ODE A M. LE PREMIER PRESIDENT MOLE
JN OBLE fils des héros ^ douce et frêle espérance , Si le sort loin de nous eût placé ta naissance^ Dans ces temps fabuleux , la honte des humains ^ Des prêtres , entourés de victimes sanglantes ,
Dans leurs veines fumantes Auraient interrogé les décrets des destins.
De tes jours fortunés annonçant les miracles y La Sibylle du Tibre eût rendu ses oracles^ La Perse eût assemblé tous ses mages fameux ; L'Élide eût fait parler de ses forets antiques
Les chênes prophétiques ^ £t pour toi Babylone eût consulté les cieux.
Moi, j'aurais de ton nom consulté le présage: Du bonheur des Français ce nom seul est le gagé ; L'héritier des Mole doit au monde un héros.
Déjà je vois Thémis qui, pleurant d'allégresse,
Dans ses bras te caresse, Te sourit tendrement , et te parle en ces mots :
« Rejeton précieux d'une tige adorée,
» Le ciel enfin t'accorde à Thémis éplorée j
xoO POÉSIES
» Ma bouche te promet le destin le plus beau : I) Souviçn$-toi seulement qu'au jour de ta naissance
» J'ai reçu ton enfance , » Que mon temple sacré t'a servi de berceau.
» Déjà le crime tremble^ et le faible pupille » Contre l'usurpateur te demande un asile« » Entends ces cris de joie élancés vers les cieux ; » Et de l'astre du jour si ta faible paupière
» Peut souffrir la lumière , » Contemple ces palais où régnaient tes aïeux.
» C'est là qu'ils protégeaient la timide innocence; » Là y l'auteur de tes jours enchaîne la licence : » Tu baiseras ces mains qui domptent l'oppresseur; » Dans ses embrassements tu puiseras la flamme
» Qui brûle dans son ame^ » Et son cœur tout entier passera dans ton oçeur.
» Et toi^ pour cet enfant épurant ta lumière^ » Soleil! va préparer ison illustre carrière; » Ouvre pour lui du temps le palais immortel ; M Choisis tes jours d'azur dans ses riches demeures;
» Que la troupe des heures » Se rassemble en riant sur ton char éternel !
» Que l'innocent plaisir sur leur front se déploie; » Que leurs jeux^ embellis des rayons de la joie^ » Écartent pour jamais le chagrin ténébreux , » Viens, descends, ô bonheur! sur leurs brillantes ailes,
» Et que leurs mains fidèles I) Forment des plus beaux ap3 l'enchaînement heureux!
EPITRE
Sur les ressources qu offre la culture des Arts et des Lettres y prononcée au collège de B causais, à r ouverture d'une thèse (en 1761 ).
Enfin donc, renonçant à Vombre de Fëcole , Aux vains amusements de l'enfance frivole , Dans un monde, charmant pouv c[ui ne le voit pas^ Tu vas , mon cher ami , faire le premier pas. Sans doute je pourrais, pédagogue sévère.
Te fatiguer ici d'une morale austère , Te donner longuement ces sublimes avis Si souvent répétés, si rarement suivis:
Mais le droit de prêcher p'est pas fait pour mon âge ; Les ans n'ont point encor sillonné mon vis$ige , Appesanti ma tête, et blanchi mes cheveux :
On ne saurait trop tard devenir ennuyeux.
D'ailleurs que produirait ce langage sévère?
L'art de persuader n'est que celui de plaire. Je veux te présenter des objets plus riants : Les arts ont, par leurs soins, formé tes premiers ans ; Même au sein de ce monde , ou la mollesse habite, A cultiver leurs fruits permets que je t'invite. Pourrais-tu renoncer à leurs aimables jeux ?
Us sont de tous les temps, ils sont de tous les lieux. Dans l'âge turbulent des passions humaines , Lorsqu'un fleuve de feu bouillonne dans nos veines ,
io8 POÉSIES
Ds servent d'aliment à nos brûlants désirs , Et forment la raison dans Tâge des plaisirs.
Donne-leur tes beaux jours ; c'est le temps du génie. L'oreille s'ouvre alors à la tendre harmonie ; L'esprit est plus ardent , les sens plus vigoureux: C'est alors que Corneille exhalait tous ses feux; Et l'illustre Milton orna , dans sa jeunesse^ Le Paradis charmant qu'a flétri sa vieillesse.
Lorsque l'âge viril vient mûrir la raison , Les arts, ces arts divins , sont encor de saison: Un père quelquefois, pour goûter leurs caresses ^ Peut oublier d'un fils les naïves tendresses. Ils dérident le front du grave magistrat.
Dérobent des instants au ministre d'état, Délassent le guerrier fatigué de carnage , Et même osent sourire au financier sauvage.
Enfin , quand la vieillesse arrive à pas glacés, Des bals, des soupers fins quand les jours sont passes j Eux seuls de notre hiver dissipent la tristesse; Le vieillard voit par eux revivre sa jeunesse, Par eux les ris légers brillent sur son menton. Et voltigent encore autour de son bâton.
Qu'un grave Genevois tristement examine Si les arts , des états ont hâté la ruine ; Dans ces grands intérêts je ne m'égare pas:
Oublions un moment la grandeur des états.
Ces plaisirs dangereux, je sens qu'ils me consolent j Lui-même, pour charmer les maux qui le désolent, Versant sur le papier les chagrins de son cœur, En discours éloquents épanche sa douleur.
Sur les cœurs malheureux que ce charme a d'empire!
Tendre époux d'Eurydice, aux doux sons de ta lyre
Les fleuves suspendaient la course de leurs eaux;
Les chênes , en cadence agitaient leurs rameaux ,
Tu dissipais Fhorreur des déserts solitaires ,
Les tigres s'endormaient dans leurs sombres repaires.
Et moi y pour assoupir les maux que je ressens ,
D'Homère , de LuUi j'écoute les accens;
Leur voix mélodieuse adoucit mes alarmes ,
Que dis-je ? à mes pleurs même elle prête des charmes.
Mais sur moi si le sort a versé ses faveurs, Par les arts éclairé , j'en sens mieux les douceurs. Les arts donnent le goût, la grâce, la finesse. Que m'importe, sans eux, une vile richesse?
Sans l'art de bien jouir, que m'importe un trésor? L'usage fait le prix des grandeurs et de l'or. Vois ce riche ignorant ; s'il aime la dépense. Le mauvais goût préside à sa magnificence ; Le mauvais goût se peint sur ses riches tapis , Charge d'or et d'argent ses maussades habits. Suspend le lourd plafond de son palais gothique , Dicte les gros propos de sa gaîté rustique , A table , avec son vin fait avaler l'ennui , Et dans son char doré se promène avec lui.
A ce Crésus stupide ^ à sa triste opulence , Viens, compare Lalive (i) et sa noble élégance.
(i)M. de Lalive, introducteur des ambassadeurs, est conna parle noble usage qu'il fait de ses richesses. Il doit me pardonner cet éloge , puisque , n'ayant l'honneur de le connaître que par la voix publique , je ne bj& que répéter ce qu'elle m'a appris. ( 1 76 1 .)
Des artistes savante il sait choisir la main : L'un y de ce cabinet lui traça le dessin y De ce salon riant ordonna la structure ; L'autre^ sur ce plafond peint la belle nature^ Ceux-ci, dans ces jardins ont fait jaillir des eauX; Ont animé ce marbre , arrondi ces berceaux, De ces tapis de fleufs varié les nuances, Dessiné le contour dé ces forêts itnménses :
Pour lui tout s'embellit; il réunit partout Le brillant au solide , et la richesse du goût. Jamais pour des bouffons il ne quitta Racine, Ni les traits, de Lebrun pour des magots de Chine.
« Eh quoi ! me diras-tu, nVt-il que ces plaisirs? » Quelle foule d'objets vient remplir ses désirs ! » Voir abordet chez soi le marquis , la Comtesse; » Dans un hardi brelan défiet^ la duchesse ; » Se montrer au spectacle , ou , traîné dans un char » De longs flots de poussière inonder le rempart; » Du Champagne â souper faire blanchir la mousse. » Quels plai sirs ! » Je le veux , mais leur pointe s'érm Ils traînent après eux le dégoût et Tennui.
L'esprit a des plaisirs immortels comme lui; L'esprit aime à sentir, à souder, à connaître; De subUiUes objets il aime à se repaître ; Il oublîra pour eux , et l'aiguillon des sens. Et le cri du besoin, et la course du temps. La Caille , de la nuit perçant le sombre voile , Pâlit, les yeux fixés sur le front d'une étoile.
J'entends encor Rousseau , dans ses sombres humeui Crier que les beaux-arts ont corrompu les mœurs*
FUGITIVES.- m
La nature aux beaux-arts a servi de modèle ; Bien loin de Tëtouffer , ils nous rapprochent dMle, Nous inspirent le goût des plaisirs innocents. Transportons avec eux le âage dans les champs. Il s'arrête enchante , soit qu'une belle aurore Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore ; Soit que l'astre du monde ^ en achevant son tour, Jette languissamment le reste d'un beau jour.
Souvent y dans un vallon , il médite en silence ; J\ promène ses yeux sur cette scène immense^ Il cherche quelle main fait rouler les saisons. Verdit l'herbe des prés, et jaunit les moissons ,- Comment un faible grain, renfermé dans la terre, S'élève eu chêne altier et voisin du tonnerre;, n voit les sucs, filtrés par de secrets conduits. Nourrir le tronc, la branche, et la feuille , et les fruits; Les rochers se former dans le sein des campagnes; L'eau du ciel, en ruisseaux, s'échapper des montagnes. Il compte ces grands corps qui roulent dans les cieux. Ou sur l'humble ciron il abaisse les yeux.
Quelquefois il parcourt cette riche nature Qu'imite des beaux-arts la magique imposture. . « LuUi , dit-il , peint bien le doux bruit de ces eaux. » Que TibuUe eut goûté l'ombre de ces berceaux ! » Oh ! si Greuze voyait cette noce rustique , » Ces enfants demi-nus , cette chaumière antique ! » Admirable Rameau! l'on entend dans tes sons » Le cours de ces torrents grondant dans les vallons ; » Boucher dessinerait ce riant paysage, » Et Rembrandt eût tracé cette forêt sauvage. »
D'autres fois , occupé de plaisirs plus touchants ; n instruit ces mortels qui cultivent les champs; n invente pour eux des instruments utiles:
Leurs guéréts, à sa voix^ deviennent plus fertiles. Le laboureur surpris admire sa nipîsson , Et pour son bienfaiteur entonne sa chanson.
Mon Crésus cependant ^ enfumé de Champagne, Végète dans sa terre y et maudit la campagne.
C'est ainsi que les arts , en tous lieux, en tous temps De cette courte vie amusent les instants, Nous sauvent du danger des faiblesses humaines. Augmentent nos plaisirs et soulagent nos peines. Beaux arts ! oui, je vous dois mes moments les plus douij Je m'endors dans vos bras , je m'éveille pour vous. Que dis-je? autour de moi, tandis que je sommeille, Aux clartés d'un flambeau je prolonge ma veille^ Seul je rêve avec vous, loin du trouble et du bruit; Par vous, eïi jour heureux je sais changer la nuit.
Eh ! comment résister au charme qui m'inspire? Tout parle ici de vous (i) j ces lieux sont votre empire Ici , vous conduisiez la plume de RoUin ; Vous accordiez ici la lyre de Coffin ; J'y vois leur successeur qui, rival de leur gloire , En suivant leur exemple, honore leur mémoire;
(i) Ces vers sont un faible témoignage de la reconnaissance que je dois à la maison où j*ai le bonheur de vivre (le collège de Beauvais, à Paris, 1761 ). L'éloge d'un collège n*estpeut-ctrepas bien intéressant pour ce (pi'on appelle le beau monde; mais il peut l'être, je crois , pour ceux qui estiment ce q[ui est estimable.
FUGITIVES. ii5
Qui , pour les vrais talents d'un noble amour épris , Sait juger leurs travaux, sait distinguer leur prix. J'y vois ce maître aimable (i), et qui , d'un vol agile , Court d'Horace à Newton , d'Aristote à Virgile. Et toi (2) , que doit bientôt couronner Apollon , Toi , mon fidèle ami , permets-moi ce beau nom 5 La victoire a trois fois signalé ta jeunesse ; Trois fois sur tes lauriers j'ai pleuré de tendresse. Cet amour t'est bien dû : ta généreuse main M'aplanit des beaux-arts le pénible cbemin.
Poursuis; vole à la gloire, et foule aux pieds l'envie : Mes jours s'embelliront de l'éclat de ta vie.