‹ Poésies: Iambes et poèmesChapitre 22 sur 80 · L^4 CUVE · texte numérisé non relu

L^4 CUVE

1 L est, il est sur terre une infernale cuve :

On la nomme Paris; c'est une large étuve,

Une fosse de pierre aux immenses contours

Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours ;

C'est un volcan fumeux et toujours en haleine

Q.ui remue à longs flots de la matière humaine ;

Un précipice ouvert à la corruption,

Où la fange descend de toute nation,

Et qui, de temps en temps, plein d'une vase immonde,

Soulevant ses bouillons, déborde sur le monde.

Là, dans ce trou boueux, le timide soleil Vient poser rarement un pied blanc et vermeil ; Là, les bourdonnements nuit et jour dans la brume Montent sur la cité comme une vaste écume; Là, personne ne dort, là, toujours le cerveau Travaille, et, comme l'arc, tend son rude cordeau. On y vit un sur trois, on y meurt de débauche; Jamais, le front huilé, la mort ne vous y fauche. Car les saints monuments ne restent dans ce lieu Que pour dire : Autrefois il existait un Dieu.

Là, tant d'autels debout ont roulé de leurs bases, Tant d'astres ont pâli sans achever leurs phases. Tant de cultes naissants sont tombés sans mûrir, Tant de grandes vertus, là, s'en vinrent pourrir, Tant de chars meurtriers creusèrent leur ornière, Tant de pouvoirs honteux rougirent la poussière, De révolutions au vol sombre et puissant Crevèrent coup sur coup leurs nuages de sang. Que l'homme, ne sachant où rattacher sa vie, Au seul amour de l'or se livre avec furie.

62 ïambes

Misère 1 Après mille ans de bouleversements,

De secousses sans nombre et de vains errements,

De cultes abolis et de trônes superbes

Dans les sables perdus et couchés dans les herbes.

Le Temps, ce vieux coureur, ce vieillard sans pitié,

Qui va par toute terre écrasant sous le pié

Les immenses cités regorgeantes de vices.

Le Temps, qui balaya Rome et ses immondices,

Retrouve encore, après deux mille ans de chemin,

Un abîme aussi noir que le cuvier romain.

Toujours même fracas, toujours même délire. Même foule de mains à partager l'empire ; Toujours même troupeau de pâles sénateurs, Mêmes flots d'intrigants et de vils corrupteurs, Même dérision du prêtre et des oracles, Même appétit des jeux, même soif des spectacles ; Toujours même impudeur, même luxe effronté, Dans le haut et le bas même immoralité. Mêmes débordements, mêmes crimes énormes. Moins l'air de l'Italie et la beauté des formes.

Page 1