LE GIN
Hélas! la Mort est bientôt à l'ouvrage, Et, pour répondre à la clameur sauvage. Son maigre bras frappe comme un taureau Le peuple anglais au sortir du caveau.
Jamais typhus, jamais peste sur terre Plus promptement n'abattit la misère ; jamais la fièvre, aux bonds durs et changeants, Ne rongea mieux la chair des pauvres gens : La peau devient jaune comme la pierre.
L'œil sans rayons s'enfuit sous la paupière, Le front prend l'air de la stupidité, Et les pieds seuls marchent comme en santé. Pourtant, au coin de la première rue.
Comme un cheval qu'un boulet frappe et tue. Le corps s'abat, et, sans pousser un cri, Roulant en bloc sur le pavé, meurtri.
Il reste là dans son terrible rêve.
Jusqu'au moment où le trépas l'achève.
Alors on voit passer sur bien des corps Des chariots, des chevaux aux pieds forts; Au tronc d'un arbre, au trou d'une crevasse L'un tristement accroche sa carcasse;
L'autre, en passant l'onde, du haut d'un pont Plonge d'un saut dans le gouffre profond. Partout le gin et chancelle et s'abîme, Partout la mort emporte une victime ; Les mères même, en rentrant pas à pas. Laissent tomber les enfants de leurs bras; Et les enfants, aux yeux des folles mères, Vont se briser la tète sur les pierres.