DE RECEPTION
A L'ACADÉMIE FRANÇAISECO
ESSIEURSy
Vous VOUS rappelez » sans doute^ et ce spectacle frapp» vivement ma première jeunesse ; vous vous rappelez ce jour où M. de la Gondamine , assis pour la première fois parmi vous y reçut de M. de BufTon de» louanges si nobles et si bien méritées. On crut entendre Tinterprète même de la nature célébrer celui qui Tavait observée le plus constam^ ment , et le plus audacieusement interrogée. Et tel est le prix des éloges donnés par un grand homme , que M. de la Gondamine se crut payé de quarante ans de travaux et d'études par quelques lignes de son illustre ami.
Voila Torateur que mériterait encore son ombre. Au défaut du génie, je me fonde sur Tintérét qu excitera toujours un nom qu'on ne peut prononcer sans réveiller les idées de talents, de courage, d'humanité»
Je n'irai point chercher, dans un sujet étranger à lui^ des moyens de vous intéresser : cette ressource^ imaginée
(i) M. Delille ayant été nommé, par MM. derAcadémie fraz^ $aise, à la place de M. de la Gondamine , y vint prendre, séancft le 1 1 )uiUet 1774 , et prononça ce discours.
i4 DISCOURS
pour suppléer au peu d'événements que présente à la eu** riosité publique la vie de la plupart des gens de lettres ren* fermés dans Tombre de leur cabinet et dans le cercle de leurs études, me devient inutile, par la variété des talents de M. de la Condaminê, par lïncroyable ac^vité de son ame, la singularité piquante de son caractère; et une vie qui suffit à tant de travaux , suffirait a plusieurs éloges.
M. de la Condamine entra d*abord dans le service, et s'y distingua par cette intrépidité qu'il signala depuis dans la poursuite de la vérité. De ces jeux sanglants, il s'était fait un spectacle dont son avidité naturelle de connaître augmentait pour lui le danger. On Ta vu, dans un siège, vêtu , d'une couleur remarquable, s'avancer pour voir de plus près l'efTèt d'une batterie de canon , dont il était le but , sans s'en apercevoir. Ainsi l'observateur se montrait déjà dans le guerrier; et peut-être, au lieu de dire qu'il porta dans les sciences le courage militaire, serait-il plus vrai de croire qu'il portait déjà dans l'art militaire la curiosité courageuse du philosophe.
Sa passion dominante fut cette curiosité insatiable. Ce doit être celle de ce petit nombre d'hommes destinés k éclairer la foule, et qui, tandis que les autres s'efforcent d'arracher a la nature ses productions, travaillent a lui arracher ses secrets. Sans ce puissant aiguillon , elle resterait pour îious invisible et muette ; car elle ne parle qu'a ceux qui l'appellent; elle ne se montre qu'a ceux qui cherchent k la pénétrer; elle ensevelit ses mystères dans des abîmes, les place sur des hauteurs, les plonge dans les ténèbres, les montre sous de faux jours. Et comment parviendraient-ils jusqu*a nous, sans la courageuse opiniâtreté d'un petit nombre d'hommes qui, plus impérieusement maîtrisés par
les besoins de Tesprît que par ceux du corps, aimeraient mieux renoncer a ses bienfaits que de ne pas les connaître y ne les saisissent, pour ainsi dire, que par l'intelligence, et ne jouissent que par la pensée? Cette qualité, dis-je, fut dominante dans M. de la Condamine; elle lui rendait tous les objets piquants, tous les livres curieux, tous les hommes intéressants.
On a prétendu que cette curiosité, précieuse dans le savant, ressemblait quelquefois a Tindiscrétion dans Thomme de société; mais ces petits torts , qu'on remarque dans ua homme ordiniiire, s'éclipsent dans un homme célèbre, par la considération des avantages que retire la société de ces définits mêmes, et c'est peut-être le louer encore que d'avouer qu'il porta cette passion k l'excès.
Pourrai-je le suivre dans ces courses immenses , entreprises a-k^fois par ce désir ardent de s'instruire, et par celui d'être utile? Je le vois d'abord parcourir l'Orient : on se le représente aisément courant de ruine en ruine , fouillant dans les souterrains, consultant les inscriptions, jamais plus piquantes pour lui que lorsqu'elles étaient plus effacées ; mesurant ces obélisques, ces pompeuses sépultures, qiit paraissaient vouloir éterniser k»la-fois l'orgueil et le néant; partout poursuivant les traces de l'antiquité, qui semble se consoler en ces lieux de l'ignorance qui l'environne, par le respect des étrangers qu'elle attire.
La Troade, si fière des vers d'Homère^ appela aussi ses^ r^rds; mais il y perdit, avec r^ret, les magnifiques idées qu'il s'en était formées, en voyant un petit ruisseau qui fut jadis le Simoïs , quelques masures éparses dans des broussailles; et ri fut obligé de voir en philosophe ce quil aurait voulu ne voir qu'en poète, U fit quelque séjour a
Coustantinople ; mais un homme tel que lui dut être peu content d*un tel séjour ; passionné pour la gloire , il ne pouvait se plaire dans un pays d'esclaves. Avide de connaître , il dut être peu satisfait d'une ville où sa curiosité éprouva, non sans quelque dépit , qu'il était impossible, et même si j'en crois quelques anecdotes , qu'il était dangereux d'y tout voir.
Mais sa passion favorite ne faisait que préluder à de plus grandes entreprises : il était fait pour se distinguer de la foule des voyageurs. Parcourir quelques états de l'Europe , connaître l'étiquette de leurs cours , goàtor les délices du beau ciel de la Grèce et les charmes de l'Italie, voila C3e qu'on appelle communément des voyages, et ce que M. de la Condamioe.nommait ses promenades. L'Europe ^ où Tiafluence du même climat, la société des arts, les nœuds du commerce, surtout le désir, plus épidémique que jamais , de copier la France, donnent à toutes les nations un air de famille; l'Europe devait être bientôt épuisée par sa dévorante avidité; le continent même ne pouvait lui sufiGre; et l'ambition de connaître, dans M. delaCondamine,se trouvait aussi trop resserrée dans un seul monde. En i^SS, il proposa le premier a l'Académie un voyage à l'équateur, pour déterminer, par la mesure de trois degrés du méridien, la figure du globe.
Sur sa proposition, quatre académiciens furent nommés pour cette grande entreprise, également glorieuse pour eux, pour leur souverain, et pour M. le comte de Maurepas, digne bienfaiteur y pendant son ministère, des sciences et des arts, qui, par une juste reconnaissance, lui ont embelli le bonheur de la vie privée, et qu'elles viennent de céder de noun veau au besoin de l'état et à l'estime de son maître.
Aiii5i^ tandis que MM. de MaupertuiSi Clairault, Camus et Le Monoier allaient, pour le même objet, braver les frimas du Nord, MM. Godin, Bouguer et de la Condamine allaient affronter les ardeurs du Midi. Jamais les souverains n'avaient rien fait de si beau pour Tbonneur de la philosophie , jamais la philosophie n'avait médité un plus grand effort , et la vérité allait se trouver poursuivie du pôle a Téquateur.
Tandis que les collègues de M. de la Condamine se préparaient a supporter les dangers et les fatigues , lui , il se promettait de nouveaux plaisirs. Combien son cœur tressaillait d'avance de Tespoir de connaître ces contrées qui, malgré la dégradation qu'ont cru y remarquer dans le moral et même dans le physique, des écrivains ingénieux, sont si fécondes en grands et magnifiques spectacles, où les arbres se perdent dans les nues, où les fleuves sont des mers , où les montagnes présentent au voyageur, a mesure qu'il monte ou qu'il descend, toutes les températures de l'air, depuis les ardeurs de la zone torride jusqu'aux frimas de la zone glaciale, où la nature enfin, échauffée de plus près par le soleil, donne aux oiseaux de plus riches couleurs , aux fruits plus de parfum, aux poisons même plus d'activité, prodigue a-la-fois ses plus admirables et ses plus funestes productions^ et ses plus imposantes bontés, et ses plus effrayantes horreurs!
Mais ce grand spectacle n'était que le second objet de M. de la Condamine : la mesure des degrés du méridien ré* clamait d'abord tout son zèle. 11 serait difficile de bien peindre et la grandeur des obstacles, et celle de son courage.
On peut dire de l'astronomie ce que M. de Fontenelle di-* Iflit de la botimique^ce n'est pas une science paresseuse.
Yojez àt combien d*art8 et de connaissances elle raaitlie accompagnée, combien d^instruments divers elle traiike k sa suite ! Condamnée a des attitudes fatigantes, veiUant quand tout dort , active quand tout repose , elle semble renoncer aux douceurs du sommeil, a la lumière du jonr et au commerce des hommes.
Mais si nous plaignons l'astronome dans nos villes, imaginez ce que dut éprouver M. de la Condamine dans ces con* trées lointaines. Pour le bien peindre, il bndrait les couleurs, je ne dis pas de l'éloquence, mais de la poésie même; et je ne sais si je pourrai me défendre d'employer quelquefois son langage : du moins ici le merveilleux n'a pas besoin de action. Aux travaux fabuleux de cet Ulyne, banni par la colère des dieux , cberchant sa patrie sur terre et sur mer, et échappant aux enchantements de la cour de Circé, on peut opposer , sans doute , les travaux réds de M. de la Condamine, s'arrachant aux délices de la capitale, fiiyant sa patrie pour chercher la vérité , traversant de vastes déserts, souvent abandonné de ses guides, escaladant ces montagnes inaccessibles jusqu'à lui , menacé d'un côté par les masses de neige suspendues a leur sommet , de l'autre par la profondeur des précipices, marchant sur des volcans plus terribles cent fois que ceux de notre eootînent, respirant de près leurs exhalaisons, quelquefois même entendant gronder ces foudres souterrains , et voyant des tor* rents de soufre sillonner ces neiges antiques que n'avaient point effleurées les feux de l'équateur.
Cependant ces redoutables phénomènes irritaient sa curiosité au lieu de Teffrayer; il semblait que le génie des sciences veillftt sur lui. Tandis qu'il sondait le volcan de Pitchincha, il vit s*enflammèr^ à sept lieues de distance^
œlui deGôteaa-Paxi, sur lequel il observait quelques jours auparavant, et peut-être sans cet éloignement , dont sa curiosité s'indiguaity sans doute, entratâé par elle, et trop digne émule de Pline, il lui aui*ait ressemblé dans sa mort, comme il Tavait imité dans sa vie.
A d'incroyables dangers, se joignaient d'incroyables fatigues, mesurer, la toise en main, une base immense, chercher, à travers des rochers, des ravins, des abîmes, les points de ses triangles , replanter vingt fois sur des montft escarpés des signaux , tantôt enlevés par les Indiens, tantôt emportés par les ouragans; passer plusieurs nuits sous des tentes chargées de frimas , quelquefois arrachées par les vents; essuyer la cruelle alternative, et des plus accablantes chaleurs dans la plaine, et du froid le plus Âpre sur les montagnes : voilà quelle fut sa vie pendant sept ans entiers.
Qui lé soutenait donc au milieu de tant de dangers et de travaux? Il Tavoue lui-même avec cette candeur, la vertu des grands talents et des belles âmes : sur ces monts cou-, verts de glace, loin des regards des hommes, il songeait k Testime de l'Europe, k l'estime plus douce de ses concitoyeus ; et semblable a ce héros qui, au milieu des périls et des combats , s'écriait : « O Athéniens ! qu'il m'en coûte » pour être loué de vous ! » cette douce perspective lui adoucissait Téloignement de sa patrie , l'inclémence des sai*sons, et le poids des fatigues.
Cependant, tandis qu'il immolait ainsi sa santé k l'amour des sciences, les habitants de ces lieux le croyaient occupé sur ces montagnes k découvrir de l'or. Et dans quel temps Tignorance de ces peuples lui faisait-elle cette injure? Dans le temps que M. de la Condamine, pour faire subsister ses collègues dont les fonds étaient épuisés, avait vendu ses
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effets; et, ce qui était on plus grand sacrifice , avait engagé ses instruments astronomiques , était parti pour Lima , avait traversé lesCordilièresdu Pérou, franchi quatre cents lieues de chemins impraticables; et , après s*être engagé en son nom dans la capitale du Pérou , pour une somme de quatre-vingt mille livres y était revenu, avec les mêmes dangers et les mêmes peines , ranimer par sa présence et ses secours le zèle et les travaux de ses collègues : action admirable, où un savant déploya le courage d*un héros, et un particulier la générosité d'un roi !
Cet or qu'il allait chercher avec tant de peine quand il était nécessaire k ses découvertes , il savait le dédaigner quand il n'était plus ennobli par son usage, et plus encore quand il se trouvait en concurrence avec son amour pour les sciences.
Au moment qu'il se préparait a revoir sa patrie, et à lui porter les vérités qu'il avait conquises, on lui enlève une cassette qui renfermait ses journaux et l'argent destiné pour son voyage. 11 fait publier sur-le-champ qu'il consent a perdre la somme entière, pourvu qu'on lui rende ses papiers. La condition fut acceptée, et, malgré la perte d'une somme considérable, il crut en effet avoir retrouvé son trésor.
En faisant honneur de cette élévation d'ame au caractère de M. de la Gondamine, croyons qu'il en revient quelque gloire aux sciences sublimes dont il s'occupait. Sans doute l'esprit, accoutumé k contempler cette foule innombrable de globes, ne revient qu'avec dédain sur les choses terrestres, et ne voit que comme un point ce globe oii nous voyons deux mondes.
Déterminé a repasser en France^ il délibéra sur le choix
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de la route. On soupçonne bien qu'il dut préférer la plus périlleuse, si elle était la plus instructive, peut-être même eût-il suffi qu'elle fût la plus périlleuse. II forma le projet de descendre la fameuse rivière des Amazones, qui doit, diton y son nom a une société de femmes guerrières séparées des hommes : société qui doit, grâces a nos mœurs, trouver peu de croyance parmi nous , mais un peu moins invraisemblable dans ces contrées barbares , où les époux font tomber tout le poids des travaux sur un sexe moins fait pour les supporter lui-même, que pour les adoucir aux hommes.
M. de la Condamine part pour aller s'embarquer sur ce fleuve immense, large de cinquante lieues a son embouchure. Mais combien de traverses avant d'arriver au lieu de son embarquement ! L'imagination se fatigue a suivre des courses qui ne lassèrent pas sa constance. Vous le verriez avec effroi marcher , suspendu par des ponts d'osier, sur des rivières rapides et profondes; suivre sur les montagnes des chemins tracés par le cours des torrents, ou, la hache à la main, se frayer une route a travers des bois épais , côtoyer des précipices , passer le même torrent vingt-deux fois en un jour, a chaque instant prêt a faire naufrage , et, dans le danger continuel de sa vie , toujours tremblant pour le recueil de ses observations.
Toutefois , dans le cours de ces voyages pénibles , dont il a fait le tableau le plus intéressant, le lecteur se repose quelquefois agréablement avec lui. On s'arrête avec plaisir dans ce hameau composé de dix familles indiennes , où , en attendant un radeau , il passa huit jours lieureu^ , sans avoir, dit-il^ ni voleurs, ni
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curieux a craindre ; il était avec des Sauvages. La, res« pirant pour la première fois , après tant de fatigues , partageant les plaisirs innocents des Indiens , se baignant I avec eux , recevant les fruits de leur chasse et de leur pèche, la liberté, le silence, la solitude, la beauté du lieu, le délassèrent délicieusement de ses travaux et du commerce des hommes. Sachons gré a un homme, fait pour briller chez des peuples polis , d'avoir su plaire chez un peuple Sfiuvage : Tun suppose la beauté du génie, et l'autre la simplicité des mœurs. Son départ de ces lieux n'est pas moins intéressant que son séjour. Avant de quitter ces innocentes délices , qui avaient reposé son corps sans ralentir son courage , j'aime h le voir, pour assurer à TAcadémie le fruit de ses observations , lui en adresser un extrait j qu'il nomma son testament académique, partir ensuite, escorté de ses fidèles Sauvages qui portaient ses instruments et ses effets, et s'embarquer sur la rivière des Amazones , exposant plus volontiers sa vie , depuis qu'il s'était assuré que les sciences perdraient moins a sa mort. Je ne vous le peindrai point abandonné au courant de ce fleuve immense ; ici , heurtant contre des rocs escarpés; là , entratné par des tourbillons d'eau; tantôt arrêté par une branche qui traverse son radeau , et suspendu sur les eaux qui décroissent à vue d'œil ; tantôt {vsachissant le fameux détroit du Pongo, où les eaux, plus rapides et plus profondes, roulant sous la voûte obscure et tortueuse de ses bords rapprochés , avec un mugissement entendu de plusieurs lieues , lancèrent son radeau comme un trait a travers les saillies des arbres et les pointes menaçantes des rochers.
Je ne vous le représenteraî ppint , supjch oa trajet de cinq cents lieues siur la rivière des Amazones, s'enfonçant dans la rivière du Para, large de trois lieues, échouant contre un banc de vase , obligé d'attendre sept jours les grandes marées, remis a flot par une vague plus terrible que celle qui l'avait fait échouer, et sauvé par où il devait périr. Je ne vous peindrai point les tempêtes qu'il essuya , les nations inconnues qu'il traversa y tous les dangers enfin menaçant ses jours, tandis que lui, tranquille observateur, seul au milieu de ces déserts , avec trois Indiens , maîtres de sa vie , tenait tour-a- tour le baromètre , ta sonde et la boussole.
Il faut l'avouer, en Usant ces récits dans ses Mémoires, on est quelquefois tenté d'oublier ses peines pour envier ses plaisirs. Il ignorait du moins l'ennui , le fléau de ces voyageurs qui, tristement emprisonnés, déplacés sans mouvement , parcourant les lieux sans les voir , après quelques mois du plus stérile ennui , ne ressen« tent pas même le plaisir d'arriver. Les tableaux variés qu'offraient a ses yeux les fleuves et leurs bords ; là, des animaux inconnus ; ici , des plantes nouvelles ^ tantôt des peuples également bizarres dans leurs parures et dans leurs mœurs; tantôt les débris de ces nations, jadis si florissantes , épars dans des déserts qui furent des empires ; enfin , tant d'objets nouveaux , exposés en silence a ses yeux , dans ces immenses solitudes où la philosophie voyageait pour la première fois : tout payait un tribut a sa curiosité; et comme ces vastes fleuves sur lesquels il voguait , recevaient a chaquç instant des fleuves qui grossissaient kiurs cours ; ainsi , dans une navigation
de douze cents lieues , semblait s'accroître incessamment le trésor de ses idées et de ses connaissances.
O vous qui voulez faire fleurir* les sciences dans vos états y voila les voyages dignes de votre protection ! Et vous qui prétendez à instruire les hommes , voila les voyages féconds qui sont dignes de votre courage ! Pourquoi vous pressez- vous d'arranger le monde avant de Favoir connu, et de mettre Tincertitude et le hasard de vos opinions entre vous et la vérité 7 Quittez les contrées déjà moissonnées par la philosophie; il est encore , il est quelques régions intactes. La , vous attend un fonds inépuisable d'observations nouvelles ; là , vous verrez Thomme et la terre , moitié cultivés , moitié s<nuvages y luttant contre vos institutions et vos arts, offrir a vos yeux l'intéressant contraste de la nature brute et inculte, et de la nature perfectionnée ou corrompue. Hâtez-vous : déjà son ancien empire est de plus en plus resserré par les conquêtes des arts; déjà son image primitive s'efface de toutes parts .-encore quelque temps, et ce grand spectacle est a jamais perdu.
Tels furent les voyages de M. de la Condamine; et je ne crois pas exagérer, en assurant qu'ils manquèrent a Loke et a Descartes ; car pour Newton , les vérités que d'autres allèrent chercher si loin ( je ne parle que des vérités physiques ) , il les avait devinées dans son cabinet. Arrivé à Cayenne, M. de la Condamine attendit un vaisseau pour retourner en Fnance; il y était arrivé malade, languissant, et portant le germe de plusieurs infirmités. Ici, Messieurs, arrêtons-nous un moment avec lui , et peignons-nous, s'il est possible, ce qui se passait dans son cœur. Depuis dix ans, gravissant sur des mon-
lagntes, jeté dans des déserts, errant sur les eaux, depuis dix ans il est éloigné de tout ce qu'il aime. Tant que Tactivité de. ses travaux , Tenthousiasme de sa grande entreprise avaient distrait son cœur , mille sentiments toujours chers étaient restés , pour ainsi dire , suspendus dans son ame; mais lorsque ses travaux furent achevés , lorsque ses yeux, si long-temps occupés à observer la nature, se tournèrent vers la France, alors son ame entière reprit son cours; alors le souvenir de ses amis, celui de ses parents, l'ineffaçable amour de la patrie, qne sais-je? le désir de jouir de la gloire, dont jamais on ne jouit si doucement que parmi les siens , tous ces sentiments se réveillèrent à-la-fois dans son cœur , et les vents et les flots amenaient trop lentement, au gré de son impatience , le vaisseau qui devait enfin le rendre a sa patrie.
Après ce grand voyage , il semblait qu'aucun lieu du monde ne pouvait plus exciter sa curiosité ; mais il n'avait pas vu l'Italie, il n'avait pas vu Rome. Et qui peut se flatter de connaître le monde , sans avoir vu cette ville à jamais intéressante par ses victoires, par ses désastres, par sa magnificence, par ses débris; le dépôt des arts antiques , le berceau des arts naissants; autrefois dominatrice du monde par les armes , aujourd'hui par la religion , et qui eut , en effet , le droit de se nommer la ville éternelle?
Il y fut reçu avec distinction par le pape Benoît XIV, dont la galté franche , la douce affabilité, semblaient solliciter l'oubli de son rang, parce qu'il sentait que sa véritable grandeur en était indépendante ; l'ami des étrangers , le premier objet de leur curiosité et de leur ad-
miration dans Rome, Tami surtout des Français, estimé des Anglais même « qui ont placé son buste dans le Muséum de Londres ) où il semble triompher des préjugés de la haine nationale ; qui , enfin , paur ses vertus et ses lumières, faisait la gloire de Rome moderne, et eût été digne de Tancieune. 11 accorda a M. de la Condamine ce qu*il pouvait lui accorder de plus doux et de plus flatteur, son portrait , et une dispense pour épouser sa nièce. Sensible a ces bontés , M. de la Condamine le lui témoigna avec cette impétuosité franche et familière dont les souverains vraiment respectables sont plus flattés que du respect , et qui n'ôte quelque chose au rang que pour le rendre a la personne.
Il n^eût pas été content de lui-même , s*il n'eut vu à Rome que ce que les autres avaient vu avant lui. Il fit des recherches très heureuses sur les mesures anciennes qui ont si long-temps exercé nos savants : l'Académicien des sciences travaillait pour TÂcadémie des belles-lettres. Cette variété de goûts et de connaissances était peutêtre ce qui distinguait le plus M. de la Condamine de la foule des voyageurs. La plupart n'aiment et ne voient que leur objet favori : le botaniste ne cherche que des plantes *) le géographe , que des positions de villes ; l'antiquaire, que des inscriptions. M. de U Condamioe aimait et voyait tout.
Ce mérite se remarque surtout dans son voyage d'Italie, le pays du monde peut-être le plus fécond en tout genre d'observations; fait pour plaire au peintre, par les chefs-d'œuvre de l'art et le pittoresque des sites; a l'architecte, par les monuments antiques; au naturahste, par la variété des pxoductions; surtout a l'homme de
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lettres, qui, trouvant partout rimage des grands hommes dont les écrits ont instruit son enfance , parcourant des lieux dont les noms l'ont frappé au sortir du berceau , croit voir partout les traits de ses maîtres , et voyager dans sa patrie.
Ce qui y dans ces lieux, attira le plus son attention, fut le volcan du Yésuye, qu'il a décrit en prose, comme Virgile a peint PËtna en vers. Après ce qu'il avait vu en Amérique, le Vésuve ne pouvait l'étonner; mais ce volcan avait englouti des villes célèbres, il airait dévoré les monuments des arts , il avait fait périr un des plus beaux génies de Rome, et cela seul le rendit plus intéressant pour sa curiosité , que tous ceux du Nouveau- Monde.
Je ne dirai rien de son voyage d'Angleterre, qu^il n'a point publié. On se figure d'abord que l'homme, peut-être le plus singulier de la France ,' dut fort se plaire chez le peuple le plus singulier de l'Europe; et, en effet, il y avait quelque analogie entre cet homme et ce peuple ; mais elle fut altérée par un événement peu considérable en lui-même, à qui cependant le nom, et surtout le caractère de M. de la Condamine donnèrent de l'importance. Il eut à se plaindre d'une petite injustice, dont il n'obtint point de réparation , par une suite de la tolérance qui règne dans la police de Londres. Une police trop vigoureuse efTaroucherait la liberté ombrageuse de ce peuple, si jaloux et si digne de son indépendance. Ce grand principe, exposé en si beaux vers par un de leurs grands poètes , « qu'il est des maux qui sont des biens, » et que les inconvénients particuliers sont l'avantage » commun ; » leur paraît aussi vrai dans l'économie poli-
tique que dans réconomie du monde ; et certains désoi^ dres y sont presque tolérés par la sagesse de la législation y comme ils sont proscrits ailleurs par la sagesse de la police. M. de la Condamine ne voulut point entrer dans ces grandes vues : irrité de n'avoir pas obtenu justice, il fit, dans les papiers publics , un appel k la nation , et chez le peuple qui respecte le plus le pou* voir des lois et le droit de Thomme , il regretta les déserts et les Sauvages.
Telle était sur lui Timpression de Tinjustice apparente ou réelle; et ce n'était point chez lui l'effet d'un amourpropre révolté ; c'était l'amour profond de l'équité naturelle.
Ce sentiment était fortement imprimé dans son cœur, et lui a dicté des actions a jamais honorables a sa mémoire. Dans son voyage du Levant y plutôt que de livrer au cadi de Baffa un dépôt d'argent qui lui avait été confié, on le vit se défendre contre soixante hommes, braver les coups de fusil , le canon même; enfin, trainé devant le cadi, lui en imposer par sa fermeté, lui arracher des excuses par ses menaces; en un mot, faire respecter les droits de la propriété dans le pays des usurpations, et ceux de la liberté dans le séjour de l'esclavage.
Qui peut lire, sans attendrissement, ce qu'il fit dans le Nouveau-Monde pour la mémoire du malheureux Seiiiergues, massacré par une populace ameutée contre les Français? L'image de cet infortuné, compagnon de ses voyages, de ses dangers , égorgé k ses yeux, égorgé dans 4ine fête publique , k la veille d'un établissement avantageux, lui était toujours présente^ elle le poursuivait
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sur ces rochers, théâtre de ses travaux, comme le re* mords aurait du poursuivre le coupable ; il n'en descendait que pour demander justice, au nom de ses mânes; il quittait ses bases, ses triangles, ses méridiennes, pour éclairer par des mémoires , pour exciter par des sollicitations des juges prévenus ou timides. Pendant trois ans entiers , il ne se lassa point de demander vengeance. Voila de ces traits d'humanité, d'enthousiasme, d*oubli de soi-même, qu'on ne peut trop répéter dans ce siècle du vil intérêt, où les âmes desséchées, privées de cette surabondance de sentiments qui embrasse la société et l'avenir^ aveugles a la beauté sévère de la vertu, sourdes a la voix lointaine de la postérité, n'écoutant enfin que l'intérêt du lieu, du moment, de la personne, sont assez mal^ heureuses pour ignorer le plaisir des privations et la jouissance des sacrifices.
Mais où M. de la Condamine déploya. a-la-fois l'homme sensible, l'homme éloquent et l'excellent citoyen, c'est dans la défense de cette méthode, source de tant de débats , qui se vante de prévenir un mal affreux par ce mal lui-même. Jamais , sans doute , l'éloquence ne traita un sujet plus intéressant : la mère tremblante pour un fils adoré , le mari idolâtre de sa jeune épouse , celle-ci jalouse de conserver ses charmes et le cœur de son époux; enfin, les deux sexes animés, l'un par l'intérêt de la beauté, l'autre par celui de la vie; voilà pour qui et devant qui plaidait M. de la Condamine : il semblak que l'amour de l'humanité élevât son génie et son courage. Il lui fallait combattre a- la-fois les médecjns, les moralistes, la voix du préjugé, la voix même du sang et de la nature ; il employait tour4-tour la force du rai-
sonnement et Farine du ridicule : c'était Cicéron ou Démosthènes plaidant la cause , non plus d'un particulier, mais celle du genre humain. A la force de Téloquence il joignait l'activité des démarches; et, enfin, pour pousser a boutées adversaires, il offrit de se faire inoculer luiméme« Peu de philosophes hasarderaient de pareilles preuves de leurs opinions.
Ce ne serait point a moi à prononcer sur cette grande question; s'il était possible qu'elle fût encore un problème, je remarquerais seulement que l'inoculation a pour elle deux grandes autorités , la Circassie et l'Angleterre : je veux dire le pays de la philosophie et celui de la beauté. On citera sans doute , un jour , le suffrage des Français , quand elle aura cessé d'être chez eux une nouveauté ; car on sait que la mode nous gouverne , même sur ce qui intéresse la vie; et le peuple le plus éclairé de l'Europe a été un des plus lents k adopter une pratique connue dès long-temps chez des peuples presque barbares.
Quel pajs cependant a été plus souvent et plus cruellement averti de son utilité ? Dans quel lieu ce mal horrible a-t-il frappé un plus grand nombre d'illustres victimes 7 Comme si les Français devaient être punis » dans ce qu'ils ont de plus cher, d'avoir adopté si lard une méthode utile ; ou comme s'il eût fallu, chez un peuple imitateur de ses maîtres , que des coups multipliés forçassent enfin les chefs de sa nation a lui donner l'exemple! Vous gémissez encore. Messieurs, du dernier coup que ce monstre a frappé. Ilélas! quand l'aïeul de Louis- LE-Bi£N-AiM£ fut ravi a la France , par ce fléau terrible, les Français pouvaient-ils prévoir que son petit-fils éprou-
Terait le même sort? Ce prince , qui avait eu Tavantage unique d'avoir fait jouir la France de ce que la victoire a de plus brillant , et de ce que la paix a de plus doux, au milieu des délices d'un f ègne tranquille , au moment que des alliances heureuse^ préparaient des espérances a rétat, et des consolations a sa vieillesse , s'est senti toiU-k-coup surpris par ce mal contagieux, jatnais plus - cruel que lorsqu'il est plus retardé , et qui n'a rien de
^ plus affreux que de repousset les caresses du sang et les embrassements de la nature. Mais est-il des dangers que fedovte la véritable tendresse? Tandis que l'héritier du '^ trôné gémissait de se voir , par la loi sacrée de l'état ,
> privé des derniers soupirs de son aïeul , nous avons vu trois
i' généreuses princesses, victimes volontaires, se dévouer
f- aux horreurs de la contagion pour conserver les jours de
^ leur père, lui prodiguer de leurs royales mains, des se-
cours dont la douceur allait jusqu'au fond de son ame, suspetidre la violence de la douleur et diarmer les angoisses de la mort. Le ciel qui nous a ravi le père s*est contenté de nous faire trembler sur le sort des enfants ; et, en gémiâ^ant de sa rigueur, nous rendons grâces a sa clémence. M. de la Condamine a été assez heureux pour n'être pas témoin de notre perte et dé nos alarmes ^ sans doute il aurait, comme nous , prié le ciel d'épargner h la France ces horribles preuves de son opinion.
Mafs, que dis-je, Messieurs? S'il. a échappé à un spectacle douloureux pour un cœur français, il a perdu la plus brillante époque de jsa gloire , il a perdu son plus beau triomphe. Le chef de l'état, les deux appuis delà couronne, une auguste princesse, se soumettant à-la-fois Sk cette méthode si long>temps combattue; dont il fui
^a DISCOURS
rintrépide défenseur : quel momeot pour lui, s'il eût vécu ! Et ce moment y Messieurs , non seulement son zèle et ses talents Tout bâtéy mais sa pénétration Tavait prévu. Vous me saurez gré , sans doute , de rapporter les termes , j*oseraîs presque dire de sa prophétie. « L*inocu]ation , » dit-il y s'établira quelque jour en France. Mais quand » arrivera ce jour? Ce sera peut-être dans le temps fu^ » neste d'une catastrophe semblable à celle qui plongea s la nation dans le deuil ^ en 17 1 1. » L'événement ^ Mes* rieurs , n'a que trop vérifié ses prédictions. Tel est le sort de la plupart de ceux qui écrivent pour le bonheur du genre humait^ ; il faut que leurs leçons y pour faire impression sur les hommes , soient secondées par les dures leçons de Texpérience. Pendant leur vie, ils ne jouissent de leur succès que par un pressentiment consolateur qui avance pour eux l'avenir , et leurs lauriers ne semblent croUre que pour orner leur tombeau. Philosophe courageux ^ si tu n'as pu jouir de l'effet de tes prédictions çt de tes travaux, que tes mânes du moins jouissent de notre hommage ! Chaque fois que cette méthode, con* sacrée par la plus glorieuse épreuve , conservera un fils a sa mère y conservera la vie et la beauté d'une épouse à son époux; chaque fois surtout que notre jeune monarque sera béni de son peuple , ton ombre recueillera aussi son tribut de bénédiction et de reconnaissance. Mais y pardonne ; dans le moment où ces têtes royales se sont livrées à cette épreuve effrayante pour ceux même qui l'avaient désirée , malgré ta profonde conviction dç ses avantages y oui, j'ose l'assurer , toi-même aurais tremblé* Et vous, princes, notre plus cher espoir, recevez PQS justes actions de grâces, pour avoir donné uoex^m?
A L'ÂGADËMIE. 75
p]e salutaire k la nation, encore plus, pour avoir rassuré sa tendresse alarmée: c^est être doublement ses bienfaiteurs.
Quand M. de la Condamine n^aurait eu d'autres titres que ceux que je viens de rappeler , TAcadémie française s'honorerait à jamais de voir son nom sur salistej mais il avait des droits plus immédiats a une place dans ce corps illustre.
Il fut un de ceux qui embellirent les sciences par les charmes du style , genre de mérite dont M. de Fontènelle avait donné l'exemple. A l'exception de Descartes ^ et de Mallebranche , qui avaient écrit sur les sciences avec plus d'imagination que de grâce, la plupart de ses prédécesseurs les avaient hérissées d'un style barbare ; ils s'étaient, pour ainsi dire, placés a l'entrée de leur temple, comme pour effrayer ceux qui voudraient en approcher : c'étaient des dragons qui gardaient les pommes d'or. M. de Fontenelle les humanisa , leur donna un air de popularité noble ; leur sanctuaire fut ouvert sans être pro&né; et , bien différents des mystères de la théologie païenne, qui perdaient les hommages du public dès qu'ils étaient divulgués , leurs mystères , exposés aux yeux des hommes , ne firent qu'acquérir de plus nombreux et dé plus respectueux adorateurs.
Aussi ce philosophe aimable fut-il un des premiers que l'Académie française disputa a l'Académie des sciences. Plusieurs autres ont eu depuis le même honneur; et, comme autrefois la capitale du monde adoptait des citoyens dans toutes les parties de l'univers , ainsi, Messieurs, vous vous faites gloire de choisir dans toutes les sociétés littéraires, les
ornements de la vôtre. Sur votre liste, on lit encore les noms de deux hommes célèbres; également honorés de votre
74 DYSGOUBS
alopUoD. L*bn , après avoir sondé les profoadeun de k n». ture par la pénétration de son génie , an a égalé l'abondanoe par la richesse de son stjlb, et la magnifieence par la pompe de ses images; Tautre^ descendu des banteors de la géométrie , a déployé k nos yeux la mardiectTendiatnenient des sciences avec une éloquence digne d'elles ^ et, avant lui, presque inconnue d'elles ; et , dans ses pensées, dans son style, a joint le courage et la précision Spartiate a rélégance et k la finesse attique;
M. de la Condamine mérita d'être doublement leur confrère : ses connaissances étaient vastes , son style avait de la pnreté , de la noblesse , et une sage sobriété d'ornMients ; il cultiva même la poésie, cet art encbanteur, dont la séduction a de tout temps dérobé quelques moments aux plus grands philosophes; k Platon, parmi les anciens; a Leibnita, parmi les nsodemes. Ici même, quelque temps avant sa mort , le public entendant des vers de sa composition, lui donna, avec un plaisir mêlé de regrets , des applaudissements qu'il était doublement malheureux de ne pouvoir entendre , mais dont l'amitié l'avertissait , et qui , perdus pour ses oreilles , ne Tétaient, pas pour son eonir. Dans la société . il laissait échapper des vers aimid>les, dont la gaité, la facilité, doivent désarmer la critique, surtout quand ils ne s'annoncent que comme les détassements d'occupations plus importantes. Lorsque, dans une riche et fertile moisson y on rencontre quelques fleurs , on n'exige pas qu'elles aient les couleurs ni les parfums de celles qu'on eoltive dans nos parterres*
Ses derniers jours payèrent, par difierentes infirmités, les travaux de ses premières, années. Celle qu^il souffrait le i^us impatiemment, était sa surdité, parce qu'elle coa*^
A L'AGÀDËMIE. )5
trariaît sai (mssion fevorite. Ceux qai savaient la cause de son état ne poQvaient le voir sans un sentiment de respect* J*ai TU moi-même, Messieurs , quelque temps avmt sa mort , œ philosophe , victime de son zèle pour les scienœSy avec cette sorte de vénération qu'inspire la vue de ces guerriers mutilés au service de Tétat*
Cependant la source de ses infirmités en était le dédommagetnenL Dans Fhonorable repos de sa Tieillesse, il renvoyait en esprit cette riche variété d'objets qu'il avait vue des yeux.
Akis sa plus douce consolation, c'était l'attachement de sa digne épouse. Si jamais l'hymen est respectable, c'est surtout lorsqu'une femme jeune adoucit h son époux lea derniers jours d'une vie immolée aui bien public. La sienne aimait en lui un mari vertueux ; elle respectait un citoyen utile. Celte impétuosité inquiète qui, dans M. de la Cooda*mine , ressemblait quelquefois a Thumeur , loin de rebuter sa tendresse, la rendait plus ingénieuse. Elle le consolait des maux du corps, des peines de l'esprit, de ses craintes, de se» inquiétudes , de ses ennemis et de lui-même ; et ce bonhenr , qui lui avait échappé peut-être dans ses courses im* menses, il le trouvait a cdté de lui dans un ccKur tendre, qui s'imposait, par f amour constant du devoir, ces soins recherchés qu'inspire à peine le sentiment passager de l'amour.
A sa prière , M. de la Condamine avait commencé d'écrire sa vie. On doit regretter qu'il n'ait pas adievé; ses récits auraient en » avec la bonne foi de l'histoire, ^intérêt do ro^ man. Sa vie fut féconde en aventures qui, presque toutes, prenaient leur origine dans la trempe singulière de son ca« ractère; car l'empire du hasard est moins étendu qu'on lie
pense , elles érénements extraordinaires ne cherchent guère les âmes communes. Pouvaient^ils manquer a un homme qui fut toute sa vie le chevalier et quelquefois le héros de la philosophie et de lliumanité?
Le même enthousiasme et la même curiosité qui lui avaient fait si souvent exposer sa vie, ont avancé sa mort : il Ta vue s^approcher^ je ne dis pas avec intrépidité , mais poserais presque dire avec distraction. Ce n'était point Tincrédulité stupide, qui cherche à s'étourdir sur ce dernier moment, c'était l'inattention d'un homme ardent , dont l'ame se prend et s'attache, jusqu'au dernier soupir, atout ce qui l'environne, qui se hâte de vivre, et dont l'activitc n'a fini qu'avec lui.
Tel je me suis présenté cet homme célèbre, Messieurs, beaucoup mieux peint sans doute par le digne secrétaire de l'Académie des sciences, qui, ayant a caractériser dans le même homme un écrivain et un philosophe, s'en est acquitté en philosophe plein de lumières, et en écrivain éloquent.
Si notre héros commun eut des connaissances plus étendues que profondes ; s'il eut dans l'esprit plus de cette activité.avide qui s'élance vers plusieurs objets, que de cette pénétration patiente qui s'attache jusqu'au bout a l'objet dont elle s'est une fois saisie; si enfin d'autres ont laissé des découvertes plus sublimes a la philosophie, personne n'a laissé de plus grands exemples aux philosophes.
Plus je sens vivement son mérite , Messieurs , plus je dois être étontié d'occuper sa place. Sans doute vous avez voulu, par cet exemple, encourager nos écrivains a puiser dans ces mines fécondes de l'antiquité , que le bel esprit moderne a trop abandonnées. Quels étaient donc ces hommes, qui, après tant de siècles^ font encore la ré-
putation de ceux qui les imitent ou les traduisent? Pope et Drydea en Angleteire, Annibal Caro en Italie^ont dû, Tua
a Homère y les autres à Virgile ^ la plus belle partie de leur gloire. Bien loin au-dessous d'eux , Messieurs ^ je dois au prince des poètes latins Thommage de votre choix , et c*est pour mon auteur favori que je m'enorgueillis de vos suffrages ; il me servit à les obtenir , vous m'apprendrez à les mériter. Ici se trouvent réunis tous les genres de talents; ici la tragédie et la comédie m'offrent ce qu'il 7 a de plus touchant dans la peinture des passions , et de plus piquant dans la peinture des mœurs. Ici la poésie , tantôt peignant avec magnificence les phénomènes des saisons, tantôt descendant avec noblesse à des badinages ingénieux ; l'éloquence, célébrant dans les temples et les lycées le$ vertus des grands hommes ^ les principes des arts discutés , leurs procédés embellis par le charme des vers ; l'art important d'abréger l'étude des langues , la connaissance profonde des langues anciennes , la nôtre enrichie par vos ouvrages , épurée par le commerce de ce que la cour a de plus grand par la naissance, de plus aimable par l'esprit; la morale déguisée sous d'agréables fictions; l'histoire écrite avec éloquence et sans partialité ; la fable qui , créée par un esclave dans la Grèce, embellie a Rome par un affranchi, se glorifie de devenir, entre les mains d'un des premiers hommes de la cour, l'instruction des grands et des rois : tout semble m'offrir la réalité de ce fali^uleux Hélicon où habitaient toutes les divinités des arts.
Et quelles couleurs prendrai-je pour peindre cet homme qui réunit a lui seul tous les genres; qui, dans la carrière des lettres, après avoir, comme un autre Hercule , épuisé tous les travaux y ne s'est point, comme lui, permis de re«
poSy et ne s^est point prescrit de bornes; dont le génie est également étendu et sublime, qa*on pourrait comparer , par une image y gigantesque^ s'il ne s'agissait de lui, à ces montagnes qui y non contentes de dominer la terre parleur élévation, Tembrassent encore, sous différents noms, par rimmensité de leur chaîne?
Au sentiment de Tadmiration succède celui de la reconnaissance. Je vois dans cette assemblée des personnes dont Tami tié pour moi remonte jusqu'à mon enfance ; j'y distingue ce compatriote chéri, ce panégyriste éloquent des grands hommes, qui le premier m'inspira l'amoor de la poésie et le désir d'honorer notre patrie commune , qui, malgré mes efforts, aurait encore le droit de demander ce que j'ai fait pour elle et pour sa gloire, si en m'adoptant , Messieurs, vous n'eussiee daigné m'associer à la vôtre.
Eh ! puis-je contempler la splendeur de ce corps célèbre, sans me rappeler ses illustres auteurs! Vous avez pour pro* tecteurs de grands monarques, pour fondateurs de grands hommes. C'est ce roi, véritablement grand en tout, qui illustra ses premières années par ses victoires, et les dernières par sa constance, et à qui il manquerait peut-être la plus belle partie de sa gloire, s'il n'eftt été qu'heureux. Cesit ce Seguier, qui tempéra, par 4e charme des lettres, l'auguste sévérité des lois; c*est ce Richelieu, ce ministre avide de tout genre de gloire, qui, d'un côté, par une audace sublime, relevait la timidité rampante de la politique; de l'autre, ennoblissait, si je l'ose dire, la jalousie littéraire, ordinairement si basse , en honorant de son envie les palmes dé Corneille.
A ceux qui , confondant les lettres avec l'abus trop réel des lettres, prétendit qu'elles sont dangereuses aux lois ,
A LrACADJiMIE. ^9
au gouvenMiaefit , à Fautofitë royale , vous pouvez donc répondre que vous avez pour auteurs et pour protecteurs^ùa grand magîatiat, un grand ministre, un grand roi.
Et quel nouveau protecteur vient animer vos travaux ?
CVal celui de l'état.; c'est ce roi dont la bonté active a devancé nos espérances ^ qui a essayé par des bienfaits la douceur de régner.. Auguste espoir de la France , jouissez de vi3itre gloire, jouisses du bonheur que vous méritez si biei^, dc^commapder a des Français! Tant d^tres princes om deà. sujets, el vous avez un peuple, un peuple qui res» seat pour ses tois Tivresse de Tamour et l'enthousiasme de la fidélité, <{ui obéit a la tendresse, qui se laisse gouverner par Texemple. Entendez-vous ces i^plaudissements qui vous reçoivent, quî vous assiègatit au sortir de votre palais? Voyez-vpuà cette foule qui s'empresse autour de votre char? Et, lorsqu'au milieu de ces cris d'allégresse, ralentissant votre marche , charmé de voir Votre peuple , lui prodiguant, sans pouvoir Fen rassasier, le bonheur .de vous voir, vous prolongez vos plaisirs mutuels, est-il, ful'il januûfi un triomphe que vous puissiez encore envier? Ces applaudissements ne sont point un vain bruit : c'est le l^ge de ttolre honhéur et de notre* gloire. Un roi avait chacgé lia homme de sa oour.dô lui rappeler tous les jours ses devoirs i vot^e peuple vous, le rappelle de la manière la plus touç];iaj;ite. En vous annonçant qii'il vous aime , ses cris VO0S disent assez de l'aimer , et votre coeur vous le dit encore mieux. Pouf rions^nous craindre les flatteurs ? Mais quand vous i^'eci seriez pas nuturellemeat reunemi , quel charme pourriez* vous t4'0uver à, la fausse douceur de Tadulatio» ^ aprè$ avi^' éprouvé, la douceur pure de ces acclefmations si flattei^^? Malheur au soaverûn qui ^ après avoir goûté h
8o DISCOURS
plaisir d'être aimé de ses sujets, peut voir tranquillemeift les cœurs se refermer pour lui !
La plus grande partie de ces fidèles sujets ne peut vous faire entendre les cris de son amour, mais elle vous envoie le prix de ses sueurs , mais son sang est prêt a couler pour vous. Déjà f du milieu de la capitale s*est répandu dans les provinces, dans les villes, dans les armées , sous les cabanes du pauvre , le bruit des prémices heureuses de votre règne.
Bien loin de redouter votre jeunesse, nous en tirons d*heureux augures. C'est Tâge oii l'ame sensible et tendre s'ouvre k Tamour du beau , et s'épanouit a la vertu. Nous croyons voir ce moment , le plus intéressant de la nature , ce moment de l'aurore, où tout s'éveille, tout se ranime ^ tout reprend une nouvelle vie. Ce plaisir si touchant de rendre un peuple heureux , vous en savourez mieux la dou^ ceur , en le partageant avec votre auguste épouse, qui présente le plus beau spectacle que la terre puisse offrir au ciel , la beauté bienfaisante sur le trône. Combien de fois vos cœurs se sont-ils rencontrés avec délices dans les mêmes projets de bienfaisance! Couple auguste! autrefois votre bonté était trop resserrée dans le second rang de l'état: eh bien ! la voila libre , un vaste empire lui ouvre une immense carrière; tous deux, ad'heureuses inclinations, vous joignez de grands modèles : la reine , une mère adorée de ses sujets;
vous, un père qui eut été adoré des siens , si le ciel Mais
hélas I ne rouvrons pas la source de nos larmes. Il vous parle, ce père, du fond de son tombeau. « Mon fils, dit-il, » fais ce que j'aurais voulu faire , rends heureux ce bon » peuple ! .Te me consolais quelquefois d'être destiné au » trône, par l'espérance de lui prouver mon amour, et de » mériter le sien. )> Vous hériterez aussi de son goût pour
A L'ACADÉMIE. 8i
les lettres et les arts , dont la culture suppose toujours un état heureux et florissant: ce sont des fleurs qui naissent après les fruits. Vous ne pouvez les aimer sans protéger ce corps illustre qui , pour le louer par les expressions mêmes de votre auguste épouse , a fait de la langue française la langue de l'Europe, Pour moi , qu'il daigne adopter aujourd'hui^ je me féliciterai a jamais de vous avoir offert le premier ce tribut académique , et je regarderai toujours cette époque comme la plus glorieuse de ma yie«
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REPONSE
De m. 1,'ÀBBé DE RADONYILLERS
An Discours de M. DELILL£.
OKSIEURy
Vous venez prendre place parmi nous plus tard que nous ne devions Tespérer. Uévénement le plus funeste nous a tenus long- temps renfermés dans la douleur et dans le silence. Bientôt il a entraîné après lui d'autres sujets d'alarmes.
Nous avons tremblé pour de nouvelles Iphigénies, victimes courageuses, non de Tambition d*un père ^ mais de la piété filiale. Trois sœurs , placées a côté Tune de l'autre sur le même autel, préparées au même sacrifice, ont vu
le glaive long-temps suspendu Hâtons-nous de dire qu il
n a pas frappé. Le même coup, qui en frappait une, les immolait toutes les trois.
On commençait a peine à respirer , lorsqu'on apprend que les têtes les plus élevées de l'état se préparent à braver la cruelle maladie, dont nous déplorions les ravages. A cette nouvelle , tous les cœurs sont émus , tous les esprits sont partagés. Un même intérêt, un amour égal, plus timide dans les uns, plus hardi dans les autres, iiispire
des avis opposés. Pourquoi , disent ceux-là , confier en même temps toutes nos espérances à une mer qui a ses écoeils? Pourquoi, disent ceux-ci , s'effrayer d'un léger orage qui pousse les vaisseaux dans le port ? Les règles de l'art, un nombre infini d'expériences , le courage surtout et la gaîté des malades volontaires , en un mot, tout noQS rassurait ^ mais quand il s'agit de ce qu'on a de pkrs précieux et de plus cher, après que la raison est pleinement rassurée, le cœur tremble encore secrètement. Enfin nos craintes sont dissipées , et dissipées pour toujours. Qu'il nous serait doux de nous livrer aux transports de la plus vive allégresse \ Mais dans ces jours d'un deuil général, des transports de joie ne nous sont pas permis.
La nation n'a pas cessé encore de donner des larmes a son roi; et l'Académie, qui les partage, y joint celles qu'elle doit a son auguste protecteur. Notre amour est la mesure de nos regrets. Eb ! quel prince fut jamais plus aimé ? Ne me demandez pas s'il fut adoré dans sa famille -, demandez-le a tous ses augustes enfants ; ou , si le respect ne vous permet pas de les interroger, jetez seulement les yenx sur les princesses ses filles , vous verrez les marques récentes de leur tendresse , comme de leur courage. Louis était roi, et il eut des amis; ne vous en étonnez pas, il les aimait lui-même, comme il en était aimé. Parmi la foule des officiers attachés à sa personne , il n'en est aucun qui ne raconte quelque bienfait reçu de son maître, ou des traits de bouté plus précieux que les bienfaits. Quittons la cour, et parcourons les provinces. Le peuple qui les habite ne connaissait que le nom de Louis. A l'abri de ce nom sacré, il a joui d'une tranquillité
constante. Nos pères n*ont pas eu le même avantage ; ila ont vu brûler encore le feu de la guerre civile , allumé dans ce royaume depuis deux siècles ; ils ont vu encore les armées ennemies porter Talarme jusque dans la capitale. Louis a régné soixante ans ,.et dans tout le cours de soa règne la France a été exempte des troubles domestiques et des invasions de Tétranger ; car je ne compte pas quelques incursions sur nos froutières les plus éloignées , d'où il n*a fallu , pour chasser Tennemi , que le temps de le joindre. Je parle d'ennemis ! jugez si Louis eut Fart de gagner les cœurs : il se fit aimer de ses ennemis même , ou , pour mieux dire^ de ses rivaux, par sa modération dans la victoire. Rapprochons-nous enfin de ces retraites paisibles consacrées aux sciences. Quel est le corps littéraire qui n*ait pas ressenti les effets de sa protection, et qui n'ait pas eu quelque part )i ses grâces? Et pour citer ici un fait qui nous regarde en particulier , tous ceux qui furent à portée de Fentendre ^ vous attesteront que, dansTun de ses derniers jours, il daigna encore s'entretenir assez long-temps de l'Académie. Les Frauçais des temps a venir, qui liront plusen détail dans l'histoire, les traits que je n'ai pu qu'indiquer , et mille autres que j*ai omis, entreront dans nos sentiments, et le roi que nous pleurons sera pour eux, comme pour nous, Louis leBien-àimé. Vous nous aiderez , Monsieur , a célébrer sa mémoire; c'est lui des devoirs de la place que vous venez prendre aujourd'hui : elle était due a lauteur des Géorgiques françaises. Votre poème , qui a pour tous vos lecteurs le mérite d'une versification élégante et facile , a encore un autre mérite pour nous : il a enrichi notre littérature nationale. Jusque-là Virgile ne se trouvait point dans un cabinet de livres français. Les traductions en vers qui en ont été faites
autrefois sont oubliées, et les traductions ^n prose ne sont pas Virgile : une marche lente et timide peut-elle attein* dre un vol rapide et hardi ? La prose conserve le fond de Touvrage; mais qu'est-ce que le fond d'un ouvrage d'esprit dépouillé de ses plus beaux ornements? Si je lis les Geor^ques comme une instruction sur l'agriculture , elles me paraissent au-dessous des traités de cet art les plus superficiels. Mais qu'un homme de génie leur rende la parure poétique ; qu'une précision élégante rajeunisse une maxime usée , relève une observation commune , embel» lisse un précepte aride ; qu'une description touchante remue le cœur ; qu'une figure hardie transporte l'ame ; qu'une harmonie variée flatte l'oreille : alors je reconnais Virgile. Ce n'est plus une ébauche légère , une froide image , telle que la prose peut la tracer avec ses crayons uniformes: c'est un portrait ressemblant y avec l'air , Tattitude, les couleurs, la vie de l'original; un portrait, en un mot, tel qu'on le voit dans vos Céorgiques.
Poursuivez^ Monsieur , vos travaux sur V Enéide. Des amis éclairés , confidents de vos ouvrages , applaudissent déjà à vos essais. Parcourez toute la carrière : le succès des premiers pas vous est un garant assuré de la gloire qui vous attend au terme. Je sais que vous pourriez ausd vous couronner de vos propres lauriers ; et les vers que nous allons entendre en seront la preuve. Mais ne pensez pas qu'en nous donnant une Enéide française, vous renonciez au nom d'auteur : traduire de beaux vers en beaux vers y c*est écrire de génie.
L'entreprise que je vous propose est longue et pénible^ S'il fallait un exemple pour vous animer, je ne le chercherais point hors de cette compagnie. Je vous citerais seulement
M. de la Condamine, *a qui vous succédez. Je ne in*éteB«r \
drai pas sur son éloge: je ne pourrais quaflaiblir TefTet du discours éloquent que vous venez de prononcer. Je me borne donc à recueillir quelques uns des traits principaux qui foroMiient son caractère.
M. de la Condamine aimait de goût le bien public et les sciences , comme on aime ordinairement les plaisirs y les honneurs et les richesses : c*était en lui une passion; et quand il voyait jour à la satisfaire y il comptait pour rien les obstacles y les travaux et même les dangers. Cette passion toujours brûlante dans son cœur , 6*enflammait encore davantage par le choc de la dispute. Alors, défenseur inébranlable de la vérité combattue, il la soutenait avec tant de chaleur , avec de si grands efforts pour la faire triompher y qu'on pouvait mettre en doute s'il aurait eu aucun regret d'en être la victime. Eh ! ne puis*je pas dire qu'il l'a été ? L'excès de ses fatigues au Pérou l'a fait survivre a une partie de ses sens. Qui sait si ce n'est pas encore par enthousiasme du bien public qu'il a exposé ce qui lui restait de vie? Quoi qu'il en soit , il sera toujours compté entre les hommes illustres de son siècle; il aura même une place distinguée , par le hasard unique qui a rassemblé dans sa personne les sentiments les plus nobles y les aventures les plus singulières , et les talents les plus variés. Géomètre estimable y astronome laborieux , voyageur infatigable, observateur exact, écrivain correct, à tant de noms il voulut joindre celui de poète. Les vers avaient été dans sa jeunesse l'amusement de ses loisirs et le délassement de ses études ; ils devinrent , au temps de sa vieillesse , un soulagement utile dans ses infirmités , et un alimeot nécessaire à lactivité de son esprit. Vous avez dé-
trîty Monsieur, son triomphe poétique, quand les route» de ce palais retentissaient de ses louanges, que lui seul n'en* tendait pas. Sans doute les égards dus à un vieillard si ce* lèbre, le souvenir des événements de sa vie, et la vue de son état, intéressaient pour Tauteur, et donnaieiit du prix a Touvrage; mais , indépendamment de ces circoDs* lances , une composition pleine de feu , des expressions fortes , des vers heureux justifiaient les aoclamatioiis gé« nérales. Si donc la reconnaissance publique élève un jouf des monuments dans les plaines de Quito, aux hommes illustres qui y ont si bien mérité des sciences , sur le monu* ment de M. de la Condamine, parmi les sphères, les quarts de cercle et les compas, on pourra aussi laisser paraître quelques branches de laurier.
Pour remplir les devoirs de la place que j*ai Thonneur d^occuper aujourd'hui , j'ai commencé mon discours par les regrets dus à Tauguste protecteur que nous avons perdu; je le terminerai par Thommage que doit TAcadé-imie , dans cette première séance publique , à son nouveau protecteur. Au reste, Messieurs, n'attendez pas de moi le langage étudié d'un orateur qui emploie les couleurs de l'éloquence ; je parlerai le langage simple d'un témoin qui dépose fidèlement ce qu'il a vu. Ayant eu l'honneur d'approcher ce prince pendant long- temps, la vérité que je devais par état lui dire à lui-même , je vous la dirai de lui avec la même sincérité. La justesse d'esprit « la droiture de cœur, l'amour du devoir, telles sont les qua* lités principales dont le germe s'est montré dans le roi dès son enfance, et que vous voyez se développer tous les jours depuis son avènement au trône. Il en est d'autres , non moins importantes pour sa gloire et pour notre bonheur^ que vous
verrez âaos les oceasions se développer également : ami de Tordre , il maintiendra le respect pour la religion , la décence des mœurs , la règle dans toutes les parties de Fadministration ; ennemi des frivolités, il dédaignera un vain luxe, de vaines parures, un vain étalage de dis** cours superflus. Ne craignez pas que la louange Tenivre de son encens ; la louange , dès qu elle approchera de Tadulation, n'arrivera pas aisément jusqu'à lui; lorsque les hommages dus au trône ne lui ouvriront pas l'entrée, il saura la repousser en l'écoutant avec un air de froideur et peut-être d'indignation. D'ordinaire on dit aux rois de se garder des flatteurs; aujourd'hui il faut dire aux flatteurs de se garder du roi. Cependant être roi a dix-neuf ans ! Mais rappelez- vous y Messieurs , que c'est à dix-neuf ans précisément queCharles-ie-Sage, le restaurateur du royaume, prit en main les rênes du gouvernement. Puissent nos neveux , après l'expérience d'un long règne , donner a Louis XV I le même surnom que nos ancêtres ont donné à Charles V !
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n^w%nfyy^ v %/v%f%/¥ v vv¥yvif v v9fy%vv^%nfw%/%nt%/v%/%/v%fw/wfyv^
RÉPONSE
De m. DELILLE , Directeur de l'Académie française , Ao D1S6OV&S HE M. LEMIERRE. (a5 janyier 1781.)
iVloNSIEURy
L* Académie répond ordinairement au public du choix de ses membres : aujourd'hui , c'est le public qui lui est garant du vôtre ; c'est lui qui a sollicité pour vous^ et ja* mais sollicitation n'a été ni plus pressante ni plus honorable. Il est vrai que vous avez vous-même brigué son suffrage et sa iaveur, de la manière la plus puissante et la plus sûre y par vos talents et vos ouvrages.
Mais pourquoi faut-il que l'Académie ne puisse se féliciter d'une acquisition nouvelle , sans déplorer une perte? Dans M. l'abbé Batteux, elle regrette un littérateur estimable , un écrivain élégant , un dissertateur ingénieux, un grammairien habile, et un admirateur éclairé de l'antiquité. C'est sans doute cette admiration qui lui fit tenter une traduction d*Horacey k laquelle- il attachait peu d'importance. Il m'a dit plus d'une fois qu'il n'avait voulu que faciliter l'intelligence de l'auteur , sans avoir jamais prétendu en représenter la grâce , la force ou Tharmonie. Je dois en parler moins modestement que lui; la gloire de nos confrères morts est doublement sacrée. D'ailleurS; si les auteurs les plus
difficiles à traduire sont ceux qui ont le plus éminemment le mérite du style , k supériorité d'Horace en ce geat9 est une excuse pour son traducteur ; nul poète n'a plus de grâce , et la grâce est plus intradotsîUeque la force. Elle est aussi difficile a saisir qu'a définir; elle n'a que des demimouvements^ que des formes heureusement indécises ; tout y est indiqué , rien n'y est prononcé. Eh! que ne risquent pas j dans le transport d'une langue a une autre , des beautés si délicates et si frêles.
Un autre mérite de ce poète , non moins efirayant pour le traducteur , ce sont ces expressions fécondes et hardies , qui y rassemblant k-Ia-fois plusieurs sensations intérieure-' ment enrichies des idées accessoires qu'elles représentent, donnent au style un élancement et une célérité qu'il est difficile d'atteindre. Mais je parle de difficulté^ et non pas d'impossibilité : bien peu d'idiomes ont une beauté primî^ tive et élémentaire. On peut dire des hmgues ce que l'orateur romain disait du discours : il n'y a pas de matière plus molle y plus obéissante; les usages , les mœurs , les climats, les circonstances les façonnent de mille manières; mais de toutes les impressions qu'elles reçoivent, celle du génie est la plus puissante et la plus profonde ; c'est lui qui les pénètre de sa force , les empreint de son caractère , les embellit de son éclat , les épure, les transforme; et, quand ce prodige est fait , ne dites pas; voilà la langue de ce peuple, de cette nation ; dites : voila la langue de ce poète , de cet orateur. Je dirai plus; la langue que je peignais tout k l'heure comme si docile et si souple , je pourrais, k d'autres égards, vous la peindre impérieuse, exigeante. En effet , elle n*avoue parmi les écrivains que ceux qui lui apportent des tributs nouveaux ; et elle déshérite, si j'ose ainsi parler , ceux qui
n^aocroissent pas son héritage. Or, rien n^enrichit plus les langues que leur commerce mutuel ; mais il en est de ce commerce comme de celui des peuples : pour faciliter les échanges , il faut commencer par vaincre les pré« ventions et les antipathies nationales.
Au reste , si M. 1 abbé Batteux n'enrichit pas la langue par SCS traductions , il lui fit des présents estimables dans les ouvrages qu'il composa depuis lui-même. Il a donné , sur la poésie et l'éloquence , des préceptes dont les étrangers lui sont encore reconnaissants : non que je pense que ces préceptes soient absolument nécessaires au génie ; les grandes méditations y les grands talents , les grands exemples^ voilà la source des beaux ouvrages. II est une autrç utilité des livres de préceptes , trop peu sentie peut - être : c'est , en répandant le goût et la connaissance des vraies beautés, de préparer aux bons auteurs de bons juges.
Plus heureux encore que cet ancien dont le mot a été cité si souvent , M. l'abbé Batteux pouvait dire : « Ce que » j'ai dit y je Tai fait. ^ Il a pratiqué avec succès ce qu'il avait démontré avec goût. Chargé plus d'une fois de repré^ senter l'Académie , on Ta entendu parler avec autant de mouvement qu'en comporte un discours qui n'a pas pour objet d'émouvoir une grande assemblée, avec toute la clarté, toute la justesse d'un esprit droit et lumineux ; enfin avec autant d'esprit que pouvait s'en permettre un disdple de l'abbé d'Oiivet ^ un ami de l'antiquité , et enfin un ancien professeur de cette université célèbre à qui vous avez payé, Monsieur, le juste tribut d'une reconnaissance que je par* tage avec vous. On Tentendit surtout avec plaisir , le jour qu'assis à cette même. place il reçut le successeur du savant et infatigable éditeur de Cicéron^ il remplit avec intérêt
gti DISCOURS
daus cette circonstance la fonction douloureuse d'un direc*teur chargé de féliciter le successeur de son ami : sa dou-< ]eur n^âta rien a la dignité de représentant de l'Académie , et celle-ci ne diminua rien de l'expression de ses regrets. Hélas! par une combinaison d'événements bien remarquables , ce nouvel académicien reçu par M. TabbéBatteux , c'était M. l'abbé de Condillac , dont la mort funeste et prématurée a suivi de si près la sienne, et destiné a être remplacé dans l'Académie le même jour que celui qui l'y avait introduit.
Mais ne mêlons point ensemble les regrets de ces deux pertes , et livrons-nous du moins au plaisir de voir la première si avantageusement réparée. Plus d'un ouvrage, Monsieur y vous a mérité la place que vous occupez.
Parmi ces ouvrages , permettez que je distingue d'abord ceux qui ont attiré sur vous les premiers regards de l'Académie y et qui lui sont en quelque sorte personnels : elle se souvient avec plaisir de vous avoir vu au rang des athlètes , disputer et remporter ses prix ; et dès-lors il était aisé de prévoir que vous seriez un jour au rang des juges.
Des joutes académiques vous avez passé aux joAtes plus brillantes du théâtre ; et je conçois l'attrait qui a dû vous y entraîner. Le théâtre en effet est le véritable empire de la gloire littéraire. Dans les autres genres , les suffrages sont épars , souvent perdus pour l'auteur; il n'entend pas toute sa renommée , et les rayons de la gloire ne viennent que successivement et lentement se réunir enfin sur son front ; mais au théâtre , c'est au milieu des acclamations , des cris de l'ivresse , dans le lieu même de son succès, et y si j'ose m'exprîmer ainsi, dans le champ de la victoire , que l'auteur reçoit sa palme et sa couronne , de
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r^lite brillante de la nation assemblée. Cette sensation de gloire qui doit aller profondément krame, vous l'avez éprouvée , Monsieur , plus d*une fois. Des tragédies pleines de la connaissance des effets du théâtre , vous ont donné parmi vos rivaux un rang distingué. Dans le choix de quelques uns de vos sujets , vous avez intéressé au succès de vos tragédiesce sexe dont la sensibilité, plus facile k émouvoir, est pourtant si flatteuse. C'est sous sa protection que vous semblez avoir mis Hjpermnestre et la fleuve du Malabar. Dans Tune , il vous a su gré d'un héroïsme qui rhonore; dans l'autre, il vous a su plus de gré peut»être encore de rhéroïsme qui se dévoue pour lui ; mais des situations intéressantes, une marche rapide, voila ce qui aie plus eiBcacement protégé ces deux pièces.
• SI l'envie vous objectait qu^une. partie de leur succès est due aux effets du théâtre et du jeu des acteurs , vous pourriez lui répondre qu'il y a un vrai mérite a prévoir ces effets; et le public, accourant en foule k ces pièces, achèvera la. réponse, ou plutôt rendra toute réponse inutile , car dans ce genre les critiques sont obscures et passagères, la réfutation est éclatante et durable.
Dans les intervalles de vos succès^ au théâtre, vous vous êtes exercé dans le genre didactique. Vous avez fait comme ces peintres qui, après avoir, dans des tableaux d'histoire , déployé de grands caractères et l'expression touchante des passions, descendent quelquefois k des tableaux de genre, qui ne valent que par la beauté de l'exécution et la vérité des détails. Cette comparaison , Monsieur, rappelle de plus d'une manière votre estimable poërae de la Peinture ^ moins connu de cette partie du public qui n'applaudit guère des vers qu'au théâtre , mais estimé des véritables connaisseurs.
g4 DISGOIJRS
S*il est vrai, comme Ta dit Horace, que la peinture et la poésie soient sœurs, jamais sujet ne fut plus heureusement choisi, et votre poëme a resserré Tantique alliance et la fraternité de ces deux arts.
Un autre sujet moins heureux peut-être en^ffet, mais plus fécond en apparence, est venu rire a votre imagination avec tous les charmes de la variété et Tintérêt d^un poëme national : vous avez mis en vers les usages et les coutumes de votre pays. Ovide vous en avait donné Fexemple et ridée ; mais combien son sujet lui offrait de res« sources dont vous avez été privé 7 Notre religion vénérable et sainte repousse k fiction; leur culte abondait en mensonges riants. Plusieurs de leurs usages avaient été choisis chez ces Grecs û polis et si ingénieux ; plusieurs des nôtres sont nés chez des peuples barbares. Nos usages manquent surtout d*un but politique; les leurs étaient une seconde législation qui gouvernait le peuple par les sens. Ces cérémonies imposantes et religieuses qui accompagnaient les traités de paix et les déclarations de guerre , Tonverture et la clôture solennelle de Tannée ; ces Bacchanales pleines de la joie tumultueuse du dieu qu'elles célébraient; ces jours privilégiés des Saturnales, ou la servitude rejetait avec transport des fers qu'elle devait trop tôt reprendre ; ces fêles riantes de Cérès et de Flore , la pompe majestueuse des triomphes , la magnifique absurdité des apothéoses ; enfin toutes ces solennités , tantôt champêtres, d'un peuple agriculteur, tantôt militaires, d'un peuple conquérant; et, dans les derniers temps , toutes les richesses des nations vaincues, prodiguées dans ces fêtes des souverains du monde : quel plus riche et plus magnifique sujet?
A L'ACADÉniE. gS
On ne m^aceusera pas d*exagérer. Et comment exagérer quand on parle cle Rome? Et encore je n'ai rien dit de la beauté da climat , qui les dispensait d'enfermer dans des prisons l'aNégresse publique; de ces spectacles superbes étalés en plein air^ et dont un soleil pur et un beau ciel auraient pu faire Tornement et h décoration.
Vousn'aTiez aucunede ces richesses, Monsieur; comme Français, je l'avoue a regret; mais si Yon ne sent pas dans votre poème Tinspiration d'un sujet benreux, on y reconnaît souvent celle du talent, et toujours celle de lamour de la patrie, pour qui, vous le savez, Monsieur, comme il n'est point de climats affreux, il n'est pas de cou* tûmes barbares. D*aill^urs, aux beautés nationales et locales^ vous avez substitué des peintures intéressantes en tout temps et en tout lieu , les grands spectacles de la nature ,. les phénomènes des saisons. En parcourant les campagnes que vous peignez avec intérêt , vous saisissez , vous consacrez les traces de 'la bienfaisance touchante qui va surprendre rindigence sous le chaume (i); et dans la peinture que vous en faites, le public a reconnu avec plaisir les traits de la personne auguste (2) qui honore cette assemblée de sa présence y et dont je n'aurais osé blesser la modestie, si l'éloge que vous avez fait de son cœur ne faisait celui de vos talents.
Dans les éloges que vous êtes condamné a entendre de moi , je ne suis que l'écho des gens de lettres : ce sont eux encore qui reconnaissent dans vos beaux vers un caractère original, et surtout une heureuse rapidité, qualité si rare et si
(i) Allusion à un épisode du poëme àet Fastes. (a) Madame la duchesse d^Orléans.
g6 DISCOURS
essentielle a la poésie , qui doit tou)pur$ s élancer et jamais s'appesantir. Telle qu'elle nous représiefnte ces divinités fabuleuses, qui, dans leur marche aérienne et légère, semblaient ne point toucher la terre; telle çUe doit être ellemême; ou, si vous me permettez une comparaison qui vous soit moins étrangère, j'appliquerai a la poésie en général, et a la vôtre en particulier, ce vers charmant de votre poëme des Fastes :
Même qpiand Foiseaa marche , on saut qo^il a des ailef .
A VOS titres littéraires , vous en avez joint de plus intéressants encore; ce sont vos qualités personnelles, ces vertus domestiques qui restent cachées tant que le talent demeure obscur, mais que la réputation littéraire éclaire tout-a-coup et décèle au public ; qui réfléchissent sur les talents je ne sais quel éclat plus doux, préparent plus sûrement des triomphes, les font chérir a la rivalité et pardonner même à l'envie.
On a aimé dans vous jusqu'à cette franchise d'un écrivain de bonne foi , qui , sans blesser la vanité des autres, leur laisse apercevoir le sentiment qu'il a de ses propres forces: franchise bien supérieure a cet amourpropre timide et honteux qui, craignant de se laisser pénétrer, garde un dépit secret à quiconque ne vient pas au-devant de lui , et ne le dispense pas de sortir de son adroite obscurité.
Cette manière de penser et de sentir vient de se montrer encore dans le beau discours que nous venons d'entendre. Comme homme de lettres, vous y avfz parlé avec noblesse de vous-même ; comme ami de l'humanité, vous y avez parlé avec intérêt et avec attendrissement d^ la
perte qui vient d*affliger toute TËurope. Permettez que je joîgue mes regrets aux vôtres; votre triomphe n*en peut être ohscurci ni attristé. La douleur qu'inspire la mort des grands hommes^ et Marie-Thérèse en fut un, est toujours mêlée de quelque chose de consolant. Au sentiment de leur perte se joint celui de leur gloire. C^est du milieu de cette nuit de deuil que se lève lYurore de leur immortalité. Les Français , d ailleurs , ont un motif particulier de consolation ; nos yeux , après s'être reposés avec attendrissement sur le tombeau de Marie- Thérèse y se reportent avec plaisir sur ce trône où sa plus noble et sa plus fidèle image brille des grâces réunies de la jeunesse y de la beauté et de la bienfaisance. Un membre de cette compagnie (i)^ également distingué par son rang et par ses qualités personnelles, a porté avec noblesse et avec dignité au pied de ce trône le tribut de nos regrets;. une voix éloquente , sortie de cette même Académie , va bientôt, au pied des autels, rendre a ces mânes augustes un hommage plus solennel. Entre ces deux éloges , s'il en était un qu'on pût placer avantageusement , ce seraient ces paroles mémorables d'un roi (2) qu'on reconnaîtra aisément : « Elle fut, écrivait-il, la i> gloire du trône et de son sexe; je lui ai fait la guerre, M mais je n'ai jamais été son ennemi. »
Ce peu de mots sur une grande reine, écrits par un grand roi à un philosophe célèbre, et si intéressants a recueillir, parce que c'est faire l'éloge de tous 'trois, ne seront pas sans doute la moins éloquente des oraisons funèbres de l'impératrice-reine.
(i) M. le prince de Beauveau.
(a) Frédéric-lc-Grand.
RÉPONSE
De m. DELlLL£y DiRSCTEua de l'académie française ,
Au Discours de M. le Comte be TRESSAN. ( a5 janr. 1781. )
iVX onsicuRy
Le tribut d'éloge que vous avez payé a la mémoire de M. Tabbé de Condiilac y me dispenserait de rien ajouter à ce que vous en avez dit , si mon devoir et mon inclination ne m'avertissaient également de jeter aussi quelques fleurs sur son tombeau. Vous ne regrettez qu'un homme de lettres^ et je regrette un confrère.
M. de Condiilac orna d'un style noble, clair et précis , différents objets de la métaphysique , cette science a*la-ibis si vaste et si bornée; si vaste par son objet, si bornée par les limites prescrite à la raison. Placée entre les mystères augustes de la religion et les mystères impénétrables de la nature, entre ce qu'il est ordonné de croire et ce qu'il est impossible de connahre^ elle peut creuser dans ce champ si étroit I mais elle ne peut l'élargir.
Abandonnés, par leur religion , à toute la liberté de leurs rêveries philosophiques, les anciens, si admirables d'ailleurs en morale et en politique , ne nous ont guère transmis, dans, leur métaphysique , que des absurdités qui ^ pour rhonneur de la raison, devraient être dans un profond oubli , m!iis qu'un respect curieux pour tout ce qu'a pensé l'antiquité, a condamnées à rester immortelles.
Et cependant telle est la destinée des anciens, que dans presque tous les arts, presque toutes les sciences, les modernes se sont appuyés sur eux : ils n'ont pas achevé tous les édifices des arts, mais ils ont posé les fondements de
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tous; et le système de Loke n'est, comme on le sait, qu'un développement très neuf d'un axiome très ancien , que rien n'existe dans la pensée qu'il n'ait passé par les sens. C'est ce même axiome que M. l'abbé de Condillac a développé d'une manière encore plus lumineuse; en reprenant, où Loke les avait laissées , des idées dont il semblait avoir méconnu la fécondité, comme on voit dans les mines un ouvrier habile revenir sur les traces des premiers travaux, et saisir une. veine abandonnée.
Tel est l'objet du beau Traite des Connaissances hu^ maineSf qui plaça tout d'un coup M. l'abbé de Condillac au rang des philosophes les plus distingués. Je ne m'étendrai pas sur ses autres ouvrages que vous avez si bien appréciés; je ne me laisserai pas même séduire par cet ingénieux Traite' des Sensations f dont il dut l'heureuse idée a une femme, et qui réunit a l'intérêt de la vérité le charme de la fiction; mais je ne puis ne pas m'arrêter avec plaisir , sur le moment où M. l'abbé de Condillac fut appelé sur un théâtre plus digne de ses vertus et de ses lumières, par le choix qu'on fit de lui pour être l'Instituteur de l'infant de Parme. On a vu des philosophes célèbres refuser des propositions semblables, avec des conditions plus honorables encore et plus flatteuses , et défendre , contre la promesse de la plus haute fortune et des plus grands honneurs , leur repos honorable et leur douce médiocrité (i).
L'abbé de Condillac n'avait pas les mêmes raisons de refus. Il s'agissait d'un enfant du sang de France, et le philosophe, en acceptant, fut encore citoyen. Eh, qui convenait mieux à cette place que celui qui avait étudié si pro*
(i) D'AIcmbert Tenait de préf<£rer son repoa littéraire aa.ttun^It^ des cours , en refusant de se rendre à Pétersbourg , pour y présider à rédttcation de Théritier du trône de Russie.
fondement Tesprii huinain? Mais il ne s agissait plus àe ces brillantes hypothèses^ de cette statue animée par une ingénieuse fiction ; il s*agissait de former un enfant royal -, il fallait épier, saisir y au moment de leur naissance , diacune de ses pensées d'où devait dépendre un jour le sort de FÉtat; les diriger, les épurer, et, pour achever cette grande création, allumer dans cette ame un feu vraiment céleste , Famour du bien public.
Lorsqifon a dit d'un écrivain : il fut grand orateur, gi*and poète, grand philosophe, le public entend dire encore avec plai.<ir : il fut simple et bon. Tel fut M. Tabbé de Condillac. Pour le regretter autant qu'il mérite de Têtre , il ne suiBt pas d'avoir lu ses ouvrages ; il faut avoir connu 6cs amis, ou l'avoir connu lui-même. 11 fut pleuré..... • Qu'ajouterai-je à ce mot?
Le public vous voit avec plaisir , Monsieur , prendre ici la place de cet illustre académicien. Votre nom et votre rang ajoutent un nouveau lustre à vos talents , et vos talents rendaient votre nom et votre rang inutiles.
Aux dons de la nature, vous avez ajouté ce goût exquis, perfectionné par le commerce des sociétés les plus brillantes, dont vous-même avez été l'ornement. On sait combien les agréments de votre esprit ont embelli cette célèbre cour du feu roi de Pologne , composée des hommes et des femmes les plus distingués par la naissance , les grâces, le génie, et qu'Auguste, maître du monde, eût enviée a Stanislas détrôné.
Depuis long-temps vous vivez dans une retraite philosophique, où les lettres font votre bonheur et votre gloire. Il semble qu'elles veuillent vous payer aujourd'hui les heures que, dans vos plus belles années, vous avez dérobées pour elles aux plaisirs de la jeunesse et au tumulte
A L'ACADÉMIE. loi
des cours. Permettez-moi seulement de remarquer une chose très nouvelle dans ce partage , que vous' leur avez fait de votre vie. Daus votre jeunesse , vous vous êtes occupé de choses sérieuses ; et de savants mémoires sur quelques objets de la physique vous ont mérité Tadoptioii de TAcadémie des sciences. Dans un âge plus avancé , vous vous êtes livré aux brillantes féerie^ des romans et aux enchantements de la poésie. Digne rival des Chaulieu , des la Fare, de ce Saint-Aulaire, qui composa a quatrevingts ans quelques vers qui Font immortalisé ( car dans le plus petit genre la perfection immortah'se ), successeur de ces hommes aimables dans la célèbre société du Temple , vous avez hérité non seulement de leurs grâces et de leur urbanité , mais encore de 1 art heureux de tromper^ comme eux , les ennuis de Tâge par les près* tiges dont vous entoure votre génie aimable et facile. Le talent le plus jeune vous envierait la fécondité de votre plume élégante ; et ce que vous appelez votre vieillesse, car ce mot semble ne devoir jamais être fait pour vous^ ressemble à ces beaux jours d'hiver , si brillants , mais si rares , dont la plus belle saison serait jalouse.
Peut-être tous ceux qui ne cultivent les lettres que comme un moyen de bonheur , devraient- ils vous imiter; peut-être faudrait-il que nos études , au lieu de suivre Fimpression et le caractère de Tâge, luttassent contre son impulsion; que, comme vous, Monsieur, on opposât des méditations sérieuses et profondes à la bouillante effervescence et aux dangereuses erreurs de la jeunesse; que, comme vous, on égalât des fleurs de la littérature la plus aimable, ce déclin de Tâge où la raison chagrine ternit et décolore nos idées, et que par ce moyen on retint, du moins le plus long- temps qu'il serait possible, les douces
illusions qui sVnvoIent. Mais pour cela, Monsieur, il faudrait et ce fonds de raison qui vous a distingué de si bonne heure, et cette tournure d^imagination toujours jeune, toujours fraîche, qui, n*en déplaise à tous les romans possibles, est la véritable fée, la véritable enchanteresse. Cest par elle que vous avez rajeuni nos anciens contes de che* Valérie; ils ont |cquis plus de goAt et d*élégance , et n^ont presque rien peifiu de leur antique naïveté.
On dit que nos anciens paladins, revenus de leurs expéditions valeureuses, dans Toisiveté de leurs châteaux, se faisaient conter les exploits des braves les plus célèbres. Vous avez mieux fait encore, Monsieur ^ dans la paix de votre retraite , vous avez célébré vous-même les exploits de ces anciens héros de notre chevalerie, à laquelle vous ap* partenez par votre naissance. C*est par ce même attrait sans doute que vous avez traduit le charmant poème de TArioste, archives immortelles de ces nobles extravagances de la bravoure chevaleresque, qui, depuis , corrigée par le ridicule et réduite à son juste degré , est devenue le véritable caractère de la valeur française. Au reste, Monsieur, cet esprit de chevalerie que nous croyons si moderne, peut-être remonte- t-il plus haut qu*on ne pense. Il me semble que la Grèce eut aussi et ses paladins et ses troubadours. Hercule, Pirithoiis, Thésée, allaient aussi cherchant les aventures, ^ .exterminant les monstres , offrant leurs bras et leurs vœux
à la beauté, et Homère allait chantant ses vers de ville en yille. Enfin rien ne ressemble plus a l'héroïsme d'Homère que rhéroïsme du Tasse; car votre Ariosle, Monsieur, a chanté sur un autre ton, ou, pour mieux dire, sur d'autres tous : en effet, il les a tous.
Vous savez que lorsque son poème parut, quelqu «n lui demanda où il avait pris toutes ces folies. Vous, Monsieur,
A L'ACADÉMIE. , io5
qui Tavez reproduit dans notre langue , vous lui avez plus d'une fois demandé où il avait pris ce génie si souple et si facile, qui parcourt, saps disparates, les toqs les plus op<posés; qui, par un genre de plaisanterie nouveau i, ne relève les objets que pour mieux les abaisser; de l'expression su^blime descend subitement, mais sans secousse, iiTexpression familière, pour causer au lecteur, tout-à-coup désabusé, la plus agréable surprise; se joue du sublime, du pathétique, de son sujet, de son lecteur; commence mille illusions qu'il détruit aussitôt; fait succéder le rire aux larmes, cache la gai té sous le sérieux, et la raison sons la folie, espèce de tromperiei ingénieuse et nouvelle, ajoutée aux mensonges riants de la poésie.
Il semble que le peu d'importance qu'il parait attacher a toutes ces imaginations., aurait dû désarmeir la critique; cependant , à ce poète si peu sérieux, même quand il prait l'être le plus , elle a très sérieusement reproché le désordre de son plan. Vous savez mieux que personne, Monsieur , combien ce désordre est piquant, combien il a fallu d'art pour rompre et relier tous ces fils; pour faire démêler au lecteur cette trame, comme il le dit lui-même, d'événements entrelacés les uns dans les autres; pour l'arrêter au moment le plus intéressant, sans le rebuter; et, ce qui est le coipble de l'adresse , entretenir toujours une curiosité toujours trompée.
Vous vous rappelez la fameuse querelle des anciens et des modernes. Connaissez- vous un auteur qui eût pu mettre un plus grand poids dans la balance? Les modernes, qu'on opposait aux anciens, devaient aux anciens mêmes une partie de leur force. L'Ârioste seul, vraiment original, pouvait lutter contre eux avec ses propres armes; et ces armes, €omme celles de ses héros, étaieni enchantées.
io4 DISCOURS A L'ACADÉMIE.
Laissons à Tltalle cet éternel procès de la prééminence du Tasse et de TArioste, qui amuse la vanité nationale; leurs genres sont trop différents pour être comparés. Admirons la beauté noble , régulière et majestueuse de la poésie du Tasse ; adorons les caprices charmants , le désordre aimable et Tirrégularité piquante de la muse de TArioste. Une seule chose les rapproche : c'est le plaisir avec lequel on les lit, même dans les traductions les plus faibles, où pourtant TArioste ^ait, quoique sous la même plume, perdu beaucoup plus que le Tasse; car, quel style parmi les modernes égale celui de TArioste? Vous l'avez vengé. Monsieur, de l'infidélité de ses premiers traducteurs, et je vous dirais volontiers, en style de chevalerie : « Vous » avez redressé les torts de vos prédécesseurs. »
Cependant je vous crois déjà trop de dévouement à la gloire de l'Académie , pour exiger que j*établisse votre supériorité aux dépens d'un homme estimable dont [e nom est sur sa liste. L'ouvrage de M. de Mirabeau se lit avec intérêt; et, pour tout dire en un mot, il a traduit un roman; vous avez traduit un poëme;
Quelle obligation n'avons-nous donc pas, Monsieur, a votre vie retirée et paisible, puisqu'elle nous a valu des ouvrages aussi aimables ! Combien vous devez la chérir vousmême, puisqu'elle a tant contribué à votre gloire! Cependant, Monsieur, je ne puis m'empêcher défaire contre elle quelques vœux, non en faveur d'un monde souvent frivole qui ne vous offrirait aucun dédommagement des vrais plaisirs que vous auriez perdus , mais en faveur de l'Académie qui vous adopte : vous voyez qu'on s'y occupe de tout ce que vous aimez. Quittez donc quelquefois votre asile pour elle, et vous croirez ne l'avoir pas quitté.
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