‹ Poésies fugitives de Jacques DelilleChapitre 28 sur 45 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

I/un morceau de la Tragédie ^Othello , de

Shakespeare {i).

Son père m'estimait; par la publique voix

Il savait dès long-temps mes malheurs^ mes exploits;

Ils lui donnaient pour moi l'intérêt le plus tendre ;

Mais de ma propre bouche il voulait les entendre ;

Et moi^ pour satisfaire kses vœux empressés^

Je lui contais mes maux et mes périls passés y

Quel fut mon sort obscur^ comment par mon courage

Je sortis de la foule et devins mon ouvrage ;

(1) Voyez Othello , de Ducis, acte P'., scène V.

aoo POÉSIES

Quel revers me plongea dans la captivité | Quel ami généreux paya ma liberté ; Ce tissu varié d'espérance et d'alarmes ; Ma jeunesse afifrontantle tumulte des armes ; Quels prodiges cent fois m'ont sauvé du trépas 3 Des milliers d'ennemis moissonnés par mon bras^ Malheureux qu'à regret immolait ma victoire , Et sur qui je pleurais au milieu de ma gloire. Tantôt c'était un siège et ses longues horreurs^ L'assaillant au-dehors déployant ses fureurs, Au-rdedans tous les maux d'une ville affamée. Et la contagion dévorant mon armée.

Desdémona pensive écoutait ce discours ; Ou, si de mon histoire interrompant le cours , Quelque soin domestique exigeait sa présence, Bientôt , pour réparer ces courts momenjts d'absence ; Elle accourait vers nous , et son cœur transporté, Ecoutant mon récit avec avidité.

Partageait mon destin heureuse ou misérable, Je le vis , je saisis un instant favorable , Et surpris à son cœur sensible et généreux Une douce prière, objet de tous mes vœux , C'était de répéter , de répéter encore Ces traits qu'elle admira, ces maux qu'elle déplore; Mon récit trop modeste en taisait la moitié.

C'était trahir ma gloire et trahir l'amitié ; Depuis les premiers jours de ma première enfance Jusqu'au dernier péril qu^affronta ma vaillance, - On voulait tout savoir; et tandis que ma voix Reprenait ce récit redemandé vingt fois,

FUGITIVES. aoi

Mes courses, mes combats sur la terre et les oncles , Dans les sables déserts, dans les forets profondes, Mon coursier tout sanglant se débattant sous moi; Mon œil dans tous ses traits voyait courir TefFroi j J^entendais ses soupirs, je surprenais ses larmes. Et jouissais tout bas de ses tendres alarmes. Un jour, enfin, d'un ton mélancolique et doux : « Quel mortel , me dit-elle , a souffert plus que vous? » Entre tous vos amis s'il en est un qui m'ainie, » A conter vos malheurs instruisez-le vous-même , » Et je ne quitte plus ce touchant entretien. » Ces mots partis du cœur avertirent le mien; Elle avait révélé le secret de sa flamme.

Et Faveu de la mienne échappa de mon ame.

Sans refuser mes vœux et sans les recevoir.

Sa touchante rougeur confirma mon espoir; Elle aimait mes malheurs , et moi j'aimai ses larmes. L'amour et la pitié confondirent leurs charmes, Et firent deux époux de deux tendres amants : yoilà mon sortilège et mes enchantements.

A WK Joséphine SAUVA'GE.

Qui as^ait dessiné le portrait de la sœur de

M"«. Delille.

Bénis soient tes crayons, ô toi, jeune beauté! Qui de nos Rosalba suivant déjà les traces ,

A mes yeux consolés retraces A.VÇC tant d'élégance et de fidélité,

ao2 POÉSIES

Celle qui m'adoucit ma triste cécité:

C'est le portrait de la Bonté ^ Dessiné par la main des Grâces*

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