‹ Poésies: Iambes et poèmesChapitre 75 sur 80 · LE "PILOTE · texte numérisé non relu

LE "PILOTE

\~) N jour ua homme au large et froid cerveau

Déchaîne les chiens de la guerre, Leur dit : « Carnage I » et lance le troupeau

Sur l'Océan et sur la terre ; Pour exciter leurs sombres aboîments,

Tenir leurs gueules haletantes, Il met en flamme et les moissons des champs

Et les toits des villes croulantes; Dans le sang pur il fait marcher les rois.

Et, bravant son peuple en furie,

Charge l'impôt et ses énormes poids

Sur l'épaule de la Patrie ; Et puis enfin, succombant au fardeau,

Faible, épuisé, manquant d'haleine, Avant le temps, sans jeunesse, au tombeau

Il descend dévoré de haine.

Et tant de mal, pourquoi? Pour rendre vain

L'eiïort de cette pauvre France, Qui, l'œil en feu, criait au genre humain :

<( Le monde est libre, qu'il avance ! » Pour arracher à ses baisers brûlants

Le front de sa sœur l'Angleterre, Qui cependant, après quinze ou vingt ans.

Remise à peine de la guerre. Sans lutte ardente et sans nouveau combat,

Des antiques jours se détache, Et d'un bras fort, dans l'arbre de l'Etat,

Plante elle-même un coup de hache.

O William Pitt, ô nocher souverain, O pilote à la forte tète !

Il est bien vrai que ton cornet d'airain

Domina toujours la tempête ; Qu'inébranlable et ferme au gouvernail,

Comme un Neptune tu sus faire Devant ta voix tomber le sourd travail

De la grande onde populaire.

Mais quatorze ans, l'âge au plus d'un oiseau,

De ton pouvoir fut l'étendue, Et, ton bras mort, le fleuve de nouveau

Reprit sa course suspendue.

Ah ! le fou rire a dû prendre à l'enfer

Au bruit de tes gestes sublimes ; Car pour un temps si court, ô cœur de fer!

Fallait-il donc tant de victimes?

Fallait-il donc faire pleuvoir le sang

Comme la nue au ciel éclate, Et revêtir la terre et l'Océan

D'un large manteau d'écarlate?

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ilÉLAs! hélas! faut-il qu'une haleine glacée Ternisse le front pur des maîtres glorieux, Et faut-il qu'ici-bas les dieux de la pensée S'en aillent tristement comme les autres dieux?

De Shakspeare aujourd'hui les tragiques merveilles Déroulent vainement leurs tableaux enchanteurs; Les vers du fier Breton ne trouvent plus d'oreilles ; Ses temples sont déserts et vides de clameurs.

26o LAZARE

Albion perd le goût de ses divins symboles j Hors du vrai par l'ennui les esprits égarés Tombent dans le barbare, et les choses frivoles Parlent plus haut au cœur que les chants inspirés.

Et pourtant quel Titan à la céleste flamme Alluma comme lui plus de limons divers? Quel plongeur, entr'ouvrant du sein les flots amers. Descendit plus avant dans les gouffres de l'âme ?

Quel poète vit mieux au fond du cœur humain Les sombres passions, ces reptiles énormes. Dragons impétueux, monstres de mille formes. Se tordre et s'agiter? Quel homme de sa main

Sut, comme lui, les prendre au fort de leurs ténèbres, Et, découvrant leur face à la pure clarté. Faire comme un Hercule au monde épouvanté Entendre le concert de leurs plaintes funèbres?

Ah! toujours verra-t-on, d'un pied lourd et brutal, Sur son trône bondir la stupide matière. Et l'Anglais préférer une fausse lumière Aux sublimes reflets de l'astre impérial?

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