OSMIN, ORCAN
OSMIN
Eh bien 1 dernier appui des remparts d'Ântiochc, Qjic TÎcns-tu m*annoncer ?
ORCAN
duc le péril approche,
Seigneur, et que bientôt, par un dernier effort,
Il nous faut obtenir la victoire ou la mort!
Agité cette nuit d'une trop juste crainte,
De nos remparts croulants je visitais l'enceinte;
La nuit d'un voile épais couvrait au loin les airs,
Et du camp des chrétiens les feux étaient couverts.
Tout semblait reposer : un sinistre silence
De nos plus vieux guerriers trompait la vigilance.
Et ces lieux, pleins le jour de l'horreur des combats,
Retentissaient au loin du seul bruit de mes pas.
Tout autre à cet aspect se fût trompé peut-être.
Mais moi qui si souvent appris ù les connaître.
Moi qui sais de leur art les perfides moyens,
Je frémis, et mou cœur devina les chrétiens.
Il est, vers l'Orient, une porte secrète :
C'est là que dirigeant ma démarche inquiète.
Jusqu'au pied de nos murs en silence conduit.
J'ai voulu profiter de l'ombre de la nuit,
Et, n'écoutant enfin que l'ardeur qui me guide,
Sous l'odieux habit de ce peuple perfide,
Seul et de tous côtés d'ennemis entouré,
Au milieu de leur camp. Seigneur, j'ai pénétré.
Vers ce temple sacré, que souille leur présence.
Déjà tous leurs soldats s'avançaient en silence,
Et, dans leurs rangs impurs moi-même confondu,
Je m'avance avec eux, hélas I et j'ai tout vu :
Le temple était rempli d'un appareil terrible,
Un prêtre y consommait ce sacrifice horrible
Où leur Dieu sanguinaire, invisible à nos yeux,
A la voix d'un chrétien descend au milieu d'eux ;
ZORAÏDE. 107
Dieu cruel qui se plaît au tumulte des armes, - Qiii se nourrit de sang, qui s'abreuve de larmes. Au moment formidable où leur divinité Apparaît, disent-ils, sur Tautel redouté, Le prêtre leur montrant son image grossière : « Jurez tous, a-t-il dit, par ce Dieu qui m'éclaire, « De mourir, s'il le faut, pour ce Dieu mort pour nous ! « Versez pour lui ce sang qu'il répandit pouT vous ! « Et que sa tombe sainte, en ces lieux outragée, « Par le sang infidèle aujourd'hui soit vengée! « Mourez, ou que demain ces odieux remparts « Voient de l'auguste croix flotter les étendards ! » Il dit. De ses accents les voûtes retentissent; Par des cris répétés les soldats applaudissent, Et ce prêtre féroce, excitant leur fureur, Leur montrait de la croix le signe protecteur. Instruisait leur courage à mépriser la vie.
Et sur leurs glaives nus levant sa main impie, Bénissait de la mort ces fatals instruments Du sang de nos guerriers encore tout fumants. El moi, perçant le cours du torrent qui s'écoule. Je m'échappe aisément incouuu dans la foule, Je regagne nos murs, et viens vous annoncer Les périls dont ce jour les va voir menacer.
OSMIN
Val ce nouveau péril n'a rien qui m'intimide; J'ai connu les chrétiens: de nos trésors avide, Ce peuple, de carnage et de sang altéré, Couvre tous ses projets d'un prétexte sacré.
.Io8 POj-SinS IKi^DITES.
Amenés, disent-ils, par une main divine,
Leurs torrents destructeurs couvrent la Palestine; •
Leurs mains de flots de sang inondent ces climats
Pour je ne sais quel Dieu que l'on n*y connaît pas.
En vain, exterminant cette horde ennemie,
Les fleuves de Judée ont bu leur sang impie ;
Par leurs propres malheurs bientôt se renforçant ,
Les bafbares semblaient renaître de leur sang,
Comme au flot qui s*abime un autre flot succède.
Cédons à leurs destins, Orcan, puisque tout cède:
A les combattre en vain j*usai mes plus beaux ans,
J'espérais, de lauriers couvrant mes cheveux blancs,
Ramener dans ces murs purgés de leur présence
Le bonheur et la paix... inutile espérance!
Je vois mes ennemis, fiers de succès nouveaux,
Troubler de mes vieux jours l'honneur et le repos;
J'entraîne ces climats dans ma chute funeste.
Et mourir avec gloire est tout ce qui me reste.
Ce sort est assez beau, je ne m'en plaindrai pas.
Autant que je l'ai pu, j'ai sauvé ces États,
Et ce reste de jours, que je leur sacrifie.
Jette un nouvel éclat sur le soir de ma vie.
Ce trône malheureux ne tombe qu'après moi.
Je le regrette peu. Mais ma fille, mais toi,
Seul reste de ce sang cher à la Palestine,
Qjii sur ce trône hélas 1 témoin de ma ruine.
Devais t'asseoir un jour, et donner après moi
A ce sceptre un soutien, à ces États un roi,
Qui déjà, des chrétiens connaissant'trop les haines^
As vu tes nobles mains porter d'indignes chaînes,
ZORAÏDE. 109
Faudra-t-il donc, grands dieux ! cédant à mes destins, Une seconde fois te laisser dans leurs mains, Zoraïde, expirant au sein de Tesclavagel Ab 1 mon audace tremble à cette horrible image.
ORCAN
A mon zèle, Seigneur, daignez la confier.
Je puis répondre encor de ce dépôt si cher:
Du côté de Tortose une secrète issue...
OSMIN
Eh quoi 1 tu veux si tôt me priver de sa vue 1 Hélas ! quand par des mers j*en serai séparé, Penses-tu que mon cœur en soit plus rassuré?
Et dois-je donc déjà m*imposer la tristesse D*un adieu si cruel, Orcan, à ma vieillesse?
Auprès de mes vieux ans qui la remplacera ?
Tu Tas vu, lorsqu'un jour le sort m'en sépara, Lorsque loin de ces murs, dans sa fuite imprudente, Aux mains de ces chrétiens elle tomba vivante. Ce reste de mes jours me devint ocReux.
Je la cherchais, Orcan, je l'appelais; mes yeux, Parcourant tristement mon palais solitaire.
Recherchaient tour à tour et fuyaient la lumière ; Je demandais partout ou ma fille ou la mort.
Et tu veux que mon cœur s'impose un pareil sort? Tu veux... Non, je ne puis y consentir encore... Espérons que ce Dieu, que ma vieillesse implore, Plus puissant que celui de nos persécuteurs, Peut encor d' Antioche arrêter les malheurs 1
110 POI-SIES INEDITES.
ORCAN
Hélas !
os MIN.
Eh quoi ! peux-tu douter de sa puissance ?
ORCAN
J'ai mis en lui longtemps une ferme espérance, Seigneur, mais de ce dieu l'implacable courroux Semble lui-même enfin se tourner contre nous.
OSMIN
Que dis-tu? Nous a-t-il ôté notre courage?
ORCAN
Il ne nous laisse plus qu'une inutile rage.
Fatigué d'un péril sans cesse renaissant, Le peuple attend le joug d'un œil indifférent; Et de leurs vains efforts déplorant l'impuissance. De nos plus vieux guerriers la stérile vaillance, Seigneur, malgré ma voix commence à sommeiller.
OSMIN
C'en est assez, ami, je vais la réveiller:
Contre le dernier coup dont ce jour nous menace. Je saurai dans leur cœur rallumer leur audace ; Ils me verront, Orcan, ils entendront la voix Qui, dans tous les périls, les guida tant de fois. Et de tant de lauriers la gloire enco ' présente Raffermira, crois-moi, leur valeur chancelante.
ZORAIDE. III
Viens! ce fer, trop pesant pour ma tremblante main, Peut de la gloire cncor leur montrer le chemin !
ZORAÏDE ET HLISl:
zoRAÏDii, une lettre à la main.
Ce sont SCS traits ! c'est lui ; je ne puis m'y méprendre I O jour, ô jour fatal I et que viens-je d'apprendre 1 Élise, soutiens-moi . . .
ÉLISE
Qja'avez-vous, justes dieux !
lit que peut contenir cet écrit odieux?
ZORAÏDE
O juste châtiment d'une coupable flamme!
O fatale lumière !
ÉLISE
Hxpliquez-vous, Madame ; Sur ce triste secret que mon cœur éclairci...
ZORAÏDE
Hélas ! en l'apprenant tu vas frémir aussii
112 P0L:»I£S IXLUITCS.
Tu t*cn souviens (souvent ma fatale tendresse. Par d'amers souvenirs nourrissant ma tristesse. Ramenait entre nous ce funeste entretien) ; Je n'ai que trop parlé de ce guerrier chrétien...
ELISE
Qpoi ! ce jeune héros dont votre âme channée Entretint tant de fois ma tendresse alarmée ? Ce chrétien, ce farouche et cruel ravisseur...
Hélas! je t*ai trop dit comment mon triste cœur, Pour ce fier ennemi, dont je fus prisonnière, Nourrit, malgré ses dieux, sa flamme involontaire ; Tu sais combien de fois, me reprochant ces feux. Je jurai d'étouffer un amour odieux ; Tu vis combien ces yeux, sensibles à ses charmes. Aux pieds de nos autels en ont versé de larmes : Il semble qu'en secret un noir pressentiment, De ce coupable amour prévint le châtiment, lilisc...
ELISE
Hli quoi, grands dieux I lie pouvez-vous Tétcindrc r
ZORAÏOE.
Hélas 1 il u*cst plus temps : tout ce que j'ai pu craindre Du pouvoir malheureux de mon affreux destin.
Tout ce que j'attendais, Ëlise, arrive enfin I