RAÏDE. Il
ÉLISE
Dieux !
Z OR AIDE
Ce persécuteur de ma triste patrie, Qui menace d'un père et le trône et la vie, Ce guerrier qu'Ântiochc enfin voit aujourd'hui Apporter la terreur...
ÉLISE
Que dites-vous?
z OR AÏ DE.
C'est lui !
C'est ce cruel amant que ma patrie abhorre, Que je crains, que j'accuse, et que j'adore encore !
ÉLISE
Voilà donc de ces feux l'inévitable fruit 1
C'est donc là qu'un amour aveugle vous conduit !
Et vous pouvez encore adorer le perfide 1
Quand sur les jours d'Osmin, d'une main parricide,
il lève le poignard couvert de notre sang.
Sa fille ose dans lui voir encor son amant !
ZORAÏDE
Va, ce cœur malheureux, que le remords déchire, S'en est plus dit cent fois que tu ne peux m'en dire : Si les dieux à mes pleurs s'étaient laissé toucher, Tu n'aurais plus, lîlise, à me le reprocher!
ELISE
Eh bien! voyez le prix d'nne ardeur si constante:
A son ambition immolant son amante.
Le baibore s'nnit â nos persécuteurs;
Il guide contre nous leurs torrents destruaeurs»
Et, pour prix de Famour que vous deviez attendrç^
Désolant ces ËUts qu'il aurait dû défendre.
Du sang de votre père il vient souiller son bras,
11 vient...
ZORAÎDE.
Arrête, Élise, et ne l'accuse pas :
Connais mieux ce héros que son serment enchaîne. Connais mieux ces chrétiens que méconnaît ta haine.
ELISE
Par leurs sanglants forfaits ils sont assez connus.
ZORAÏDE
Pour être nos rivaux ont-ils moins de vertus?
Ce peuple redouté, que nous nommons barbare.
Dont une juste haine aujourd'hui nous sépare,
Et que ses prêtres seuls ont fait notre ennemi,
Des braves Ottomans méritait d'être ami :
II a même valeur et bien moins de rudesse.
Une franchise égale et plus de politesse;
Et d'un culte opposé défenseurs tous les deux,
Ih ont mêmes vertus, quoiqu'ils aient d'autres dieux.
J'éprouvai leur douceur ainsi que leur courage:
Ce sexe, après la gloire, a leur premier hommage.
ZORÂÏDE. 115
Et la beauté, souvent captive dans ces lieux, Y partage Tencens qu'ils offrent à leurs dieux. Qui le sait mieux que moi? Tandis que, désolée, Tu plaignais loin de toi ma jeunesse exilée, Et qu'un père alarmé, dans ses justes douleurs, De ma captivité déplorait les rigueurs, Autant qu'en ce palais, dans leur camp souveraine, £>e mes fiers ravisseurs je paraissais la reine: Ces chevaliers chrétiens, à mes pieds prosternés, Semblaient d'humbles captifs à ma suite enchaînés, Et tous, humiliant leur superbe courage.
De leurs cœurs généreux volontaire esclavage. Déposant devant moi tout l'orgueil du vainqueur. D'un regard de mes yeux se disputaient l'honneur. De leurs pièges flatteurs qui pouvait se défendre? Élise, le plus fier paraissait le plus tendre. Conrad au milieu d'eux régnait par sa valeur, Par ses vertus bientôt il régna dans mon cœur: Je nourris une erreur qui me devint trop chère, J'oubliai que la loi de leur fatal honneur Devait, même sur moi, l'emporter dans sou cœur. Et que peut-être un jour sa main devrait détruire Ce trône où je m'assieds, ces murs où je respire!
LLISE.
Quel est donc cet honneur, inconnu parmi nous, i Qjii le force, Madame, à s'armer contre vous? Qlielle loi, quel serment que la nature ignore, L'oblige à se baigner dans un sang qu'il adore?
Il6 POÉSIES INÉDITES.
ZORAÎDE.
C'est la loi de ce Dieu, qui seule arme leur bras. De ce Dieu sans pitié, funeste à nos climats!
ÉLISE
S'il vous aimait, Madame, il aurait su Tenfreindre.
ZORAÏDE
Je ne sais si je dois Taccuser ou le plaindre,
Et, de quelque côté que je porte mes yeux,
Ëlise, je ne vois qu'un avenir affreux :
Si je plains d'un amant le crime involontaire.
J'outrage ma patrie et j'offense mon père,
Et, dans mes vœux flottants, je trahis tour à tour
Mon père ou mon amant, la nature ou l'amour.
scÈo\C£ m
OSMIN, ORCAN, les précédentes.
ÉLISE
Mais j'aperçois Osmin.
ZORAÏDE
Oh! cachons-lui mes pleurs I
ZORAIDE. 117
OSMIN, à Orcufi.
Hh bien I vous triomphez, Dieu de nos oppresseurs !...
C'en est fait , cher Orcan , je n*ai plus d*espérance :
Je n*ai pu rappeler leur antique vaillance ;
Pour la première fois je les ai vus trembler,
La honte devant moi semblait les accabler ;
Ils ont rougi d'abord en me voyant paraître,
Et j'ai cru dans leurs cœurs voir leur vertu renaître ;
Mais ce feu passager s'est bientôt effacé.
Et leurs yeux inquiets, leur front embarrassé.
Ces regards tristement attachés à la terre.
Ces cris séditieux d'un peuple téméraire.
Ces plaintes, ces soupirs, autrefois inconnus,
Ces blessés déplorant leurs services perdus.
Ces murmures secrets échappés de leur bouche,
Et des soldats muets le silence farouche,
Tout a fait voir, Orcan, à mes yeux affligés,
due sans retour enfin nos destins sont changes;
De nos plus vieux guerriers le courage succombe.
C'était mon seul espoir... et cet empire tombe.
(A sa filU)
Ma fille I vous voyez un prince infortuné, Sur la fin de ses jours du ciel abandonne.
Ce jour éclairera notre chute funeste...
Le temps est précieux, le peu qui nous en reste Peut vous sauver encor de nos persécuteurs.
Hélas I vous avez trop partagé mes malheurs.
Satisfait en ce jour d'immoler ma vieillesse, Qfic ce ciel rigoureux sauve votre jeunesse I
Il8 POÉSIES INÉDITES.
Je iu*étais trop flatté qu'en des temps plus heureux La main de Zoraïde aurait fermé mes yeux; J'espérais, relevant ce trône qui chancelle, Le défendre longtemps, le conserver pour clic; Mes yeux en le quittant vous y verraient asseoir... Ces barbares chrétiens ont détruit mon espoir. Ils l'emportent enfin ! Mais je ne veux le rendre Que couvert de ce sang qui ne l'a pu défendre, Et mes regards du moins ne les y verront pas. Insultant à ma cendre, opprimer ces Ëtats.
Mais vous, seul rejeton de ma triste famille. Dont le crime à leurs yeux serait d'être ma fille, De cet adieu fatal quelle que soit l'horreur, Fuyez, dérobez-vous à leur juste fureur.
Et, loin de ces États, hélas I allez attendre Qu'un ciel moins irrité puisse un jour vous les rendre. Orcan loin de ces lieux saura guider vos pas. Voyez mes pleurs, ma fille, et n'y résistez pas.
ZORAÏDE
Non, quel que soit le sort que ce jour nous prépare.
Je n'obéirai point à cet ordre barbare;
Et plus de nos périls l'instant semble approcher,
Moins de vos bras. Seigneur, on pourra m'arracher !
Hélas! c'est pour vous seul que j'ai chéri la vic^
Et si j'ai regretté ma liberté ravie.
Si, témoin des malheurs qui menacent ces lieux,
J'ai conservé des- jours qui m'étaient odieux.
Le seul espoir, Seigneur, qui soutint ma jeunesse,
C'était de consoler un jour votre vieillesse,
ZORAÏDE. 119
D*jidoucir les chagrins de vos jours malheureux, Ou que le même instant les finit tous les deux : La mort à vos côtés n*a rien qui m*intimide.
s M I N , l'embrassant.
Je n'attendais rien moins du cœur de Zoraïde !
Dieu, qui de ces vertus voulûtes rembellir,
Ne me les montrez- vous que pour me les ravir?
Ma fille, de ce dieu le courroux inflexible
A tes pleurs quelque jour deviendra plus sensible;
Laisse-le sur ma tète épuiser son courroux,
Va chercher un asile...
ZORAÏDE
En est-il loin de vous?
Mon père, permettez qu*à vos pieds que j'embrasse De mourir près de vous j*en obtienne la grdce!
OSMIN
Non, ce dieu moins cruel ne t'exaucera pas.
Orcan, que loin de moi Ton entraine ses pas:
Son aspect m'attendrit, ma force m'abandonne. Obéissez, ma fille, un père vous l'ordonne !
ZORAÏDE
Non, cruel, non 1 plutôt que de vous obéir, A vos sacrés genoux vous me verrez mourir; Non, vous dis-je, j'y reste, et ce ciel que j'implore Peut-être par ma voix veut vous sauver encore!
OSMIK.
Qjie dit-elle?...
ZORAÏDE
Apprenez un secret plein d*horreur:
Ce féroce chrétien, ce crael ravisseur, Qjuî, lorsque dans ces lieux j'errais en fugitive, Entraîna loin de vous ma jeunesse captive, Est ce même guerrier qui commande aujourd'hui Nos cruels ennemis qui combattent sous lui.
OSMIN
Juste Dieul se peut-il?
ZORAÏDE
Apprenez plus encore :
Ce ravisseur!...
OSMIN
Eh bien?
ZORAÏDE
Il m*aime et je l'adore ! -
OSMIN
Dieu vengeur I Zoraïde amante d'un chrétien ! Et tu peux avouer ton opprobre et le mien l O honte de ma race, ô trop malheureux père !
Que ne me cachais-tu cet horrible mystère?
Mon père, suspendez cet injuste courroux :
ZORAIDÏÎ. I2T
Je n*aî déshonoré ni votre Sjuig ni vous;
Ce cœur, qui malgré moi brûle d*un feu coupable,
N*eût jamais avoué cet amour déplorable.
Fidèle à ma patrie et fidèle à nos dieux,
Je Taurais jusqu'au bout couvert à tous les yeux,
Et j'aurais attendu qu'un trépas salutaire
Cachât dans le tombeau ma honte et ma misère.
Ce ciel impitoyable, et qui connaît mon cœur,
Sait si de votre nom j'ai démenti l'honneur :
Aux pieds de ses autels il a vu mes alarmes ;
Il les a vus le jour arrosés de mes larmes,
Et la nuit a caché mes étemels combats
Devant ces Dieux cruels qu'ils ne fléchissaient p<is.
Dans d'inutiles pleurs ma jeunesse flétrie
Demandait chaque jour le terme de ma vie :
Sa haine inexorable était sourde à mes cris.
OSMIN
Q)ie ne t'exauçaient-ils! Je les aurais bénis Avant que leur courroux, funeste à ma famille, M'eût appris en mourant la honte de ma fille.
ZORAÏDE
Quoil peut-être ces jours qu'ils ont su conserver Étaient-ils destinés, Seigneur, à vous sauver.
OSMIN
Qp'entrevois-je, grands dieux, et que va-t-elle dire? Juste ciel!
ZORAÏDE
Écoutez ce que le ciel m'inspire :
Souvent sa volonté, qui se cache à nos cœurs, Tire notre salut du sein de nos malheurs, Et, retirant la main qu'il lève sur nos têtes, Ramène un calme heureux au plus fort des tempêtes. Les plus faibles mortels deviennent dans ses mains D'aveugles instruments de ses secrets desseins ; Et, changés tout à coup par sa toute-puissance. Nos plus grands ennemis prennent notre défense I
OSMIN
Que veux-tu dire enfin?
ZORAÏDE
Que de nos fiers vainqueurs Peut-être il peut encor vouloir changer les cœurs!
OSMIN
Je devrais mon salut à leur pitié cruelle!
Leur courroux m'est cent fois plus supportable qu'elle !
Ne pouvez-vous du moins le devoir à l'amour?
OSMIN
Justes dieux!
ZORAÏDE
Permettez qu'en ce funeste jour L'amour, pour vous sauver, essaie sa puissance;
ZOUAIDE. 125
Permettez que Conrad paraisse en ma présence.
II m*aime, je le sais; dans ces tristes combats
Son cœur ne fut jamais d*accord avec son bras;
II ne sert qu'à regret sa barbare patrie.
J'ai vu sur nos malheurs sa grande âme attendrie
Maudire trop souvent les funestes liens
Qui condamnaient son bras à servir les chrétiens;
Je l'ai vu s'indigner qu'une cause sacrée
Par le fer et le feu se vit déshonorée,
Et qu'aux ordres cruels d'un prêtre ambitieux
On fit couler le sang pour la cause des dieux;
Je l'ai vu s'affliger d'une guerre inhumaine,
Et détester enfin le serment qui l'enchaîne.
Et maintenant. Seigneur, qu'il combat contre moi,
Q}ie son cœur, asservi sous une dure loi.
Se révolte en secret contre un destin funeste,
Et qu'il sert à regret un parti qu'il déteste,
Pensez-vous que ce cœur, insensible à mes pleurs,
Puisse être vainement témoin de mes douleurs.
Et voir, sans s'attendrir, sa malheureuse amante
Lever vers lui, Seigneur, une main suppliante,
Lui demander, pour prix d'un amour malheureux,
D'éloigner les périls qui menacent ces lieux ?
OSMIN
Qii'as-tu dit ? Q}ioi, grands dieux I cet ennemi terrible Pourrait... Tu connais mal un vainqueur inflexible.
ZORAÏOE.
Je connais mieux, Seigneur, un illustre ennemi,
Digne et de vous combattre et d'être votre anii. Souffrez que dans son camp un messager fidèle, . En votre nom, Seigneur, dans ce palais Taf^Uev Et qu'au sein de nos murs, ennemi respecté, 11 puisse dans ces lieux paraître en sûreté.
De votre foi sacrée envoyez-lui ce gage, 11 le reconnaîtra : le reste est mon ouvrage.
OSMIN
Tu le veux, j'y consens; si son cœur généreux Est sensible aux destins d'un père malheureux, S'il éloigne à ta voix la mort qui l'environne, Si de sa chute enfin il préserve ce trône, Et s'il donne la paix à ton triste pays, Je sais de ses bienfaits quel doit être le prix. Mais si ce fier chétien, trop fidèle à sa cause, Pouvait être insensible au prix qu'on lui propose, Qu'il tremble 1 Osmin jamais ne vit impunément Mépriser ses bienfaits ou dédaigner son sang.
scè:?CB iv