‹ Poésies: Iambes et poèmesChapitre 23 sur 80 · LA CUVE · texte numérisé non relu

LA CUVE

La race de Paris, c'est le pâle voyou

Au corps chétif, au teint jaune comme un vieux sou ;

C'est cet enfant criard que l'on voit à toute heure,

Paresseux et flânant, et loin de sa demeure.

Battant les maigres chiens, ou le long des grands murs

Charbonnant en sifflant mille croquis impurs;

Cet enfant ne croit pas, il crache sur sa mère.

Le nom du ciel pour lui n'est qu'une farce amère ;

C'est le libertinage enfin en raccourci ;

Sur un front de quinze ans c'est le vice endurci.

Et pourtant il est brave, il affronte la foudre. Comme un vieux grenadier il mange de la poudre, Il se jette au canon en criant : Liberté ! Sous la balle et le fer il tombe avec beauté. Mais que l'Émeute aussi passe devant sa porte. Soudain l'instinct du mal le saisit et l'emporte, Le voilà grossissant les bandes de vauriens. Molestant le repos des tremblants citoyens, Et hurlant, et le front barbouillé de poussière. Prêt à jeter à Dieu le blasphème et la pierre.

O race de Paris, race au cœur dépravé,

Race ardente à mouvoir du fer ou du pavé I

Mer, dont la grande voix fait trembler sur les trônes,

Ainsi que des fiévreux, tous les porte-couronnes !

Flot hardi qui trois jours s'en va battre les cieux.

Et qui retombe après, plat et silencieux!

Race unique en ce monde ! effrayant assemblage

Des élans du jeune homme et des crimes de l'âge ;

Race qui joue avec le mal et le trépas.

Le monde entier t'admire et ne te comprend pasl

Il est, il est sur terre une infernale cuve :

On la nomme Paris ; c'est une large étuve.

Une fosse de pierre aux immenses contours

Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours;

C'est un volcan fumeux et toujours en haleine

Qui remue à longs flots de la matière humaine ;

Un précipice ouvert à la corruption.

Où la fange descend de toute nation,

Et qui, de temps en temps, plein d'une vase immonde,

Soulevant ses bouillons, déborde sur le monde.

<-rl

TfESTE%^TIO

v>OMME tout jeune cœur encor vierge de ilel, J'ai demandé d'abord ma poésie au ciel : Hélas! il n'en tomba qu'une réponse amère... Pauvre fou! cria-t-il, que la pensée altère, Toi qui, haussant vers moi tes deux lèvres en feu, Cherches, comme un peu d'eau, le pur souffle de Dieu, Oh ! de moi n'attends plus de célestes haleines ; Car le vent de la terre a desséché mes plaines,

11 a brûlé mes fleurs, et dans son vol fougueux

Fait mon sein plus pelé que la nuque d'un gueux.

L'encens humain parfois a beau fumer encore,

Ce n'est qu'un souvenir qui bientôt s'évapore ;

II retombe à la terre, et ne va pas plus haut

Que la voûte du temple et son froid échafaud.

L'homme enfin ne peut plus parler avec les anges;

J'ai perdu tous mes saints, mes vierges, mes archanges.

Tout ce peuple du ciel qu'aux regards des humains

Un homme aimé de Dieu, poète aux belles mains,

Raphaël, fit souvent descendre sur ses toiles;

Tout est mort maintenant : par delà mes étoiles,

Par delà mon soleil nul écho ne répond.

Et l'on ne trouve plus qu'un abîme profond,

Un vaste et sombre anneau sans chaton et sans pierre,

Un gouffre sans limite, une nuit sans lumière,

Une fosse béante, un immense cercueil,

Et l'orbite sans fond dont l'homme a crevé l'œil.

DnSI'nRATIO 67

— Plus de Dieu, rien au ciel ! ah ! malheur et misère ! Sans les cieux maintenant qu'est-ce donc que la terre ?

— La terre ! ce n'est plus qu'un triste et mauvais lieu, Un tripot dégoûtant où l'or a tué Dieu,

Où, mourant d'une faim qui n'est point assouvie. L'homme a jauni sa face et décharné sa vie, Où, vidant là son cœur, liberté, ciel, amour. L'infâme a tout joué, tout perdu sans retour; Un ignoble clapier de débauche et de crime. Que la mort, à mon gré, trop lentement décime ; Un cloaque bourbeux, un sol gras et glissant. Où, lorsque le pied coule, on tombe dans le sang; Les débris d'un banquet où, la face rougie. Roule la brute humaine ; — une effroyable orgie ! Là, sans frein, sans remords et prête à tout métier, La femelle s'étale à qui veut la payer;

Quant au mâle, il en rit, il blasphème, il parjure,

Il jette à tout visage et la boue et l'injure ;

Il tue, il démolit, il monte sur l'autel;

Sur l'or saint du calice il pose un bras charnel,

Puis il maudit tout haut la santé de son père.

Et même, encore plein du teton de sa mère,

Sa première parole, en sortant du maillot.

Est pour lui souhaiter qu'on l'enterre bientôt :

Tant la cupidité le travaille et le mange,

Tant l'or, ce dieu de boue, emplit son cœur de fange.

Tant le souffle du mal sur son front abattu

Avant le premier poil fait tomber la vertu !

Ainsi donc jette bas toute sainte pensée ; Comme un épais manteau dont l'épaule est blessée. Comme un mauvais bâton dont tu n'as plus besoin , Au premier carrefour jette-la dans un coin ;

Puis abaisse la tête et rentre dans la foule. Là, sans but, au hasard comme une eau qui s'écoule, Loin, bien loin des sentiers battus par ton aïeul. Dans ce monde galeux passe et marche tout seul ; Ne presse aucune main, aucun front sur ta route, Le coeur vide et l'œil sec, si tu peux, fais-la toute, Et quand viendra le jour où, comme un homme las, Tout d'un coup malgré toi s'arrêteront tes pas. Quand le froid de la mort, dénouant ta cervelle. Dans le creux de tes os fera geler la moelle. Alors pour en finir, si par hasard tes yeux Se relèvent encor sur la voûte des cieux, Souviens-toi, moribond, que là-îiaut tout est vide; Va dans le champ voisin, prends une pierre aride, Pose-la sous ta tête et, sans penser à rien, Tourne-toi sur le flanc et crève comme un chien.

<co

Page 1