LE MINOTAURE
Pour sauver mon enfant, comme Agar au désert, Faute d'ange, trouvé le chemin de l'enfer.
Et partout l'on nous dit : « Allez, femmes perdues ! » Et les femmes, nos sœurs, en passant par les rues, S'éloignent devant nous avec un cri d'horreur ; Nous troublons leur pensée et nous leur faisons peur. Ah I nous les détestons ! Ah ! quelquefois nous sommes Malheureuses au point qu'au front même des hommes Il nous prend le désir d'attenter à leur peau, De mettre avec nos mains leur visage en lambeau ; Car nous savons d'où vient leur épouvante sainte. Nous savons que beaucoup ne tiennent qu'à la crainte De déchoir dans le monde et de perdre leur rang. Et que cette terreur est un ressort puissant Que plus d'une avec soin, en mère de famille, Dès le premier jupon passe au corps de sa fille.
Mais à quoi bon vouloir, par la plainte et les cris, Nous venger des regards dont nos cœurs sont flétris ? Les malédictions retombent sur nos âmes. Sous le poignet de l'homme et le mépris des femmes,
Ah ! quoi que nous disions, nous aurons toujours tort, Et nous ne pourrons rien changer à notre sort. Il vaut mieux dans ce monde, épouvantable geôle, Achever jusqu'au bout notre pénible rôle ; Il vaut mieux, aux clartés des théâtres en feux, Etourdir chaque soir nos fronts silencieux ; Et que gin et whisky, de leur onde enivrante Rallumant dans nos corps une vie expirante, Nous fassent, s'il se peut, perdre le sentiment D'un métier que l'enfer seul égale en tourment.
Enfin, pour nous enfin, si la vie est une ombre Et la terre un bourbier, la mort n'est pas si sombre. Elle ne nous fait pas languir dans nos réduits, Et nous jette bientôt, pêle-mêle et sans bruits, Dans la fosse commune, immense sépulture. O Mort! ah! quel que soit l'aspect de ta figure. L'effet de tes yeux creux sur les pâles humains. Quand sur nos corps usés tu poseras les mains. Ton étreinte sera plus douce qu'on ne pense : Car, au même moment où fuira l'existence. Comme un sanglant troupeau de vautours destructeurs. Nous verrons s'envoler les voraces douleurs
LE MINOTAURH 20<
Et les mille fléaux dont les griffes impures Faisaient tomber nos chairs en sales pourritures.
Allons, mes sœurs, marchons la nuit comme le jour; A toute heure, à tout prix, trafiquons de l'amour, Il le faut : ici-bas le destin nous a faites Pour sauver le ménage et les femmes honnêtes.
[ote^^