LE JOUJOU DU SULTAN
D'un agneau dans le sang, mais ses blonds adversaires Avaient-ils, eux aussi, des sentiments de frères? Étaient-ils animés du feu de charité Et d'une bonté vraie envers l'humanité, Ces Clive, ces Hastings de sinistre mémoire, Qui pour mieux assurer sur l'Inde leur victoire. Outre le fer de Mars et la main des bourreaux. Vilement employaient le mensonge et le faux ? Que penser des agents de cette Compagnie Qui, spéculant sur les aliments de la vie. Un jour de sécheresse, hélas ! par millions Faisaient périr de faim les populations? Par millions! et Dieu permit qae de tels crimes Se commissent, laissant ses tonnerres sublimes Égarer dans les airs leurs carreaux destructeurs Sans redescendre aux fronts de ces affreux tueurs ! Par millions! et c'est ainsi que les empires S'élargissent au prix d'innombrables martyres, Et des monceaux de morts sont les fondations De la prospérité des grandes nations, De peuples s'honorant des grâces du baptême. Et réclamant, ô Christ, l'avantage suprême De propager partout ta sainte et douce loi, Et de renouveler l'univers avec toi !
O mystère du sort! ô profondeur terrible A tout penseur doué d'un cœur tendre et sensible I Qui pourrait vous sonder ? Pour moi, vaste cité, O Londres ! quand parfois mon regard attristé D'un de tes grands nababs voit s'éclairer la fête, Comme auprès de Macbeth la figure défaite Du spectre de Banquo, je revois à l'instant Le corps fauve et rayé du tigre du sultan ; J'entends, j'entends soudain son grondement féroce. Et, pensant à l'horreur de son repas atroce. Je bénis le destin de n'être pas de ceux Dont ce raout égayé et le ventre et les yeux ; Car malgré ses parfums, ses splendeurs, sa richesse, Une odeur de corps morts m'y poursuivrait sans cesse. Dans ses coupes de verre, au contour ravissant, La pourpre des bons vins me paraîtrait du sang. Et tous les diamants de ses plus belles femmes Me perceraient le cœur de leurs célestes flammes.
IFESTMI'K.STETl
Vieille et sombre abbaye, ô vaste monument Baigné par la Tamise et longé tristement Par un sol tout blanchi de tombes délaissées ! Tu peux t'enorgueillir de tes tours élancées, De ta chapelle sainte aux splendides parois. Et de ton seuil battu par la pourpre des rois; Tu peux sur le granit de tes funèbres dalles Étaler fièrement tes pompes sépulcrales.
Les sublimes dormeurs de tes tombeaux noircis. Tes princes étendus sur leurs coussins durcis,
Et tous les morts fameux dont la patrie altière Conserve avec respect l'éclatante poussière ; Malgré tant de splendeurs et de noms illustrés, Tant de bustes de pierre et de marbres sacrés, Malgré le grand Newton et le divin Shakspeare, Et le coin adoré des rêveurs de l'empire, O monument rempli de lugubres trésors ! O temple de la gloire, ô linceul des grands morts On entendra toujours des âmes généreuses Venir battre et heurter tes ogives poudreuses, Des âmes réclamant au fond de tes caveaux Une place accordée à leurs nobles rivaux ; Et toujours, vieux Minster, ces âmes immortelles Te frapperont en vain de leurs puissantes ailes, Et leurs cris dédaignés, leurs plaintives clameurs. Dans le vaste univers soulèveront les cœurs.
« Westminster ! Westminster ! sur cette terre vaine Suis-je toujours en butte aux clameurs de la haine ? Avant d'avoir subi le jugement de Dieu, Suis-je aux regards des miens toujours digne du feu ? Hélas ! mes tristes os languissent solitaires Sur un sol possédé par des mains étrangères,
Et l'on peut voir un jour les autans furieux, Enfants désordonnés de l'empire des cieux, De leurs souffles impurs chasser ma cendre illustre Et balayer mes os comme les os d'un rustre.
« Westminster 1 Westminster! au midi de mes jours, Le cœur déjà lassé d'orageuses amours.
J'ai vu la calomnie, en arrière et dans l'ombre, S'asseoir à. mon foyer comme une hôtesse sombre, En disperser la cendre, et, d'un bras infernal. Glisser de froids serpents dans le nid conjugal. J'ai vu dans le rempart de ma gloire fameuse, Au milieu des enfants de ma verve fougueuse. Une main attacher à mon front l'écriteau Q.u'on met au front de ceux qui vivent sans cerveau.
« Et puis on ébranla le chêne en ses racines, On sépara le tronc de ses branches divines. Le père de la fille ; — on me prit mon enfant, Comme si, la pressant sur mon sein étouffant, Mes baisers corrupteurs et ma tendresse impure Eussent pu ternir l'or de sa jeune nature ;
On enleva ma fille à mon cœur amoureux, Et, pour mieux empêcher l'étreinte du lépreux, On fit entre les bras de l'enfant et du père Passer la mer immense avec son onde amère.
« Ah. ! pour l'homme qui porte en sa veine un beau sang.
Dans ce monde il n'est point d'outrage plus cuisant!
Oh ! quels coups malheureux ! Oh ! quelle horrible lame
Que celle qui s'en va percer l'âme de l'âme.
Le divin sentiment, ce principe éternel
Des élans du poète et du cœur paternel !
O morsure du feu sur les membres livides!
O fouets retentissants des vieilles Euménides !
Supplices des païens, antiques châtiments,
Oh ! qu'êtes-vous auprès de semblables tourments ?
« Et voilà cependant, voilà les rudes peines Que m'ont fait endurer les colères humaines ; Voilà les trous profonds que des couteaux sacrés Ont faits pendant longtemps à mes flancs ulcérés: L'éternel ouragan, la bruyante tempête.
Qui jusqu'au lit de mort hurlèrent sur ma tête,
Et rendirent mon cœur plus noir et plus amer Que le fenouil sauvage arraché par la mer, Et le flot écumeux que la sombre nature Autour de l'Angleterre a roulé pour ceinture.
« Westminster ! Westminster I Oh I n'est-ce point assez De mon enfer terrestre et de mes maux passés ? Par delà le tombeau faut-il souffrir encore? Faut-il être toujours le Satan qu'on abhorre? Et mes remords cachés, et leur venin subtil. Et le flot de mes pleurs dans les champs de l'exil, Et l'angoisse sans fin de ma lente agonie ! N'ai-je pas expié les fautes de ma vie ? Westminster ! Westminster ! dans ton temple de paix Mes pâles ossements descendront-ils jamais ? «
O grande ombre I ta plainte est lugubre et profonde. Ah ! je sens que durant ton passage en ce monde, Tu fus comme un lion traqué dans les forêts, Que, fatiguant en vain de vigoureux jarrets. Partout où tu passas dans ta fuite divine Ta noble peau s'ouvrit au tranchant de l'épine,
Et tes crins tout-puissants restèrent aux buissons ; Partout il te fallut payer tes larges bonds, Et ton flanc généreux entr'ouvert sur le sable Versa jusqu'à la mort un sang inépuisable.
Mais aussi fallait-il, ô poète hautain!
Avant de fermer l'œil à l'horizon lointain,
De rendre aux éléments ta sublime poussière,
Q.ue le glaive acéré de ta muse guerrière.
Dans le cœur du pays irritable et mouvant.
Avec un rire amer pénétrât si souvent ?
Ah! pourquoi reçut-il une blessure telle
Qu'il en pousse toujours une clameur mortelle.
Et que la plaie en feu, difficile à guérir,
Au seul bruit de ton nom semble toujours s'ouvrir?
Byron ! tu n'as pas craint, jeune dieu sans cuirasse. D'attaquer corps à corps les défauts de ta race. De toucher ce que l'homme a de mieux inventé, Le voile de vertu par le vice emprunté ; D'une robuste main, hardiment et sans feinte. Tu mis en vils lambeaux la couverture sainte
Qui pèse sur le front de la grande Albion Plus que son voile épais de brume et de charbon, Le manteau qu'aujourd'hui, de l'un à l'autre pôle, Le pâle genre humain va se coudre à l'épaule ;
Le drap sombre du Cant est tombé sous tes coups.
Delà tant de dédains, d'outrages, de courroux;
De là ce châtiment et cette longue injure
Contre laquelle en vain ta grande ombre murmure.
Cette haine vivace et qui sur un tombeau
Semble toujours tenir allumé son flambeau ;
Comme si dans ce monde, imparfaits que nous sommes,
Les hommes sans pitié devaient juger les hommes;
Et comme si, grand Dieu ! le malheur éprouvé
N'était pas le flot saint par qui tout est lavé.
O chantre harmonieux des douleurs de notre âge I Sombre amant de l'abîme au cantique sauvage. Cygne plein d'amertume et dont la passion D'une brûlante main pétrit le pur limon, Laisse rougir le front de la patrie ingrate ; Tandis que ton beau nom avec le sien éclate
Sur tous les points du globe en signes merveilleux, Laisse-la négliger tes mânes glorieux; Laisse-la, te couvrant d'un oubli sans exemple, Faire attendre à tes os les honneurs de son temple.
C'est l'éternel destin ! c'est le sort mérité Par tous les cœurs aimant trop fort la vérité ! Oui, malheur en tout temps et sous toutes les formes Aux Apollons fougueux qui, sur les reins énormes Et le crâne rampant du vice abâtardi, Poseront comme toi leur pied ferme et hardi ; Malheur 1 car ils verront le monstrueux reptile, Gonflant de noirs venins sa poitrine subtile, Bondir sous leurs talons, et dans ses larges nœuds Ecraser tôt ou tard leurs membres lumineux !
Et la société, témoin de l'agonie.
Loin de tendre la main aux enfants du génie. De les débarrasser des replis du vainqueur. Toujours se bouchera l'oreille à leur clameur : Trop heureux si la vieille aux longs voiles rigides Abandonne les corps aux dents des vers avides,
Et si son bras, plus dur que celui de la mort, Pour se venger aussi ne fait pas un effort, Et, frappant à son tour la victime qui tombe, Ne poursuit pas son ombre au delà de la tombe.
Vieille et sombre abbaye, ô vaste monument Baigné par la Tamise et longé tristement Par un sol tout blanchi de tombes délaissées ! Tu peux t'enorgueillir de tes tours élancées. De ta chapelle sainte aux splendides parois. Et de ton seuil battu par la pourpre des rois ; Tu peux sur le granit de tes funèbres dalles Étaler fièrement tes pompes sépulcrales.
Les sublimes dormeurs de tes tombeaux noircis. Tes princes étendus sur leurs coussins durcis. Et tous les morts fameux dont la patrie altière Conserve avec respect l'éclatante poussière ; Malgré tant de splendeurs et de noms illustrés. Tant de bustes de pierre et de marbres sacrés. Malgré le grand Newton et le divin Shakspeare, Et le coin adoré des rêveurs de l'empire, O monument rempli de lugubres trésors ! O temple de la gloire ! ô linceul des grands morts I
On entendra toujours des âmes généreuses Venir battre et heurter tes ogives poudreuses, Des âmes réclamant au fond de tes caveaux Une place accordée à leurs nobles rivaux; Et toujours, vieux Minster, ces âmes immortelles Te frapperont en vain de leurs puissantes ailes, Et leurs cris dédaignés, leurs plaintives clameurs. Dans le vaste univers soulèveront les cœurs.
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LES HUSTIlsLGS
LA MENACE
L/ES hustings sont dressés et le sabbat commence, Vieille Corruption! entends-tu le pays Frémir et s'agiter comme une mer immense Au vent des passions q^ui soulèvent ses fils ? As-tu bien élargi l'antique conscience?
' Les hustings sont des échafauds du haut desquels les candidats à la députation parlent aux électeurs.
LA CORRUPTION
O fille à l'œil sanglant, aux entrailles d'airain, O ma digne compagne, ô puissante Menace ! Pour corrompre le cœur du peuple souverain Avec toi j'ai lutté d'impudeur et d'audace, Et je pense, ma sœur, que ce n'est pas en vain.
LA MENACE
Moi, sous le vent du nord, au fond de sa chaumière J'ai couru visiter plus d'un pauvre électeur : Et là j'ai fait entendre au pâle censitaire Qu'il serait dépouillé de son toit protecteur. S'il refusait son vote au seigneur de sa terre.
LA CORRUPTION
Moi, de mes larges mains l'or a fui par torrents; Le fleuve ardent partout s'est ouvert une issue ; Irrésistible, il a franchi le seuil des grands, Et, retombant en pluie au milieu de la rue. Pénétré sans effort jusques aux derniers rangs.
L A MENACE
Souvent j'ai rencontré dans les pauvres familles Des hommes vertueux; mais d'un air furibond Devant eux j'ai levé tant de sombres guenilles, J'ai tant crié la faim, qu'ils ont baissé le front Pour ne point voir mourir leurs femmes et leurs filles.
LA CORRUPTION
Quelquefois j'ai vu l'or épouvanter les yeux; Alors aux ouvriers sans travaux ni commandes, J'ai promis tant de brocs de porter écumeux, Tant de poissons salés et tant de rouges viandes, Que le ventre a dompté les cœurs consciencieux.
Il est vrai que toujours de généreuses âmes Tonneront contre nous dans le temple des lois, Que l'on nous flétrira des noms les plus infâmes : Mais qu'importe, après tout, le bruit de quelques voix Contre le fort tissu de nos puissantes trames?
LA CORRUPTION
Ah! depuis cinq cents ans n'est-ce pas notre sort? Tout nouveau parlement, comme bêtes sauvages, Nous traque avec ardeur et toujours à grand tort; Car l'amour du pouvoir croissant d'âges en âges, Notre couple vaincu renaît toujours plus fort.
LA MENACI-
En vain chaque parti nous chasse à coups de pierres ; Radicaux et torys, papistes, protestants, Lorsque vient le moment d'étaler les bannières, Pour obtenir l'empire, ah ! tous en même temps Nous tendent en secret leurs mains rudes et fières.
LA CORRUPTION
Pour me mettre au néant il faudrait ici-bas Du riche à tout jamais déraciner l'engeance : Mais ce germe doré ne s'extirpera pas.
La richesse toujours obtiendra la puissance, Toujours le malheureux lui cédera le pas.
LES IIUSTINGS 2^5
LA MENACE
Ah ! nous sommes vraiment d'une forte nature,
Nous sommes les enfants d'un pouvoir infernal,
De ce pouvoir caché dans toute créature.
Qui mène toute chose à son terme fatal,
Et fait que rien de beau dans ce monde ne dure.
LA CORRUPTION
O Menace, ma sœur ! à grands pas avançons : Déjà la foule ardente, au bruit de la fanfare. Roule autour des hustings en épais tourbillons : Pour emporter d'assaut le scrutin qu'on prépare. Fais jaillir la terreur du fond de tes poumons.
LA MENACE
Et toi. Corruption! répands l'or à main pleine. Verse le flot impur sur l'immense troupeau : Qu'il envahisse tout, les hustings et l'arène. Et que la Liberté, présente à ce tableau, Voile son front divin de sa toge romaine;