nomination : « Je me suis si bien trouvé de mon » obscurité et de ma pauvreté , durant le rè-. » gne de la terreur , que j'y reste attaché , » ne fût-ce que par reconnaissance. On m'an- M nonce que ce refus pourra m'attirer quel- M ques persécutions. Si cela arrive , je dirai » comme Rousseau : Kous persécutez mon M ombre. »
Ce ne fut qu'en 1801 que Delille, cédant aux sollicitations de ses amis , revint à Paris* Il y
rapporta le fruit de ses travaux ; et , s'il est permis d'employer ici une image champêtre qui ne déplaira point à son ombre ^ il rentra dans sa patrie comme rabeillè rentre dans sa ruche, chargé des trésors qu'il avait amassés dans ses courses nombreuses, Delille parut alors dans plusieurs assemblées publiques y et principalement au collège de France et au lycée , où sa présence excita le plus vif enthousiasme 5 et fut une sorte de triomphe pour les lettres qu'on s'efforçait , à cette époque , de tirer du chaos où les avait plongées la barbarie révolutionnaire.
Cependant Delille avait toujours beaucoup d'ennemis, et la révolution avait ajouté la haine de l'esprit de parti à la jalousie qui accompagna toujours les grands succès. Cette haine fut bientôt excitée encore davantage par la publication de la Pitié ^ où le poète eut le courage d'attaquer des vices et des crimes encore récents. La fureur de ses ennemis ne se contint plus : les censures les plus amères et les plus injustes, les pamphlets les plus dégoûtants furent dirigés contre l'auteur de ce poëme. La police de ce temps-là , qui
se repentit un peu trop tard de l'avoir laissé paraître , fit composer contre Delille et con* tre les objets de ses plus tendres afiections des libelles odieux; enfin il ne fut permis aux journaux de parler de ce poëme qu'en le censurant amèrement ; mais, malgré tous ces obstacles, la hardiesse et l'énergie des descriptions lui firent obtenir un succès inconnu jusqu'alors.
Au milieu de ces indécentes attaques , le poète impassible achevait sa traduction de Y Enéide^ quifiit publiée en i8o4^ et fournit à ses ennemis une nouvelle occasion de faire éclater leur fureur et leur mauvaise foi. Tout ce que Clément et autres critiques du dernier siècle avaient dit sur la traduction des Géorgiques^ fut répété sur la traduction de VÉ-néide y et ce qui est assez digne de remarque, c'est que les mêmes critiques furent reproduites avec les mêmes formes et dans les mêmes expressions.
Les ennemis de l'auteur ne l'épargnèrent pas davantage l'année suivante , en parlant de son élégante traduction du Paradis perdiu Le public sembla un instant entraîné par
4o NOTICE HISTORIQUE
les cris de la haine et de Tenvie ; et deux ans après ( i8o5 ) , lorsque le poëme de ïlma^ gination parut, ce grand et magnifique ouvrage , cet immense trésor de poésie , fut accueilli par une prévention qui donnerait à la postérité une idée bien fâcheuse du goût de cette époque, si la postérité ne devait pas être mieux à portée que nous de voir à quel point Fesprit de parti et de faction peut dénaturer les idées ^ et présenter sous un faux jour les principes les plus incontes-' tables , les objets les plus dignes d admiration.
Toutefois 5 quoique étouffée momentanément par les clameurs de l'envie , la voix de cette admiration ne tarda pas à se faire entendre , et Delille fut amplement dédom-»mage des nouvelles, diatribes par le succès prodigieux de ce poëme.
Sollicité plusieurs fois de faire partie de rinstitut, il rentra enfin au sein de TAcadé-^ mie 5 avec MM. Suard , Morellet y et quelques autres de ses anciens confrères que la ï^évolution en avait exclus. Plusieurs fois le puJ^Uc fut attiré aux séance» de l'Académie
SUR J. DELILLE. 4i
par le plaisir de voir et d'entendre encore lé poète 9 dont il avait tant de fois admiré les ouvrages,*
Delille sortait quelquefois de sa retraite et faisait le bonheur de quelques sociétés choisies. Personne n'avait dans le monde un esprit si facile , si brillant , une gaîté si douce , si inaltérable. Personne ne parlait , ne racontait avec plus de charme , et* n'écoutait avec plus d'indulgence. Il avait peint l'homme aimable dans son poëme de la Conversation; tous ceux dont il était connu , ne trouvèrent qu'en lui le modèle qu'il avait imaginé.
Madame du Mole avait fait de Delille un portrait qui achèvera de le faire connaître : « Je vais peindre , dit-elle^ un grand homme , ^ et un homme que j'aime. L'entreprise » pourrait paraître téméraire ou suspecte; w mais les caractères du génie s'offrent assez » sensiblement en lui pour suppléer au » talent , et rassurer contre les illusions de » Famitîé. Rien ne peut jse comparer ni aux » grâces de son esprit, ni à son feu, ni à sa
1) gaîté, ni à ses saillies Ses ouvrages même
/> n'ont ni le caractère, ni la physionomie de
i% NOTICE HISTORIQUE
n sa conversation. Quand on le lit , on le croit » livré aux choses les plus sérieuses ; en le » voyant , on jugerait qu'il n a jamais pu y
» penser Ses idées se succèdent en foule, et
» il les communique toutes : il n a ni jargon, » ni recherche; sa conversation est un heu- » reux mélange de beautés ou de négligences, » un aimable désordre qui charme toujours
» et étonne quelquefois Son ame a
» quinze ans, aussi est-elle facile à connaître; » elle est caressante , elle a vingt mouvements » à-la-fois , et cependant elle n'est pas in- » quiète; elle ne se perd jamais dans lavenir, » et a encore moins besoin du passé. Sen- » sible à Texcès , sensible à tous les instants^ i) il peut é tre attaqué de toutes les manières . . . . « Il se livre volontiers à un seul objet ; il ne » s'ennuie jamais ; il n'a besoin ni d'un grand » monde, ni d'un grand théâtre , et par- » fois il oublie ce que la postérité lui promet : » bien vraiment il se laisse être heureux. • . . » Si sa conduite n'est pas sagement com- M binée, elle est pure; et s'il n'a pas de grands » traits de caractère, il y supplée par des » manières piquantes ^ la simplicité , les grà*
If
et
» ces^ une gaîté û vraie, si jeune, si naïve, » et pourtant si ingénieuse , qu elle le fait » sans cesse entourer Comme une jolie femj) me; enfin , par un charme inexprimable » qui vous inspire tout-à4a-foiô les mouve- » ments de Curiosité et d'inclination , qui ne n sont ordinairement sentis que pour un
» charmant enfant C'est le poète de
») Platon , un être sacré , léger et volage. »
L âge n avait point altéré sa gaîté , ni rien ôté à son talent et aux facultés de son esprit; il travaillait à un poëme sur la f^ieiUefse , et disait quelquefois à ses amis^ qu*U n'était que trop plein de son sujet.
Lorsqu'il fut frappé pour la cinquième fois d'une attaque d'apoplexie , celui qui écrit cette notice a passé plusieurs heures auprès de son lit de mort. Il a vu une famille au désespoir, des gens de lettres , des atois des arts pieu* rànt la perte qu'ils allaient faire , espérant encore que la nature ferait un miracle pont le poète auquel elle avait accordé tous ses dons , et ne pouvant détacher leurs regards de ce lit muet et silencieux où expirait le chantre de tlmfigination.
Delîlle est mort le i*'. mai i8i3 , à Tâge de soixante-quinze ans. L'Académie française en corps , et tout ce que la capitale avait de professeurs, de savants, d'hommes de lettres distingués, ont assisté à ses funérailles, et plusieurs discours éloquents ont été prononcés sur sa tombe. Sa veuve lui a fait élever au cimetière Lachaise un monument simple, et tel qu'il l'avait d'avance décrit lui-même dans la dédicace de son poëme de Y Imagination.
Aucun poète, ni dans l'antiquité, ni parmi les modernes , n'a été plus fécond et n'a créé un plus grand nombre de beaux vers. S'il a quelquefois négligé l'invention dans la conception et l'ensemble de ses poëmes , aucun écrivain n'a montré plus d'esprit, répandu plus de richesses dans les détails. Personne , mieux que lui, n'a possédé tous les secrets de la versification, n'a mieux connu l'art d'ennoblir les mots par leur emploi, et de donner à la pensée un coloris brillant, à la langue une harmonie soutenue , de trouver des expressions poétiques pour des détails étrangers à la poésie , d'être toujours poète
malgré les obstacles , et de faire ressortir de la difficulté vaincue les plus grandes et les plus étonnantes beautés.
Mais ce qui doit plus encore que ses beaux vers recommander Delille à la postérité ^ c'est son noble caractère. Il n'est que trop vrai que de grands poètes ont souillé leur talent par des passions haineuses ou par de basses complaisances. Delille ne put jamais haïr y et dans toute sa longue carrière il fut le bienfaiteur de ceux qui eurent le bonheur de vivre auprès de lui. Cependant personne n'éprouva plus d'indignation et d'horreur pour les crimes de la révolution ; personne ne montra plus d'intérêt et de dévouement à ses victimes. D'un caractère en apparence faible et timide, il résista aux oppresseurs de sa patrie avec le courage le plus invariable.
Après avoir bravé l'échafaud , en refusant d'applaudir à l'horrible tyrannie de Robespierre 5 il rejeta avec le plus généreux désin^téressement les offres réitérées que lui fit Buonaparte pour obtenir un seul grain d'encens. Tout fut mis en usage pour le séduire pendant plusieurs années \ une place au
sénat , des couronnes et des présents de tous les genres ; il refusa tout , richesses , honneurs (i) 5 par la seule raison qu'il eût fallu
(i) Des ennemis de la gloire de Delille ont publié , en avril i8i5, dans le journal intitulé le Nain^Jaune ^ une dédicace à V empereur de la traduction des Géorgîques , et ils ont attribué cette dédicace au poète le plus courageux et le plus invariable dans ses affections et dans ses principes politiques. Personne n'osa alors réfuter cette calomnie ; personne au reste ne pouvait savoir ce qui y avait donné lieu. Voici le fait. Le libraire Bluet , qui depuis quarante ans était propriétaire de la traduction des GéwgiqueSf mais qui depuis long-temps n'avait aucune relation avec l'auteur , imagina de tirer parti du prix que Buonaparte mettait à obtenir un grain d'encens de l'abbé Delille ; et dans cette intention , il lui fît proposer une dédicace dont il laissa croire que l'illustre poète était l'auteur. Celte proposition fut accueillie avec un extrême empressement , et le libraire pria aussitôt monsieur A. D***. de lui faire une dédicace en vers français , qui fut imprimée chez Pierre Didot, et remise au bibliothécaire de Buonaparte. Mais ce dernier ayant appris que Delille n'y avait aucune part, ne voulut pas qu'elle lui fût présentée. Cette dédicace était restée ignorée dans les cartons de la bibliothèque du conseil-d'état, jusqu'au mois d'avril i8i5. Elle en fut tirée à cette époque , pour être publiée comme une preuve de la faiblesse de Delille. Peu de personnes ont été dupes de cette fable , dont la source suffisait d'ailleurs pour faire soupçonner l'authenticité. Cependant il serait possible
les recevoir de l'usurpateur du trône de ses anciens maîtres.
Les ouvrages de Delille qui le recommaor dent le plus à Tadmiration de la postërité, sont les poèmes des Jardins et de Ylmagir nation^ et les traductions des chefs-d'œuvre de Milton et de Virgile. On trouve dans les Jardins tonte la grâce , tout l'éclat de son talent. Aucun poëme dans la langue française n'offre plus de variété dans les cour leurs , un plus grand nombre de beaux et rîebes tableaux, et des vers plus ingénieux et plus brillants, que le poëme deV Imagination.
Les Anglais , jaloux de leur Milton , s'obstinent à dire que le Paradis perdu n'est point traduit par Jacques Delille : nous ne disputerons point avec les Anglais sur la
qu'un jour on tentât de l'accréditer ; et, dans ce cas, il est bon d'avertir les lecteurs de bonne foi. C'est pour cela que nous avons rapporté le fait dans toute son exactitude. L'éditeur des Œuvres de Delille tient ces détails de monsieur A. D*** lui-même, qui vit encore et qui occupe une place importante. M. Didot a dû les connaître également ; et si le libraire Bluet est mort , toute sa famille , qui en eut connaissance , doit les attester.
iS NOTICE HISTORIQUE
fidélité de la traduction ; nous dirons même que cette traduction est faite avec tant de chaleur et de verve , qu'on pourrait la prendre pour un poëme original. Si le poète français eèt resté inférieur à Milton dans quelques passages du quatrième livre , souvent il n a été infidèle au poète anglais que pour lui prêter de nouvelles beautés, comme on peut le voir dans le chant de la création et dans quelques autres.
La traduction des Géorgiques est un de ces ouvrages sur lesquels la postérité a déjà prononcé , et qui ne nous laisse plus rien à dire. Pour traduire V Enéide^ le poète avait plus de di£R.cultés à vaincre que pour traduire le poëme des Géorgiques , parce que dans l'un il sufiit de décrire , et que dans l'autre il faut toujours raconter. Il est beaucoup moins difficile dans la poésie française de faire des tableaux que de faire des récits. Cependant Delille a presque toujours surmonté toutes les difficultés avec un bonheur qui n'appartenait qu a son talent. Les passages les plus difficiles à exprimer en français sont presque toujours ceux qu'il a le mieux rendus. Le res-
pèct qu'il avait pour Jes beautés de Virgile ne lui permettait d'en négliger aucune ; le scrupule avec lequel il a voulu traduire chaque mot , chaque épithète de son modèle , lui a ôté quelquefois l'avantage de la précision.
Cette circonstance a donné lieu aux critiques les plus injustes; et Ton est allé jusqu'à lui préférer une traduction où les beautés de l'original sont à peine indiquées parla seule raison qu elle est moins étendue. Des reproches aussi bizarres etaussi peufondés ont semblé encourager d'autres traducteurs ; mais chaque fois qu'il a paru une nouvelle traduction de Y Enéide , le mérite de celle de Delille a été mieux senti.
Cependant , toujours docile à la censure , l'immortel traducteur de Virgile a été beaucoup plus sévère encore pour lui-même que la critique. Une nouvelle édition de sa traduction, commencée long-temps avant sa mort, renferme plusieurs passages corrigés ou refaits , et plus de quatre mille vers nouveaux.
Nous ne parlerons point des autres poëmes de Delille , qui tous offrent de grandes beau-
5o NOTICE HISTORIQUE
tés 9 et dont un seul suffirait pour faire k réputation d'un grand poète.
U est du petit nombre des écrivains qui ont également bien écrit en prose et en vers. X^e discours qu'il a placé à la tête de la traduction des Géorgiques y est une production très remarquable , et qui prouve que le poète aurait pu obtenir un rang distingué parmi nos prosateurs.
Il ne nous re&te plus qu'à donner la date de la publication de ses poëmes : I. Les Géorgigues de Virgile , traduites en vers français ^ Paris ^ ^7^? in-12; 1782, 1785 et 1 809 , dans tous les formats avec des notes et des variantes, IL Les Jardins y ou lArt ^embellir les paysages , poëme en quatre chants, 1780 ; nouvelle édition, Londres, 1800 ; Paris, 1802, et années suivantes. III. L'Homme des Champs ou les Géorgiques françaises y 1800. IV. Poésies fugitives ^ suis^i dune Notice historique sur J. Delillej 1802 , 1809, i8i8 : le recueil donné sous le titre de Poésies diverses , an IX, ï Soi, in- 12 et in-18, a été désavoué par Delille. V. La PfftV, poëme en quatre chants.
SUR Jf. DELILLE. 5i
Londres et Paris , i8o3. Ce poëme a été tronqué dans la première édition qui parut en France. Une édition complète , faite en même temps, fut saisie parla police, et Tun des éditeurs emprisonné par ordre de Buonaparte. Cette édition a reparu en 1 8 1 4 sous la date de i8o5> et l'éditeur a eu Fhonneur d'offrir à cette époque, à Tempereur Alexandre et à Louis XVIlï , le volume où étaient imprimés depuis douze ans, ces vers prophétiquies :
Sur le front de Louis tu mettras la couronne ,
Le sceptre le plus beau c^est celui que Ton donne, etc.
VI. L! Enéide de Virgile , traduite en vers français^ 1804^ deuxième édition, i8i4* VIL Le Paradis perdu y traduit en vers français^ i8o5. VTIL L'Imagination ^^oèine en huit chants; 1806, 181 7. IX. Les Trois Règnes de la Nature^ 1809. X. La Conversation^ 181 2. Quelques uns des ouvrages de Delille ont été imprimés in-^ia; tous l'ont été plusieurs fois in-4^5 in-8^ et in- 18. Le format grand în-8**. offre la collection la plus complète et la plus uniforme; elle est com-
posée de dix-sept volumes. Une table métho* dique et analytique imprimée dans les formats in-i8 et in-8®. , facilite les recherches qui, sans un pareil secours , seraient extrêmement difficiles dans une collecticm aussi nombreuse et des sujets aussi variés.
n a paru ûe la plus grande partie des écrits de Delille, un grand nombre de contrefaçons en petit in-i8 , toutes incorrectes et horriblement imprimées dans l'étranger, ou à Avignon, avec Findication frauduleuse de Paris.
Cest à Delille que Ton doit larticle La Bruyère, de la Biographie imis^erseUe. Le poème des Jardins^ V Homme des Chamj)$ et plusieurs ouvrages de ce poète, ont été traduits en latin , en italien , en anglais , et dans la plupart des langues modernes.