LE MINOTAURE
Vous avez aussitôt montré ma rue obscure A l'œil louche et sanglant de l'ignoble luxure.
— Moi, j'étais riche, mais une divinité Qui foule tant de cœurs sous son pied argenté, La froide convenance, à l'œil terne et sans larmes. Passant par mon logis et me trouvant des charmes, Me jeta dans les bras d'un homme sans amour ; Un autre avait mon cœur, on le sut trop un jour. De là ma chute immense, effrayante, profonde. Chute dont rien ne peut me relever au monde. Ni pleurs, ni repentirs. — Une fois descendus Dans la fange du mal, les pieds n'en sortent plus. Malheur en ce pays aux pauvres Madeleines I Bien peu d'êtres, hélas ! dans nos villes chrétiennes. Osent prendre pitié de leurs longues douleurs, Et leur tendre la main pour essuyer leurs pleurs.
— Et moi, mes sœurs, et moi, ce n'est pas l'adultère Et son dur châtiment qui firent ma misère, Mais une autre femelle au visage éhonté, Un enfant de l'Orgueil, l'ardente Vanité,
Ce monstre qui chez nous sous mille formes brille, Et de Londre au Japon pousse mainte famille A sans cesse lutter de luxe et de splendeur, Au prix de la fortune et souvent de l'honneur. Ah! par elle mon père a vu son opulence Fondre comme l'écume au sein de l'onde immense ; Et, mon cœur répugnant à prendre un bas état, A s'user nuit et jour dans un travail ingrat, De degrés en degrés, faible et pâle victime, Je suis tombée au fond de l'effrayant abîme.
— Gémissez, gémissez, mes sœurs, profondément; Mais si plaintif que soit votre gémissement. Si poignantes que soient vos douleurs et vos peines, Elles ne seront pas si vives que les miennes. Elles ne coulent pas d'un fond plein de douceur. Et n'ont pas comme moi l'amour seul pour auteur! Ah ! pourquoi de l'amour ai-je senti la flamme ? Pourquoi le lâche auquel j'ai livré ma jeune âme. L'homme qui m'entraîna du logis paternel. Méprisant sa parole et les feux de l'autel, M'a-t-il abandonnée à la misère infime?
Je n'aurais point, le front battu des vents du crime.