‹ Poésies: Iambes et poèmesChapitre 4 sur 80 · LA C U R H H · texte numérisé non relu

LA C U R H H

D'écraser une armée et de broyer un trône Avec quelques tas de pavés.

Mais, ô honte ! Paris, si beau dans sa colère ;

Paris, si plein de majesté Dans ce jour de tempête où le vent populaire

Déracina la royauté ; Paris, si magnifique avec ses funérailles,

Ses débris d'hommes, ses tombeaux, Ses chemins dépavés et ses pans de murailles

Troués comme de vieux drapeaux ; Paris, cette cité de lauriers toute ceinte,

Dont le monde entier est jaloux, Que les peuples émus appellent tous la sainte,

Et qu'ils ne nomment qu'à genoux ; Paris n'est maintenant qu'une sentine impure.

Un égout sordide et boueux,

I o ïambes

Où mille noirs courants de limon et d'ordure

Viennent traîner leurs flots honteux; Un taudis regorgeant de faquins sans courage,

D'effrontés coureurs de salons, Qui vont de porte en porte, et d'étage en étage,

Gueusant quelques bouts de galons; Une halle cynique aux clameurs insolentes,

Où chacun cherche à déchirer Un misérable coin de guenilles sanglantes

Du pouvoir qui vient d'expirer.

Ainsi, quand désertant sa bauge solitaire, Le sanglier, frappé de mort,

Est là, tout palpitant, étendu sur la terre Et sous le soleil qui le mord ;

Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée, Ne bougeant plus en ses liens,

LACUREK II

Il meurt, et que la trompe a sonné la curée

A toute la meute des chiens, Toute la meute, alors, comme une vague immense,

Bondit; alors chaque mâtin Hurle en signe de joie, et prépare d'avance

Ses larges crocs pour le festin ; Fa puis vient la cohue, et les abois féroces

Roulent de vallons en vallons ; Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses,

Tout s'élance, et tout crie : Allons ! Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,

Allons, allons! les chiens sont roisl Le cadavre est à nous ; payons-nous notre peine,

Nos coups de dents et nos abois.

Allons ! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille

Et qui se pende à notre cou :

Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille.

Et gorgeons-nous tout notre soûl!

Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche.

Fouillent ses flancs à plein museau, Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche.

Car chacun en veut un morceau ; Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne

Avec un os demi-rongé,

Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,

Jalouse et le poil allongé.

Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,

Son os dans les dents arrêté, Et lui cric, en jetant son quartier de charogne :

« Voici ma part de royauté ! »

LE LlOlsi

J 'ai vu pendant trois jours, j'ai vu plein de colère,

Bondir et rebondir le lion populaire

Sur le pavé sonnant de la grande cité.

Je l'ai vu tout d'abord, une balle au côté.

Jetant à l'air ses crins et sa gueule vorace,

Mouvoir violemment les muscles de sa face ;

J'ai vu son col s'enfler, son orbite rougir,

Ses grands ongles s'étendre, et tout son corps rugir;

Puis je l'ai vu s'abattre à travers la mêlée,

La poudre et les boulets à l'ardente volée,

14 ïambes

Sur les marches du Louvre... et là, le poil en sang, Et ses larges poumons lui battant dans le flanc, La langue toute rouge et la gueule béante. Haletant, je l'ai vu, de sa croupe géante Inondant le velours du trône culbuté, Y vautrer tout du long sa fauve majesté.

Alors j'ai vu soudain une foule sans nombre Se traîner à plat ventre à l'abri de son ombre ; J'ai vu, pâles encor du seul bruit de ses pas. Mille nains grelottants lui tendre les deux bras ; Alors on caressa ses flancs et son oreille. On lui baisa le poil, on lui cria merveille. Et chacun lui léchant les pieds, dans son effroi, Le nomma son lion, son sauveur et son roi. Mais lorsque, bien repu de sang et de louange, Jaloux de secouer les restes de sa fange,

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