‹ Poésies inéditesChapitre 31 sur 82 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

SCÈ^^E P%EéMIF.RE

M É D É E , seule.

Qu'en tends-je? Quels transports autour de ce palais! Hélas I peuple aveugle, sais-tu ce que tu fais? A l'autel de la mort tu conduis la victime.

Hâtez-vous, hdtez-vous de consommer le crime I Dieux vengeurs ! mon courroux, vous l'avez bien servi ! Mais pourquoi ce spectacle, hélas! ni*est-il ravi? Je l'aurais vu... j'aurais joui de mon ouvrage : Peut-être cette vue eût assouvi ma rage.

Qiic dis-je? Non, ce cœur, de vengeance altéré. Ne les a point encore assez désespérés...

Je te réserve un coup plus digne de Médéel

Ton sangl ton propre sang!... abominable idée!

Fureur, effroi, pitié, qui venez me troubler,

Ëloignez-vous, fuyez, vous me feriez trembler!

Moi, trembler I Et de quoi ? Pourquoi donc tremblerais-je ?

Quelle vaine terreur en ce moment m'assiège?

Pour la première fois je me sens effrayer :

Est-ce un premier forfait que je vais essayer?

Mes crimes n'ont-ils pas trop comblé la mesure,

Et crains-je d*offenser les dieux ou la nature?

La naturel En ce jour je prétends la venger...

Et vous, vous que ma main ne craint pas d'outrager.

Impitoyables dieux, qui, depuis ma naissance.

M'avez de crime en crime entraîné sans défense,

Vous à qui les mortels ne peuvent résister,

Puisse ce dernier coup enfin vous contenter!

SCÈD^EJÏ

IPHISE, MÉDÉE

IPHISE.

Madame, ils sont partis, et la publique joie, Par ces cris importuns dans les airs se déploie : Vers le temple des dieux ils dirigent leurs pas ;

64 POi-SIES INÉDITES.

Le peuple de Creuse admirait les appas; Mais hélas 1 la douleur semble ternir ses charmes. Ses yeux laissent tomber d'involontaires larmes. Et son cœur oppressé, dans ce funeste instant. Semble avoir deviné le destin qui l'attend.

Cependant, vos enfants devant vous vont paraître.

MÉDÉE

Dieux ! quel subit effroi dans mon cœur je sens naître. Je me trouble, et je sens, en ces affreux moments. Que je suis mère encore!...

scè:7sCE iïi

Les Précédents, les deux fils de MÉDÉE.

MÉDÉE

Approchez, mes enfants !

Chers et malheureux fruits d'une union funeste, Rejetons adorés d'un sang que je déteste, Pour la dernière fois je vous tiens dans mes bras !

(Avec violence)

Mais que dis-je ? Non, non, nous ne nous quittons pas ; Vous ne resterez pas au pouvoir d'un barbare ; Vous me suivrez!...

M li D E i;.

IPHISE.

Hélas l'quel trouble VOUS égare?

Madame, au nom des dieux, reprenez vos esprits. Vous leur dites adieu.

MÉDÉE

Je sais ce que je dis...

Mais le puis-je? Grands dieux, connais-je ma faiblesse : Oui, mais quoi! leur aspect amollit ma tendresse, Je me trouble, je sens expirer mes fureurs; J'ai besoin de courage, et je verse des pleurs; Je pleure... Éloigne-les.

IPHISE.

Qjiel horrible prestige I Vous me les demandiez...

MÉDÉE, avec fureur.

Éloigne-les, te dis-jc.

De cet appartement qu'on les fasse sortir.

Oui, je sens que j'allais me laisser attendrir.

(A Iphise)

Toi, cours au temple, Iphise, et viens en diligence Me dire si le crime a reçu sa vengeance.

66 l'OtSIES INLDITtS.

SCÈO^E IV

MÉDÉE, seule.

MÉDÛE, tirant un poigitard et se promenant sur le théâtre.

Le voici donc venu, ce moment plein d'horreur !

Haine, vengeance, amour, soutenez ma fureur!

Ht vous, dieux infernaux, seuls dieux que sert Mcdêc,

Que ma main soit par vous raffermie et guidée!

O toi de mes forfaits redoutable instrument,

Toi qui vas, dès ce soir, les punir dans mon sang,

Toi qui servis si bien ma fatale colère.

Toi que ma main plongea dans le sein de mon frère,

Si, par des coups si sûrs, tu sus jusqu'à ce jour

Servir tous les desseins de mon funeste amour,

Si, détestable sœur et parricide fille,

Je t'ai couvert du sang de toute ma famille,

V*^enge aujourd'hui ce sang pour un ingrat versé,

Et venge après le ciel de ma vie offensé 1

(Elle s'approche de la porte de Vapparlement où sont ses enfants et s'arrête)

Mais quoi ! je sens déjà ma fureur chancelante, Et le poignard échappe à ma main défaillante t

MÉDÉE. 67

Par quel secret pouvoir ce bras est-il lié?

Tais-toi, funeste voix d'une aveugle pitié !

Quoi donc ! Je laisserais à l'ingrat qui m'outrage D'un hymen qu'il trahit ce détestable gage I Dans leur sang malheureux j'épargnerais son sang! Je mourrais sans laisser un exemple éclatant 1 Pour céder un instant au cri de la nature, J'éparg&erais ce coup à l'dme du parjure !

Et mes jxux le verraient, à mon dernier soupir. Jouir encor d'un bien qu'il me voulait ravir I Et vous, tristes objets de la haine céleste.

Rejetons condamnés d'une tige funeste, Pourquoi donc vous laisser la lumière des cieux ? Pour que, traînant partout vos destins odieux, Vil mépris des mortels et rebut de la Grèce, Vous maudissiez cent fois le jour que je vous laisse, Et recueillant le fruit de mes atrocités.

Honteux et rougissant du nom que vous portez. Vous détestiez le sein qui vous donna naissance; Ou bien pour qu'un perfide, instruisant votre enfance A mépriser le sang que vous donna ce cœur.

Mon propre nom pour vous soit un objet d'horreur I Non, cette idée affreuse affermit mon courage. Avançons...

(Elle vent se précipiter vers l'appartement de ses fils et parait arrêtée malgré elle par une main invisible)

Je ne puis avancer davantage.

Une invisible main semble arrêter mes pas.

68 POÉSIES IXÉDITF.S.

Et, prête à les frapper, je sens faiblir mon bras. Q.uoil ta voix sur nos cœurs est-elle si puissante, O nature? Est-ce toi qui rends ma main tremblante? Eh bien, je t*obéis!... mes efforts sont perdus... Tu le veux... Ils vivront... c*est un crime de plus.

(Elle jette son poignard loin d'elle. Moinenl de silence)

O vous, vous qui lisez dans le cœur d'une mère, Assouvissez, grands dieux, votre juste colère! Et vous, mânes cruels, par mes mains outragés. Dites-moi... Mes forfaits sont-ils assez vengés?... Mais qu'entends-je?

sce:xb V

MEDEH, IPHISE.

MÉDÉE

C'est toi ! Dieux ! que viens-tu m'apprendre? Suîs-je vengée, enfin, et que faut-il attendre?

IPHISE.

La mort!

MÉDÉn. 69

MÉDÉE

Quoi! la princesse?

En ce moment affreux,

Elle expire...

MEDliE.

Et je suis au comble de mes vœux !

Mais parle.

IPIIISE.

Au seuil du temple à peine parvenue, Et dans la foule enfin moi-même confondue, J*ai tout vu. Tout mon cœur frémit à ce récit, A peine puis-jc encore en croire mon esprit!

Déjà fumait l'encens des derniers sacrifices. Et, pour rendre les dieux à cet hymen propices. Autour de leurs autels les prêtres assemblés Faisaient couler le sang des taureaux immolés. Tout à coup, ô frayeur ! sur l'autel d'hyménéc Le feu sacré s'éteint : Athènes consternée Croit voir dans ce prodige un augure effrayant. On s'écrie, on pâlit; mais Jason, se levant : Prêtres, dit-il, et vous, peuple faible et crédule, Bannissez, bannissez un effroi ridicule.

Si l'hymen devant vous éteint son vain flambeau, Nos cœurs, nos propres cœurs brûlent d'un feu plus beau. Tout le peuple à ces mots reprend son allégresse. Et ]ason s'approchant de la triste princesse :

Venez, dit-il, venez embellir mon destin !

Recevez en ce jour et Tempire et ma main !

Régnez sur les Etats que ma valeur vous donne, Et des mains de l'amour recevez la couronne!

Il dit... et sur sa tête attache de sa main Ce fatal instrument d*un sinistre dessein.

Mais à peine, grands dieux 1 le fatal diadème Â-t-il touché le front de la beauté qu*il aime, Soudain vous l'eussiez vue et rougir et pâlir. Du voile de la mort ses beaux yeux se couvrir, Rappeler, mais en vain, une voix expirante.

Et dans les bras du traître enfin tomber mourante !

MÉDÉE

Digne spectacle, ô dieux, de mon cœur irrité ! Mais Créon ?

IPHISE.

Auprès d'elle il s'est précipité, Et son âme, à ce coup, mais trop tard, éclairée: Juste ciel, a-t-il dit, je reconnais Médée !

Gardes, qu'à ma fureur elle n'échappe pas! Entourez le palais d'armes et de soldats ; Je veux que sous ses yeux son horrible famille Meure dans les tourments et te venge, ô ma fille! Et tandis que tous deux, autour d'elle empressés, Cherchent à rappeler dans ses esprits glacés Les restes presqu'éteints de sa vie expirante, M 'échappant au travers de la foule ignorante,

MÉDÉE. 71

J'arrive, et viens ni*ofFrir à leurs trop justes coups, Madame, et s'il le faut, mourir auprès de vous ! Mais quoi ! vous vous troublez, vous changez de visage, Et ce dernier instant abat votre courage !

iii.Di.lL.

Q.ue tu me connais peu 1 je ne crains pas pour moi. Et j'éprouve bien plus de plaisir que d'effroi. Iphise, ils viennent donc venger sur ma famille Le meurtre d'une amante et celui d'une fille. Je verrai devant moi mes enfants expirer.

Et leur sang innocent va les désaltérer I Ils viennent à mes yeux vous punir de mes crimes, O mes fils I dieux cruels I malheureuses victimes ! Et je verrais vos cœurs déchirés par leur main ! Et je contemplerais ce spectacle inhumain!

Qu'ai-je fait? Et pourquoi m'avez-vous retenue. Dieux? Et toi, dans mon cœur si longtemps inconnue, O funeste pitié, je t'ai trop écouté !

(Elle saisit de nouveau le poignard)

Sauvez4es, sauvons-les de leur férocité !...

V^ous mourrez! mais au moins leur cruelle espérance N'étendra pas sur vous sa cruelle vengeance ! Et le sang répandu par ce coup odieux Vademander pour vous deux fois vengeance aux dieux >

(Elle se précipite dans V appartement de ses fits)

IPHISE.

Que fàites'vous, Madame ? O ciel 1 jour efi*royabl« I . «>

72 POliSIliS INÉDITES.

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MÉDÉË, o/^m »;i^ moment, sort de Vapparlement de SCS fils, dam l'attitude d'une femme égarée et accor hlée par la fatalité, les deux bras élevés sur sa tclc, et tenant etu:ore d'une main le fer sanglant.

Frappez, frappez, ô Dieux ! un monstre épouvantable ! Enfer, entr'ouvre toi, mes forfaits sont remplis! De mes crimes je viens vous demander le prix. Voyez, de tous côtés quelle foule ennemie Des mânes qui sur moi viennent venger leur vie ! J'en vois un plus horrible... il s'approche, et mes yeux Reconnaissent le coup... C'est mon frère, grands dieux! Il déchire mon cœur, et sa main frémissante Ne peut servir assez sa rage renaissante.

Cruels! votre courroux n'est-il pas assouvi?

Non, non! eh bien frappez! Maîsquoi! vous! vous aussi, Vous mes fils! vous mon sang! Votre main implacable Se plonge dans le sein d'une mère coupable !

Hélas ! en vous perçant ne vous sauvai-je pas Des fureurs d'un barbare?... Ils ne m'entendent pas. Et d'un coup trop affreux me retraçant l'image, Me couvrent de leur sang qu'a répandu ma rage, Et j'expire cent fois sous leurs coups redoublés!

(Moment de silcme... et revenant à elle)

Mais d'une vaine erreur mes yeux sont donc troublés !

(En regardant autour d'elle et apercevant le poignard teint de sang et Iphise pleurant)

Quoi ! je respire encore et je vois la lumière ! Quoi! jQ vis, et ce jour, ce jour affreux m'éclaire!

ï\ est donc vrai, les dieux, au suprême moment, Laissent voir aux mortels le sort qui les attend : Je vois les sombres bords où m'attend leur colère, Mais l'enfer ne m'est pas plus cruel que la terre!

scè:^e VI

MtDHE, IPHISE, CRÊON, suite.

CRÉONj accourant, son èpèe à la main.

V^eugeons, vengeons sur elle un coup trop inhumain. Monstre! ce coup n'a pu partir que de ta main. Qjie ta mort à nos yeux venge enfin ta victime ! Oui, ce crime du moins sera ton dernier crime !

(Levant son êpée prête à frapper Médée)

Reçois ce sang impur à tes mânes verse, Ombre chère et funeste!

MÉDÉE

Arrêtez, insensé!

lO

74 POESIES INliDl TES.

SCÈCT^E VU

Les Précédents, JASON anivatU sur îe théâtre, égaré, furieux, ÉGISTHH.

JASON

Où sont-ils r Est-il temps de les sauver encore r Où sont mes fils, grands dieux !

(A Créon)

O vous, vous que i*iitipIorc, Hendez-moi, rendez-moi mes enfants malheureux I Vous devez vous venger plus sur moi que sur eux l

MÉDÉC.

Ils lie redoutent plus TefFet de sa vengeance.

JASON

Q^oi! grands dieux! ils seraient!...

MÉDÉE

Ils sont en ma puissance.

jASON.

Gicil! quel ilouvitau forfait dois^je encore entrevoir?

MÉDÉE. 75

(A Médée) Rends-moi, rends-moi mes fils!

MÉDÉE s'avançani vers h rideau qui couvre Ventrée de V appartement de ses fils.

Eh bien , tu vas les voir !

Avant de m*outrager tu devais me connaître; Tu vas voir si j'ai su me bien venger d*un traître! Je t*enlève une amante, et c'est trop peu pour toi : Tes enfants te restaient. Regarde, et connais-moi I

(Elle soulève d'une main le rideau et de Vautre tient le poignard. Jason se précipite pour voir les enfants. Il recule)

JASON

Qiie vois-jet dieux vengeurs! ilssont tous deux sans vie!

Elle a pu consommer ce sacrifice impie !

Je me meurs!... Viens, fuyons ces exécrables lieux!

MÉDÉE

Fuis !... Moi je meurs, perfide ! et voilà mes adieux !

FIN DE MÉDËE

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