PREMIÈRE VISION
Et l'Esprit m'emporta sur le déclin des âges : « Quel est cet astre obscur qui, du sein, des nuages. Laissant glisser un jour plus morne que la nuit, licarte à peine l'ombre où sa main me conduit ?
— C'est le soleil, mon fils, ce roi brillant des sphères I
— Quoi 1 c'est là le soleil qu'ont adoré nos pères ? C'est là ce dieu du jour qui, du sommet des deux. D'un seul de ses rayons éblouissait nos yeux ; Qui, le front rayonnant de jeunesse et d'audace. Et des portes du jour s'élançant dans l'espace,
De son premier regard éclipsait dans les airs Ses rivaux pâlissants du feu de ses éclairs, De la terre éblouie illuminait les cimes, Comme un torrent de flamme inondait ses abîmes, Faisait monter Tcncens, faisait naître les fleurs, Jetait sur TOcéan ses flottantes lueurs.
Et, mêlant sa lumière aux vagues de ses plages, D*une brillante écume éclairait les rivages ? Se peut-il qu*à ce point cet astre ait défailli ? Depuis quand ? Par quel sort? — Mon fils, il a vieilli. Tout vieillit dans le ciel ainsi que sur la terre ; Ce grand foyer des jours depuis longtemps s'altère. Faible et d'un pas tardif se traînant dans son cours, Il ne dispense plus les saisons ni les jours Comme aux temps fortunés où le regard du sage Par les signes du ciel prédisait son passage. Et, soumettant sa marche à son hardi compas, Marquait l'heure aux humains par l'ombre de ses pas ; Il ne mesure plus ni les mois, ni les heures ; Mais, parmi les débris de ses douze demeures. Égarant au hasard son cours capricieux, D'un pas irrégulier serpentant dans les cieux, Tantôt dardant ses feux pendant des jours sans nombre^ 11 refuse aux vallons le doux abri de l'ombre, Brûle une terre aride et, dévorant les eaux.
Dans ses flancs altérés fait tarir les ruisseaux ; Tantôt se dérobant sous des ombres funèbres, Il livre la nature à de longues ténèbres ; Et l'homme épouvanté, d'un regard incertain, Attend eu vain l'aurore aux portes du matin !
l68 POÉSIES INÉDITES.
— Et la terre ? lui dis-je en voilant mon visage.
• — Viensetvois!» dit l'Esprit. Soudain, comme un orage,
De la cime des monts fondant sur les guérets,
Emporte en tournoyant la feuille des forêts,
La promène en son vol du couchant à Taurore,
La quitte, la reprend et la rejette encore.
Ainsi, planant de loin sur la terre et les mers,
Son souffle impétueux m'emporte dans les airs,
Et mon œil, du soleil suivant la route oblique,
Traverse à l'équateur les flots de l'Atlantique,
Vole d'un pôle au pôle, et s'abat tour à tour
Aux bords où naît l'aurore, où va mourir le jour.
« Qpelle est vers l'Occident cette immense contrée Par l'abîme des eaux du monde séparée.
Et qui, d'un pôle à l'autre étendant ses déserts, Presse autour de ses flancs la ceinture des mers ? Sur les routes de l'onde autour d'elle semées. Cent îles reposant sur des vagues calmées.
Ainsi que des vaisseaqx qui flottent vers des ports. Semblent avec amour s'approcher de ses bords. Jeune et dernier enfant qu'ait porté la nature, Ses monts ont conservé leur verte chevelure ; Ses fleuves, ombragés du dôme de ses bois, lilèvent jusqu'à nous leurs mugissantes voix. Sans doute qu'en ces lieux choisissant leurs asiles, Les enfants de l'Europe ont élevé leurs villes. Donné des noms chéris à ces nouveaux remparts. Et transporté leurs dieux, leur empire et leurs arts ?
— Insensé I dit l'Esprit : c'est la terre féconde,
Où l'aquilon poussa les vaisseaux du vieux monde,
Quand déjà ses enfants, rebut des nations.
Emportaient avec eux des malédictions.
En vain il aborda dans ces champs de délices,
L'homme dégénéré n'y sema que ses vices.
La licence, l'erreur, les peuples et les rois,
De ce monde naissant corrompirent les lois ;
Et, souillé sur ces bords par le sang des victimes,
L'arbre heureux de la foi n'y porta que des crimes.
En vain, dans ses forêts, des peuples transplantés
Y fondèrent des lois, des trônes, des cités :
Ces empires d'un jour l'un l'autre se chassèrent;
Les générations comme l'ombre y passèrent.
Tel qu'un fruit corrompu qui tombe avant le temps,
La terre y secoua ses rares habitants ;
L'Océan engloutit ces races criminelles;
Leurs projets insensés périrent avec elles.
Et, confiant aux vents la garde de ces mers.
Le silence éternel rentra dans ces déserts !
Fière et libre à présent du vil poids qui l'oppresse,
La nature y triomphe en sa mâle jeunesse;
Le cèdre monte en paix sur les vallons flétris,
L'Océan de ses ports y ronge les débris,
Et la terre, du moins dans son luxe sauvage.
Au Dieu qui la créa rend un plus digne hommage ! »
Il dit, et sur les flots de nouveau s'élança Jusqu'aux sommets de l'Inde, où son vol s'abaissa Sur l'antique Immaiis, dont le front large et sombre Couvrait aux anciens jours des peuples de son ombre,
lyO POÉSIES INÉDITES.
Et versait à ses pieds de ses nmeaas divers Sept fleuves dont les flots aUaient grossir trois mers. De là, mon œil, suivant leur onduleuse pente. Sur les champs de l'Asie avec leurs flots serpente. Cherche Tyr ou Memphis, ou le tombeau d'Hector, Salue avec des pleurs Tolivier du Thabor, Redemande au désert les traces de Palm^Te, Ces jardins suspendus que Babj^lone admire.
Revoit Jérusalem, ses cyprès, son Jourdain, Et cette tombe où dort Fespoir du genre humain ! Le silence et le deuil régnaient sur ces collines, Les fleuves serpentaient à travers des mines. Le sable du désert, volant en tourbillons.
Traçait au gré des vents ses livides sillons. Des peuples disparus effaçait les ouvrages :
Seule, élevant sa tète au-dessus des nuages, La pyramide assise au milieu de ce deuil.
Des enfants de Memnon magnifique cercueilj Brise comme un écueil le sable qu'elle arrête, Et sur les flots mouvants qu'agite la tempête. Seul et dernier témoin d'un peuple anéanti.
Flottait comme le mât d'un navire englouti !
Voilà ces monts glacés d'où descendait l'aurore ; De son pôle reflet l'astre les frappe encore ; Mais leurs fronts, dépouillés par l'aile des autans. Semblent s'être abaissés sous le fardeau du temps ! Ici teignant leurs pieds d'une écume azurée, Le Rhône en bouillonnaut sillonne la contrée Où, s'avançant vers lui par d'obliques détourS)
La Saône en serpentant fait douter de son cours, Se rapproche, s'éloigne et revient avec grâce S'unir en murmurant au fleuve qui l'embrasse. En remontant le cours de ces tranquilles eaux, Je vois à l'Occident onduler ces coteaux.
Dont les sommets, pareils aux vagues écoulées, Semblent en se courbant fondre sur les vallées. C'est là que je naquis ; voilà l'humble séjour Où mon regard s'ouvrit à la beauté du jour.
Sur le flanc décharné de cette humble colline, Le lierre embrasse encore une antique ruine.
C'était., .pardonne aux pleurs qui tombent de mes yeux, C'est un dernier débris du toit de mes aïeux!
De là, longeant les bords de la mer de Tyrrhène, Il s'abat comme un aigle au sommet de Pyrrhène, Me montre avec horreur aux rives des deux mers L'Ibérie étalant ses monuments déserts.
L'Âlhambra, fler encor de ses splendeurs antiques, Prolongeait sous mes pieds ses élégants portiques, Où l'Arabe, accouplant les gracieux arceaux, A façonné le marbre en flexibles berceaux.
« Deux peuples ont bâti ces murs que tu contemples; L'Arabe et le chrétien ont prié sous ces temples; Les pierres sont debout : les peuples ont passé ! » Il dit, et franchissant Pyrrhène au front glacé, D'un vol irrégulier serpentant dans la plaine. Le soufile impétueux m'emportait vers la Seine, Mais, quand du haut des airs mes regards eflrayés Reconnurent ces bords qui fuyaient sous mes pieds :
Ija POÉSIES INLDITES.
« Qpe de ton vol ardent la coarse se modère.
Lui dis-je, et de pins près rasons ici la terre !
Laisse-moi rechercher dans ces vallons flétris
Des lieux où j*ai passé les vestiges chéris :
C'est ici que d*ombrage et de fleurs embellie,
La terre m'apparut, au matin de ma vie.
Comme un lieu permanent où Thomme avant le soir
Pouvait sur de longs jours fonder un long espoir !
C*est ici que, plus tard, dans Tété de mon âge,
Trouvant un port tranquille après un long orage,
Dans le sein de Tamour entraîné par Thymen,
Et cultivant les fruits de mon champêtre Ëden,
Dans le calme des nuits recueillant mon délire.
Au Dieu qui Tinspirait je consacrais ma lyre.
Là je voyais jouer sur le gazon des prés
De nos chastes amours les présents adorés;
Là je plantais pour eux le chêne au large ombrage,
Dont le dôme éternel, élargi d^àgt en âge.
Devait, prêtant son ombre aux fêtes du vallon.
Porter de fils en fils mes bienfaits et mon nom I
Là je semais l'épi ; là je creusais la rive
Où mes soins enchaînaient une onde fugitive.
Le temple du Seigneur s'élevait sur ces bords;
Là veillait le pasteur sur la cendre des morts;
Là dormaient mes aïeux ; là, l'humble croix de pierre
De son ombre immobile a couvert leur poussière.
Ses débris mutilés couvrent encor leurs os.
Mânes 1 goûtez en paix ce reste de repos 1
Bientôt... » Mais, m'arrachant des lieux de ma naissatice,
L'Esprit impatient me gourmande et s'élance,
Et vers les champs déserts de Tantique Paris Me jette épouvanté sur d'immenses débris.
C'était l'heure où jadis, au réveil de l'aurore, Les rayons précurseurs du jour qui vient d'éclore, Teignant les dômes saints de douteuses clartés. Un bruit immense et sourd s'élevait des cités. Comme on dit qu'à l'aspect de la céleste flamme Le marbre de Memnon résonne et prend une âme, L*air.iin, retentissant au sommet de ses tours, Des fidèles au temple appelait le 'concours; Le prêtre, accompagné des célestes cantiques, Guidait la foule errante autour des saints portiques. Le clairon belliqueux résonnait : à sa voix.
Les guerriers qui veillaient aux barrières des rois, Ceignant des feux du jour leur cuirasse frappée, Comme un rempart d'.icier s'alignaient sous l'épée. La chute du marteau, le roulement des chars.
De leurs bruits discordants ébranlaient les remparts ; Les bornes des palais laissaient tomber leur chaîne, Les gonds d'airain criaient sous les portes de chêne; Et, comme un fleuve immense et grossi dans son cours, La foule s'écoulait pour le travail des jours.
« Mesure, dit l'Esprit, les vanités du monde I » 11 dit. Je ne vis plus qu'une forêt profonde. Qui, d'un fleuve fangeux couvrant les bords obscurs. Croissait languissamment sur le bord de ses murs ; Le flot , triste et dormant sous son arche écroulée, D'un murmure plaintif remplissait la vallée
Où la Seine, jadis reine de ces beanx lieux, Ronlait avec amoor dans son sein oi^eilleux Les ombres des palais qui couronnaient les rives. Et, sous des ponts d^aiiain pressant ses eaux captives, Se hâtait d'embrasser dans ses mille replis Ces murs par qui ses flots se senuîent ennoblis ! Mais, recherchant en vain quelque ombre de sa gloire. Ces lieux avaient perdu jusques à sa mémoire. Et son cours égaré de déserts en déserts Traînait des flots sans nom vers la pente des mers. Seulement sur ses bords, de distance en distance. Monuments de sa gloire et de sa décadence.
Un portique, un débris s'élevant sur les bois. Semblaient par leur aspect lui parler d'autrefois ; Et du sommet miné d'une arche triomphale.
Sous le vol des oiseaux roulant par intervalle, La pierre, d'un bruit sourd éveillant les échos, Traçait, en s'abîmant, un cercle dans ses flots.
Je suivais à pas lents ses détours dans la plaine,
Écartant d'une main les jets pliants du chêne ;
De l'autre j'arrachais des débris eflacés
De la ronce aux cent bras les fils entrelacés ;
Je cherchais à fixer les lettres et les nombres,
Comme on cherche la vie, hélas I parmi des ombres.
Là, le Louvre abaissant ses superbes créneaux
Cachait ses fondements parmi d'humbles roseaux,
Sur les tronçons brisés de ses larges arcades
Le lierre encor traçait de vertes colonnades,
Et, croissant au hasard sur des chiffres chéris.
Le lis pétrifié s'ouvrait sur ces débris.
Là, d'un temple détruit couronnant les portiques,
Deux tours pencluient encor leurs fronts mélancoliques ,
Mais, suspendant leurs nids aux voûtes du saint lieu,
Les oiseaux chantaient seuls dans la maison de Dieu.
Ici croissait Tortie ; ici la giroflée
Penchait sur les débris sa corolle effeuillée ;
lÀ le buis éternel de ses sombres rameaux
Nouait comme un serpent le marbre des tombeaux
Là, sous le vert cyprès dormait, couché dans l'herbe,
Le buste mutilé d'un conquérant superbe,
Ou les marbres épars de tous ces dieux mortels
Dont la Grèce crédule éleva les autels.
Et qui, fuyant ici des bords de l'Ionie,
Y recevaient encor le culte du génie I
Plus loin, d'un front sublime allant toucher les cieux,
D'un règne passager monument orgueilleux,
La colonne d'airain, plus forte que les âges,
Autour de son sommet voit gronder les orages,
Et sur ses larges flancs porte en lettres de fer
Des exploits que la rouille est prête d'étouffer.
Sans doute ici d'un roi s'élançait la statue;
Mais l'autel est debout, l'idole est abattue ;
Sur son faite isolé, roi des champs d'alentour.
Un aigle solitaire a choisi son séjour :
Il y plane, il s'y pose, et, sous sa large serre
Embrassant ce débris des foudres de la guerre,
Sur ce sanglant trophée où son aire est assis
Semble te souvenir d'avoir régné jadis I
Quoi! d'un peuple éternel voilà donc ce qui reste î Voilà sa trace ; à peine un débris nous l'atteste, C'est d'ici que, régnant sur l'Occident soumis. Ce peuple, qu'adoraient même ses ennemis, Vit pendant deux mille ans les arts ou la victoire Étendre tour à tour son empire ou sa gloire 1 Là régnèrent ces rois redoutés ou chéris.
Ces Louis, ces François, ces Charles, ces Henris, Dont la main, tour à tour imposante ou facile, Sut modérer le frein de ce peuple indocile ; Princes qui, par la guerre ou les arts couronnés. Imposèrent leurs noms aux siècles étonnés!
Là, ces prêtres sortis des sacrés tabernacles Dont l'Ëglisc agitée implorait les oracles, Ébranlant les palais des foudres de leur voix. Tonnaient au nom du ciel sur les crimes des rois! La, ces preux, appuyés sur leur vaillante épéc. Partant pour conquérir une tombe usurpée.
Ne demandaient pour prix de leurs nobles combats QjLi'un signe de salut qui bénît leur trépas. Ou qui n'en rapportaient, dépouille auguste et sainte. Que du sang du Sauveur un peu de terre empreinte !' Là, ces chantres fameux dont les divins accords Attiraient les enfants des peuples vers ces bords. Ht sur le monde épris de leur mâle harmonie Faisaient parler leur langue et régner leur génie I Là, ces tribuns, l'amour, l'horreur des nations. Soufflant contre les lois le feu des factions. Soulevés, déchirés par des mains forcenées.
Subissaient les fureurs qu'ils avaient déchaînées!
Là, ce nouveau César, dont la terrible main, Sur son siècle indompté jetant un joug d'airain, Comme un subit éclair sort du choc des nuages, S'élançait triomphant du sein de ces orages.
Du fer qu'elle a forgé frappait la liberté ; Puis, tombant sans empire et sans postérité.
Semblable au feu du ciel qui dévore et qui passe, Ne laissait qu'un trophée et du bruit sur sa trace !
Et maintenant, couverts des ténèbres du temps, Ces lieux sans souvenirs, sans voix, sans habitants, Ont oublié les pas et les œuvres de l'homme Et n'entendent pas même une voix qui les nomme! J'allais pleurer sur eux, mais l'Esprit: « Que fais-tu ? Ménage, me dit-il, ta force et ta vertu; Va 1 dans ces jours d'épreuve, et de deuil et d'alarmes. Pleure sur les vivants, s'il te reste des larmes ! » Il dit, et vers le nord m'emportant dans les airs, Il me montra de loin un rocher sur les mers.
« Voilà cette Albion, cette reine des ondes.
Dont les vaisseaux légers, messagers des deux mondes, Ouvrant leur aile immense aux fougueux aquilons, Se jouaient sur les eaux comme des alcyons 1 Ses fils régnaient partout où régnent les tempêtes ; Ses filles de l'Europe embellissaient les fêtes. Respiraient l'innocence, et dans leurs chastes yeux Réfléchissaient l'azur de la mer et des cieux, Et, dénouant aux vents leurs chevelures blondes. Aimaient à soupirer au murmure des ondes. Hélas! elle a péri comme Tyr et Sidon,
lyS POÉSIES INÉDITES.
Et les Bots qu'elle brise ont oublié son nom ! » Il disait, et déjà sur les rives profondes Où du sang des humains le Rhin teignait ses ondes. Il reprenait sa course, et du sommet des airs Me montrait vers le nord ces empires déserts Qui, sous des cieux glacés où languit la nature, Formaient autour du pôle une étroite ceinture. Bords affreux qu'aux rigueurs d*un éternel hiver L'homme osa conquérir et ne put conserver I Leur faux éclat ne fut qu'un brillant météore. Pareil aux feux trompeurs de cette fausse aurore Qui, de leur longue nuit perçant l'obscurité. Teint leur sombre horizon d'un momenf de clarté ! Puis, franchissant les monts de la verte Helvétie, Il rase, en serpentant, les plaines d'Italie, Traverse l'Apennin, voit l'Arno dans son cours De ses bords dépeuplés embrasser les contours. Comme un cygne des lacs que le printemps ramène Voit son aile briller dans l'eau du Trasimène, Me montre, en souriant, à l'horizon lointain Le Soracte éelairé des rayons du matin.
Longe les verts coteaux de la fraîche Sabine, Vers la rive des mers d'un vol pressé décline, Voit des déserts semés de superbes débris, Traverse un fleuve étroit aux flots presque taris. Et s'abattant enfin sur les remparts de Rome : « Voilà, s'écria-t-il, le dernier sort de l'homme t . C'est ici que fuyant la mort de tontes parts, De mille nations quelques restes épars.
Par le souffle de Dieu balayés sur ces rives,
Cachent dans ces débris leurs tribus fugitives, Soit que du sang sacré ces bords encor fumants Résistent plus longtemps aux chocs des éléments, Soit que l'esprit fatal dont le monde est l'empire Ne les ait réunis que pour mieux les séduire 1 Tous les enfants d'Adam rassemblés dans ce lieu Attendent dans l'efFroi le jour, le jour de Dieu I Tu Tas voulu, mon fils ! tu le verras, mais pleure 1 » Il dit, reprend sou vol, s'éloigne, et je demeure Seul, invisible, errant comme une ombre sans corps, Qpi) s'échappant la nuit de la foule des morts. Revient aux lieux chéris où l'instinct la rappelle Chercher s'il est un cœur qui se souvienne d'elle. Sur celui qu'elle aimait jette un œil éperdu. Et désire de voir, et tremble d'avoir vu.
Ainsi de Romulus parcourant les collines.
Je cherchais les vivants cachés dans leurs ruines ; Je suivais, je comptais les rares habitants, Seuls débris échappés au naufrage du temps ; Invisible témoin de leur funèbre drame.
J'entendais leurs discours, je lisais dans leur âme. Et frissonnant comme eux de tristesse et d'effroi, Je m'écriais en vain : « Esprit, emportez-moi I »
Hélas 1 mes yeux à peine avaient reconnu Rome : Cet asile des dieux, ce chef-d'œuvre de l'homme. N'étalait plus alors dans ses vastes remparts Ces temples, ces palais des dieux et des Césars ; Les mortels abrités sous ces débris antiques N'élevaient plus au ciel de somptueux portiques;
l8o POÉSIES INÉDITES.
Attendant tous les jours le dernier de leurs jours. Ils n'embellissaient plus leurs précaires séjours; Le soc ne fendait plus leurs tristes héritages. Qu'importaient de leurs champs les fruits ou les ombrages A ces êtres déchus, dont l'espoir incertain Ne s'étendait, hélas I qu'à peine au lendemain ? Ni les lois, ni les mœurs, ni la crainte des peines. De la société ne gouvernaient les rênes; La liberté sans frein et la force sans droits Remplaçaient dans ces murs peuples, tribuns et rois; Chaque jour, chaque instant voyait un nouveau maitre Renaître pour périr et périr pour renaître.
Point de culte commun : sur des autels d'un jour Chacun créant son Dieu, le brisant à son tour, Mesurant à sa peur ses lâches sacrifices, Avait autant de dieux qu'il rêvait de supplices! Seulement, quelquefois, de l'enfer ou du ciel Descendant ou montant sous les traits d'un mortel, Un ange de lumière, un esprit de ténèbres Effrayant les esprits de prodiges funèbres, Troublant les éléments, commandant au trépas. Entraînaient un moment les peuples sur leurs pas; Puis, s'évanouissant comme une ombre légère.
Ils les abandonnaient à leur propre misère, Confondaient à leurs yeux l'erreur, la vérité. Et semblaient se jouer de leur crédulité.
Ainsi sans lois, sans arts, sans culte, sans patrie, Privés des doux travaux qui fécondent la vie, Les hommes^ fatigués de leur morne loisir,
LES VISIONS. l8l
Traînaient des jours aifreux sans espoir, sans désir, Des nobles passions, aliment de nos âmes, Dans leurs cœurs assoupis ne sentaientplus les flammes ; Une seule pensée, un morne sentiment, De leurs esprits glacés immuable tourment.
Semblable au poids affreux que dans l'horreur d'un rêve De son sein qu'il oppresse un malade soulève, La crainte, remplaçant liens, patrie, amour.
Régnait seule à jamais sur leur dernier séjour. Sevrait les tendres fruits des baisers de leurs mères. Arrachait la beauté des deux bras de leurs pères. Et des hommes frappés d'une muette horreur Changeait l'amour en haine et la crainte en fureur. Tantôt on les voyait dans un sombre silence Traîner de leurs longs jours la stupide indolence, Assis sur les débris d'un temple profané. Les bras croisés, l'œil fixe et le front incliné ; Tantôt, fuyant en vain leur vague inquiétude, Chercher des souterrains l'horrible solitude. Ht, maudissant du jour l'inutile flambeau, S'ensevelir vivants dans la nuit du tombeau ; Puis, saisis tout à coup d'un bizarre délire, S'abandonner sans cause aux accès d'un fou rire, Se chercher, s'embrasser, pousser d'horribles cris, Se couronner de fleurs, danser sur des débris ; Comme pour dérober une heure à leurs supplices, Se hâter d'inventer de nouvelles délices, D'un regard impudique outrager la beauté.
Mêler les ris, les pleurs, la mort, la volupté. Ht puiser dans le sein de leur fatale ivresse
l82 POÉSIES IXÉDITES.
Un bonheur pins affinenx encor que leur tristesse! Cependant, quand le cri de leurs pressants besoins Pour soutenir leurs jours sollicitait leurs soins. On ne les voyait pas, levés avant Taurore, Coucher le blond froment sur le sillon qu'il dore, Des épis desséchés dérouler les faisceaux.
Faire jaillir le grain sous les bruyants fléaux, Recueillir en chantant les doux présents des treilles, Dérober aux forêts le nectar des abeilles.
Fouler d'un pied rougi par le suc du raisin Le pressoir ruisselant des flots ambrés du vin. Ni du fanon gonflé des fécondes génisses Faire écumer le lait dans de brillants calices. Tous ces dons prodigués au travail des humains Semblaient s'être taris sous leurs coupables mains ; Les arbres languissants sans sève et sans culture. N'étalant qu'à regret une rare verdure.
Aux feux d'un astre éteint ne voyaient plus mûrir Ces fruits qu'à nos besoins leurs bras semblaient offrir Les animaux rendus à leur indépendance, De l'homme dégradé dédaignant la présence, Ne reconnaissaient plus sur son front profané Le signe du pouvoir dont Dieu l'avait orné ; Le taureau, brandissant sa corne menaçante, Ne tendait plus au joug sa tête obéissante; L'étalon indompté ne mordait plus le frein ; L'agile lévrier ne léchait plus sa main; Le coq, abandonnant le seuil de ses demeures, Au pâtre vigilant ne chantait plus les heures; La iîdèle colombe avait fui dans les bois,
Et l'oiseau domestique, effrayé de sa voix, Ne venait plus lui pondre au retour de Taurore Ces doux fruits de son nid, ravis avant d'éclore ! Mais seul, abandonné de ses sujets divers, Ce roi des animaux, de la terre et des mers.
Errant sur les confins de son stérile empire, Allait, sur les rochers où l'Océan expire.
Recueillir pas à pas, pour soulager sa faim, Ces vils rebuts des mers rejetés de son sein. Ces reptiles des eaux, ces impurs coquillages Que balayaient les flots sur le sable des plages. En fouillant les débris des murs abandonnés, Des autels, des tombeaux par ses pas profanés, Du marbre verdoyant de ces vieilles ruines Ses négligentes mains arrachaient des racines, De ces vils aliments composaient son repas^ Que le nectar de l'homme, hélas ! n'arrosait pas.
Ainsi dans les horreurs d'une longue agonie Végétaient ces enfants d'une race bannie ; Une éternelle attente empoisonnait leurs jours ; Mille étranges rumeurs occupaient leurs discours. Tantôt, pour détourner les fléaux de leurs têtes. Le fer avait parlé par la voix des prophètes ; Il demandait du sang, des prêtres, des autels, Promettant à ce prix d'épargner les mortels ; Et la terre, à jamais de son dieu délivrée, Aux esprits infernaux allait être sacrée I Tantôt les ouragans avaient pris une voix, Ou l'éclair dans le ciel avait tracé la croix I
Déjà les éléments, lui rendant leur hommage,
A la voix d*un vieillard avaient soumis leur rage ;
Les astres avaient lui, l'onde avait reculé,
Les airs s'étaient calmés, la terre avait tremblé.
Ou les morts échappés de leurs bières funèbres
Avaient crié : « Salut ! » dans l'horreur des ténèbres ;
Mais depuis le matin du dernier de ces jours
Un prodige plus grand occupait leurs discours.
Un homme, car ses traits du moins étaient d'un homme.
Inconnu des vivants avait paru dans Rome,
Jeune, beau, tel enfin que les hommes pieux
Jadis voyaient passer les messagers des cieux.
Son front pur et serein, ses traits ornés de grâces.
Du malheur des humains ne portaient point les traces ;
Ses yeux demi-baisses à travers leur azur
Laissaient lire la paix d'un cœur tranquille et pur.
Ht son regard brillant d'amour et d'espérance
Avait des anciens jours le calme et l'innocence.
Le duvet de sa joue à peine se montrant,
Le sourire ingénu sur ses lèvres errant,
La candeur de son front et les tresses bouclées
De l'or de ses cheveux sur son cou déroulées.
Marquaient cet âge heureux, ce matin de nos jours
Où l'astre de la vie, en commençant son cours.
Sur les traits indécis de l'homme enfant encore
Mêle aux feux du midi les teintes de l'aurore.
Cependant le bâton qui pliait sous sa main.
Ses pieds qu'avait blessés la longueur du chemin.
Ses vêtements couverts de fange et de poussière,
La fatigue du jour pesant sur sa paupière,
Et de son front pâli la brûlante sueur, Tout donnait à ses traits l'aspect d'un voyageur Qui, marchant nuit et jour vers des plages lointaines, Arrive avec effort au terme de ses peines.
Mais sur la terre encor qui pouvait voyager ? D'où venait, où tendait ce divin étranger?
Ëtait-il donc encor sur quelque heureuse plage Un peuple, une famille échappée au naufrage, Qui dans un doux asile, à l'ombre du Seigneur, Des enfants de la terre ignorât le malheur?
Cet en&nt inconnu de ces heureuses terres Venait-il en montrer le chenu'n à ses frères? Au monde racheté d'un déluge nouveau Apportait-il au moins le céleste rameau ?
Ëtait-ce un homme, un ange, ou l'un de ces fantômes Qui sortaient quelquefois des funèbres royaumes Pour se faire adorer des crédules humains?
Nul ne pouvait fixer leurs pensers incertains, Gir à peine avait-il sur ce séjour d'alarmes Promené quelque temps ses yeux mouillés de larmes, Et par des mots épars, sur sa bouche expirants, Interrogé de loin les tristes habitants, Qu'éclatant en sanglots, se frappant la poitrine, Et traçant sur son front une image divine.
Saisi d'étonnement, de doute ou de terreur, Il s'en était enfui poussant un cri d'horreur; Et frappés de ses traits pâlis par ses menaces, Les hommes effrayés avaient perdu ses traces! Maintenant enflammé d'un désir curieux,
l86 POÉSIES INÉDITES.
Le peuple en grossissant le cherchait en tons lienx. Et foaiUmr les rocheis, les antres, les mines. De ses longs hnriements fnppaât les sept coOioes ! Mais la naît tout à coap, en descendant des airs. Plongea dans le silence et l'homme et Tonivers.
Ce n'étaient pins ces noits, sœnrsdn |onr, dont les ombres.
Voilant sans les cacher les horizons pins sombres.
Descendaient pas à pas dn dôme obscur des deux.
Et d'un jour plus ^al charmaient enoor nos yeux.
Alors que rayonnant sur l'azur de ses Toiles,
Les paisibles lueurs des tremblantes étoiles
Voyaient les doux reflets de leurs pâles flambeaux
Dormir sur les gazons ou flotter sur les eaux 1
Le disque irrégulier de l'astre aux deux visages
Ne guidait plus leur ibule à travers les nuages ;
Il ne consolait plus de ses tendres regards
Les débris dispersés des grandeurs des Césars.
Frappant du Vatican les longues colonnades.
Ses rayons prolongés sous l'ombre des arcades
Ne montraient plus de loin an regard attristé
Les fantômes épars de l'antique cité,
Et passant par degrés sur les saintes collines
N'y faisaient plus grandir l'ombre de leurs ruines!
Ces soleils de la nuit du pilote connus,
Saturne, Jupiter, Mars, la chaste Vénus,
Et ceux que les pasteurs, levés avant l'aurore,
Comme des fleurs du ciel voyaient jadis éclore.
Ayant déjà rempli leur précoce destin,
N'éclairaient déjà plus le soir ni le matin ;
Mais une nuit glacée, universelle, obscure Comme un voile de deuil tombant sur la nature, Enveloppait soudain de son obscurité Et le ciel, et la terre, et l'homme épouvanté. Ses yeux, en vain levés vers les voûtes funèbres, Retombaient accablés du poids de ces ténèbres; Et le monde muet, sans ciel et sans flambeau. Restait comme endormi dans la nuit du tombeau !