CHEVALIER DE SAINT-MICHEL
A Voccasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat im^alide. ( 1761. )
Archimède nouveau , qui , par d'heureux efforts , Pour dompter la nature, imites ses ressorts; Qui sers l'humanité, ton maître et ta patrie. Ma muse doit des vers à ta noble industrie.
(1) M. Turquet, célèbre professeur de philosophie. ( 1761.) (!2) M. Thomas ^ qai vient de remporter , pour la troisième fois , le prix d'éloquence de l'Acade'mie française. ( 1761. )
jL&sez d'auJtrfis sans moi sopiUer.o^t J^ur jei]i:eo3 : Qu'ils TofFr^nt à Plutus , je le dois auj: tolç»s. Les talents , de oos biens sont h ^urce fécoAde; Ils forment les trésors et les pUi$îr^ du fnoade. Sut c^U« terre ^ide, *sile des do^leur$, U\in feit paître d^es frmts , Tautrie §ème dçs fleurs. Pourquoi faut-il ! helas, que px)lre çsprit vdl^ge ITaipie que Je briliamt dont nos mœurs sont Tin^ge?
J'aime à voir de Piggl l'iadustrieuse maiu Donner de^s ^ens a» marbre , jet la vie k r;»irw. Je (Jçvorp de* yeux ces toiles ^pimées Où brillent de V^nlpo les touches ^pflammées. Voltaire, tour-à-tour sublime et gracieux, Peut chanter les héros , les belles et les dieux. Je souris à Lani, qui , bergère ou déesse, Fa^ briUer d^ps ses pas lu grâce ou la noblesse. Et toi, divin Rameau! par tes magiques airs, Peins les plaisirs des eieux , ou l'horreur des enfers. Mais serai-je insensible à ces talents utiles Qui port^at l'abondance à aps cités tranquilles ; Qui, pour mm f <en tou3 lieux, multipliant leurs soins Consacrent leur génie a servir nos besoins ?
Nou; ces arts bienfaiteurs soùt respectés de5$a§cs; Et moins ils sont briUaiits, plus on leur doit d'hpmiûagfil
Sans dputç ils te soqt dus , mortel industrieux • Oui, tu gagnes mon cœur , en étQpnaut me§ yeux. Cet art, qui suppléant la force par l'adresse. Fixe la pesanteur, calcule la vitesse, Asservit à ses lois et l'espace et le temps , Et maîtrise à sofli gré 1^ feu , l'oude et ks vei)te •
FUGITIVES. ii5
Cet art a signalé l'aurore de ta vie ; Ton ame l'embrassa par l'instinct da génie.
Déjà tes faibles mains , qae lassait ie repos , Préludaient , en jouant , à tes hardis travaiax. Un astre impérieux nous fait ce que noas sommes, Et les jeux de Ten&nce annoncenit les grands hommes : Tel Bu^n , dans le sein d'un germe à peine éclos , Déjà distingue un tronc , des fruits et des rameaux. Quels prodiges depuis ont rempli ta carrière! Je t<e suis dans les champs de ]a Flandre guerrière : Tristes champs où Gérés voit naître ses moissous Du sang dont le dieu Mars engraisse les sillons. Là ton art, sur l'Escaut, pour défendre nos villes, Posait des murs de fer et des remparts mobiles (i) , Lançait sur l'ennemi des torrents déchaînés (s). Ou portait nos soldats sur les flots étonnés (3).
Mais la gloire t'appelle à de plus grands mirades (4) : La puissance d'un art s'accroît par les obstacles. C'est par eux qu'un dieu sage, irritant nos efforts. Nous enchaîne au travail, et nous v«nd ses trésors. C'est ainsi que ses mains avares et fécondes Ont caché sous la terre, en des mines profondes , Cet or qui fait mouvoir et vivre les états , Et le bronze et l'airain tonnant dans les combats ; L'acier qui fait tomber les sapins et les chênes ,
Le fer qui de Cérès fertilise les plaines,
■ ■ ■ ■■ ■ I II. ■ i.i.i II ■III. .111 I
( 1 ) Machine de poterne.
(%) Écluses.
(3) Ponts portatifs.
(4) Dessèchement desinines«
ii6 POÉSIES
Et le métal enfiu qui, docile à nos lois , S'arrondit en canaux,* ou s'étend sur nos toits. L'Armorique long- temps , de ce métal utile, Dans de vastes marais cacha l'amas stérile.
Tu parais : l'onde fuit , la terre ouvre son sein, Et ne rend ses tributs qu'à ta puissante main.
Heureux qui sait briller par d'utiles prodiges! D'autres , féconds pour nous en frivoles prestiges , Osent prostituer à de pénibles jeux Un art qu'à nos besoins ont destiné les dieux. Pour leurs concitoyens , que produit leur adresse? Ils nourrissent le luxe , ils flattent la mollesse. Oui, dan» eux le génie est un enfant badin; Mais dans toi, c'est un dieu propice au genre homain.
Tu sentis le pouvoir de ses mains bien&isantes; Tu les mouilles encor de tes larmes touchantes, Infortuné mortel ! heureux dans ton malheur, Par ses rares talents, plus encor par son cœur! Je crois voir le moment où , des traits de la foudre, Tes bras au champ de Mars furent réduits en poudre; Je crois te voir encor , meurtri , défiguré. Traînant le reste affreux de ton corps déchiré. Te montrer tout sanglant à sa vue attendrie:
La pitié qui lui parle enflamme .son génie.
O prodige ! ton bras reparaît sous sa main , Ses nerfs sont remplacés par des fibres d'airain. De ses muscles nouveaux , essayant la souplesse , Il s'étend et se pUe, il s'élève et s'abaisse. Tes doigts tracent déjà le nom que tu chéris: La nature est vaincue, et l'art même est surpris.
Qiie ne peut point de l'art 1 activité féconde ! C'est par elle que l'homme est souverain du monde. De la nature en vain tu crois naître le rai ; Mortel ! sans le travail rien n'existe pour toi. Ce globe n'est soumis à ta vaste puissance Qu'à titre de conquête, et non pas de naissance; Et tu n'es distingué , parmi les animaux y Que par ton noble orgueil, ton génie et tes maux. Vois l'énorme éléphant^ dont la masse effrayante Fait trembler les forêts dans sa course pesante. Près de ce mont vivant , que sont tes faibles bras ? Mais sa force n'est rien; il ne la connaît pas. Tii peux bien plus que lui ; tu connais ta faiblesse , Tu sens ton indigence , et voilà ta richesse. Déjà l'art fa soumis l'air , la terre et les mers : Déjà je vois éclore un nouvel univers ; Tes jours sont plus sereins, tes champs sont plus fertiles^ Ton corps devient moins faible, et tes sens plus agiles ; Le verre aide ta vue, il découvre à tes yeux (i) Des mondes sous tes pieds , des niondes dans les cieux : A l'aide du levier, du poids et de la roue ^ Des plus pesants fardeaux ton adresse se joue; Les forets , à ta voix, descendent sur les eaux; Les rivages creusés embrassent tes vaisseaux (2); Le ciel règle leur cours écrit sur ses étoiles ,• Le fougueux aquilon est captif dans leurs voiles.
( I ) Microscope , télescope.
(i) Les ports.
ii8 POÉSIES
C'est par eux que y comblant les gouJSres de Thétis^ Tu joins deux continents l'un par l'autre a£;raiKlis. Là y pour unir deux mers , tu perças des montagnes (i) ^ Creusas des souterrains ^ inondas des campagnes. Plus loin^ de l'Océan tu reculas les eanx (a) ; Un empire s'élève ou mugissaient les £bts.
Tu changeas des marais en des plaines fertiles^ Sur l'abime des mers tu suspendis des villes (3). Les monuments du Nil y vainqueurs du. temps jaloux (4); Nés avec l'univers, ont vécu jusqu'à nous.
Oui, telle est ta faiblesse, et ton pouvoir suprême, Les œuvres de tes mains survivent à toi-même.
Autour die nous, enfin, promenons nos regards. Là , je vois de plus près , et j'admire les arts j Le cyclope , noirci des feux qui l'environnent , Verse à flots embrasés les métaux qui bouillonnent^ La flamme cuit le vase arrondi sous- nos doigts; L'acier ronge le fer , ou façonne le bois.
Sur les fleuves profonds me formant une route, Des rochers sous mes pas se sont courbés en vouie. Par les eaux (5) ou les vents (6), au dé&ut de mes mains, Le cylindre roulé met en poudre mes grains.
( i) Canal de Languedoc.
(2) Les Hollandais.
(3) Venise.
(4) Pyramides d'Egypte.
(5) Moulin à eau.
(6) Moulin à vent.
Ici For , en habit se file avec la soie (i ) ;
£n des tableaux tissus la laine se déploie (â).
Là^ le sable dissous par les feux dévorants (3),
Pour les palais des rois brille en murs tra'nsparents.
Sur un papier muet l'a parole est tracée (4)*
Par un mobile airain on grave la pensée (5) ;
Mille fois reproduite^ elle vole en tous lieux.
Le temps a pris un corps, et marche sous mes yeuï (6).
O prodige de ]'art ! sous une main hardie,
Le cuivre, des ciseaux reçoit Famé et la vie (7) ;
L'automate, animant Fi Voire harmonieux (8) ,
Forme, sous des doigts morts, des sons mélodieux.
Vois ces doubles canaux où les eaux rassemblées.
Pour jaiHir en torrents, à grand bruit sont foulées.
Si le fea dans la nuit , irrité par les vents ,
Se roule en tourbillons dans des palais brûlants ,
Mille fleuves soudain s'élèvent jusqu'au faite (9) ;
L'onde combat la flamme, et sa fureur s'arrête.
Avec plus d'art eucor ces utiles canaux
Dans d'arides déserts ont transporté les eaux.
1) TrafVkil de Tor-trait.
2) Tapisseries des Gobelins.
5) Glaces.
4) Écriture.
5) Imprimerie.
6) Horlogerie.
7) La gravure.
8) Les jGgures de Vaucanson.
9) Les pompes pour les incendies.
Privé de ce secours , le superbe Versailles I \
Étalait vainement Torgueil de ses murailles. l
Mais que ne peut un roi ? Près du riant Marli ,
Que Louis , la nature et l'art ont embelli^
S'ëlève une machine où cent tubes ensemble
Versent dans des bassins l'eau que leur jeu rassemble.
Élevés lentement sur la cime des monts,
Ces flots précipités roulent dans les vallons ,
Raniment la verdure, ou baignent les Naïades,
Jaillissent dans les airs , ou tombent en cascs^des.
Puisse un jour cet ouvrage, avec l'utilité.
Unir dans sa grandeur plus de simplicité !
Puisse une main, avare avec magnificence,
Réparer ou créer cette machine immense ;
Retrancher des ressorts l'amas tumultueux ,
Rendre leur jeu plus sûr et plus impétueux;
Sans nuire à leur effet, borner leur étendue,
Et m'étonner encor sans fatiguer ma vue !
Mortels ! de la nature industrieux rivaux , Dans leur majesté simple imitez ses travaux.
Avec le grand Newton, admirant sa puissance, Par un rapide essor jusqu'aux cieux je m'élance. Là, mon œil voit nager dans l'océan des airs Tous ces corps, dont l'amas compose l'univers. Autour du Dieu des ans, tranquille dans sa sphère,. Les astres vagabonds poursuivent leur carrière. Notre globe, qu'entraîne une commune loi , S'incline sur son axe, et roule autour de soi, La mer, aux temps marqués, et s'élève et s'abaisse j La lune croît, décroît, fuit et revient ss^ns cesse ;
Autour de leurs soleils , que de mondes flottants !
Un seul ressort produit tous ces grands mouvements.
De la simplicité quel sublime modèle !
Sans elle rien n'est beau; tout s'embellit par elle.
Laurent^ oui^ tu connus cette admirable loi :
Tes ouvrages sont grands et simples comme toi.
Achève; et, déployant ta force tout entière,
De Fart qui t'illustra recule la barrière:
Tout semble t'inviter à de nouveaux efforts ;
La gloire de ton nom t'a conduit sur ces bords
Où, de tous les plaisirs le Français idolâtre.
Aux talents qu'il honore ouvre un vaste théâtre :
D'un bout du monde à l'autre assemble tous les arts,
Et des peuples rivaux étonne les regards.
C'est là qu'en t'admirant il va te reconnaître.
Paris s'est applaudi , lorsqu'il t'a vu paraître ;
Et ses murs, si féconds en pompeux monuments,
Attendent de tes mains de nouveaux ornements.
Là, tandis que vengeant l'honneur de la patrie.
Le Louvre reprendra sa majesté flétrie;
Tandis que d'un monarque adoré des Français,
Le bronze avec orgueil reproduira les traits ;
La Seine , s'élevant de ses grottes profondes ,
A ta loi souveraine asservira ses ondes ;
Et se multipliant dans de nombreux canaux,
Formera dans Paris mille fleuves nouveaux.
Artiste ingénieux , et citoyen fidèle ,
Dès long-temps ta patrie a reconnu ton zèle :
En vain ce peuple fier, jaloux de nos succès,
Le rival et surtout l'ennemi des Français j
iri POÉSIES
En vain ce roi fameux par les arts et la guerre (i), Qui tour-à-tour instruit et ravage la terre , Espéraient^ à prix d'or, acheter ton secoursi : Tu dois à ton pays ton génie et tes jours.
Malheur au citoyen ingrat à sa patrie.
Qui vend à l'étranger son avare industrie 1 Et vous , qui des talents voulez cueillir les fruits, Rois, payez leurs travaux, et connaisses letrr prix. Eugène, ce héros dédaigné de la France , Fit trembler cet état qu'eût servi sa vaillance. Pourquoi vous disputer des provinces, de Votl Jjes grands hommes, les arts, voilà le vrai trésor. Osez les conquérir par d'utiles largesses.
Us ne demandent point d'orgueilleuses richesses: Ils laissent à Plutus le faste et les grandeurs. Que faut-il à l'abeiUe? un asile et des fleurs. Ah ! s'il est quelque bien qui flatte leur envie. C'est l'honneur : aux talents lui seul donne la vie. Louis, qui, rassemblant tous les arts sous sa loi» Du malheur de régner se consolait en roi -, Louis, de ses regards récompensait leurs veilles : Un coup-d'œil de Louis enfantait les Corneilles.
Citoyen généreux, ainsi ton souverain, T'égalantau héros, ennoblit ton destin (a).
Trop souvent le hasard dispense ce beau titre : Hélas ! si la vertu des rangs était l'arbitre ,
(i)Frëdëric-le-Grand.
(2) M. Laurent avait été fait chev^er de St.-Michd.
FUGITIVES. laS
Peut-être un malbeureux ^ mouFaiit sur son fumier , Du dernier des humains détiendrait le premier. Tes talents^ du hasard ont réparé l'ouirage^ Ton nom n'est dû qu'à toi; ta gloire est ton ouvrage. D'autres feront parler d'antiques parchemins : Ces monuments Êuneux qu'ont élevés tes mains , Ces ebefs-d^œuvre brillants ^ ces fruits de ton génie , Tant d'utiles travaux qu'admira ta patrie^ Voilà de ta grandeur les^ titres glorieux ; Là ^ ta noblesse éclate et frappe tous les yeux. Que fent de plus ces grands^ dont la fière indolence Dévore lâchement une oisive opulence?
Que laissent en mourant^ à leur postérité, Ces mortels corrompus par la prospérité?
Des exemples honteux , de coupables richesses , Un nom jadis sacré, souillé par leurs bassesses. Tes enfants, plus heureux, hériteront de toi, L'exemple des talents, le zèle pour leur roi.
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