SECONDE VISION
v^u* ET lis- VOL* S devenus, voluptueux rivages, Collines de Tibur, antres frais, verts bocages, Où TAnio, tombant en liquides cristaux.
Répandait dans les airs la fraîcheur de ses eaux ? Beaux arbres dont Thiver respectait la verdure, Cascades dont Mécène adorait le murmure, Jardins où les Césars, lassés de leur splendeur, Fuyaient et retrouvaient leur fatale grandeur; Ruisseaux, vallons obscurs, grottes, humbles retraites, Qvii prêtiez du silence et de l'ombre aux poètes,
Où Tibulle, où Virgile, amoureux de vos bords,
Exhalaient leur belle âme en immortels accords,
Où leur ami voyait avec un doux sourire
La sagesse et l'amour se disputer sa lyre.
Ht, dans leurs douces mains la livrant tour à tour,
D'un bonheur nonchalant jouissait jour à jour ?
Hélas! j'ai vu moi-même, après deux mille années,
Par l'homme et par le temps ces rives profanées
N'offrir dans leur tristesse et dans leur nudité
Qji'un triste monument de leur caducité.
L'antiquaire y fouillait sous la ronce et l'épine
La poudre des tombeaux, la pierre des ruines.
Ht, foulant sous ses pieds la cendre des héros,
De leurs noms oubliés lassait d'ingrats échos.
Des générations rapides, ignorées,
Avaient passé, sans trace, en ces mêmes contrées.
Et vers l'éternité précipité leur cours.
Semblables à leurs flots qui débordent toujours.
Les hommes n'étaient plus ; les dieux, les dieux eux-mcme
Etaient avec le temps tombés du rang suprême;
D'autres dieux les avaient chassés de leurs autels ;
Les vils lézards rampaient sur leurs noms immortels ;
Du beau temple où Tibur évoquait sa sibylle,
La croix couvrait le dôme et consacrait l'asile;
La chasteté veillait au parvis de Vénus,
Ht dans ces bois souillés du nom d'Antinous,
Sur les débris épars de ces mêmes demeures
Où la lyre d'Horace avait charmé les heures.
Le solitaire errant chantait à demi-voix
L'immortel testament d'un dieu mort sur la croix ,
Et la cloche du soir, dans le ciel balancée,
D'un pieux souvenir éveillant la pensée,
Tintait de l'Angélus l'harmonieux soupir,
Comme un adieu plaintif du jour qui va mourir.
Mais alors l'Anio sous ses voûtes profondes
De rochers en rochers jetait encor ses ondes;
Au pin pyramidal les pâles peupliers
S'entrelaçaient encor sur de riants sentiers;
D'un radieux couchant les vapeurs empourprées
Baignaient de Tusculum les cimes azurées;
L'Océan sans rivage en bornait l'horizon;
Mille débris sacrés y jonchaient le gazon,
Et les yeux enivrés de ces sublimes scènes
Retrouvaient quelques pleurs pour les grandeurs humaines.
Le voyageur assis sur un cippe effacé
Cherchait à l'horizon la ville du passé.
Et de cette grande ombre à ses yeux transformée
Voyait monter encor l'éternelle fumée I
Maintenant le sol même avait péri: les yeux Ne reconnaissaient plus la nature et les cieux. La terre avait tremblé; dans le sein des vallées Les monts avaient baissé leurs tètes écroulées; Sur ce lit où le fleuve avait perdu ses eaux Les bois n'étendaient plus leurs ombrageux rameaux. Un silence éternel, effroi de la nature.
Régnait seul où régnait son éternel murmure.
L'Océan semblait mon, le ciel vide, et pour l'œil L'horizon n'était plus que solitude et deuil.
De rochers entassés une ceinture énorme.
De monts déracinés débris sombre et difforme, Semblait avoir fermé d*un invincible mur Ce fortuné vallon qui fut un jour Tibur : Formidable rempart, vaste amas de ruines, Qu'en leurs convulsions les monts et les collines Avaient confusément l'un sur l'autre entassé Et de rochers hideux sur ses flancs hérissé 1 Nul arbre n'y plantait ses racines rampantes, Nul gazon n'étendait ses tapis sur ses pentes ; Mais, pareil aux amas par les volcans vomis.
Un chaos inégal de rocs mal affermis, En rapides degrés s'élevant jusqu'aux nues.
De ces bords interdits dérobait les issues.
Et jamais des mortels les pas audacieux N'auraient osé tenter d'escalader ces lieux.
Cependant Éloïm, l'Esprit ainsi me nomme
Le jeune pèlerin qui s'est montré dans Rome,
Ëloïm vers ces lieux, poussé par la terreur.
Fuyait, le cœur glacé d'épouvante et d'horreur;
Il entendait de loin retentir dans l'espace
Les cris des insensés qui couraient sur sa trace,
Et, tremblant de tomber dans leurs barbares mains.
Se frayait sur ces rocs de périlleux chemins.
Tel qu'aux flancs escarpés des pics de l'Êrymanthe,
Le son lointain du cor suspend la biche errante;
Tel aux cris des mortels qu'il entend approcher,
Éloïm s'élançait de rocher en rocher,
Et, gravissant les pics, franchissant les abîmes.
192 POÉSIES INMiDITF.S.
De CCS remparts altiers escaladait les cimes. Quand son œil tout à coup découvre un autre obscar Contre les pas de l'homme asile affreux, mais sûr ! Il y plonge; il en suit les ténébreuses routes. La caverne tantôt ouvre ses larges voûtes, Où le bruit de ses pas, par l'écho reproduit, Redoublant son effroi, roule au loin dans la nuit. Et tantôt resserrant ses parois sur sa trace. Semble, pour l'étouffer, lui refuser l'espace. Et le force à ramper dans de sombres chemins Dont le sol déchirait ses genoux et ses mains; Mais, le corps insensible aux douleurs qu'il endure. Il fuirait les humains au bout de la nature, Et, suivant à tâtons ces immenses détours, Dans leur muette horreur il s'enfonce toujours.
Trois fois de la clepsydre où l'homme en vain le pleure. Le sable aurait versé la mesure d'une heure.
Depuis qu'enseveli dans cet antre profond Éloïm avançait sans en trouver le fond; Déjà, depuis longtemps, le jour livide, oblique, Q^i glissait en rampant par son étroit portique, De détour en détour, par degrés affaibli, Sur les flancs de la grotte avait encor pâli, Puis, s'éteignant enfin dans des vapeurs plus sombres. Rappelé ses rayons du sein glacé des ombres; Dans une nuit sans teinte il perdait son regard. Il marchait, il tombait, il rampait au hasard. Enfin d'un jour lointain la débile lumière Semble d'un doux reflet consoler sa paupière.
Il doute, il croit longtemps que son œil ébloui
Lui prolonge Terreur dont ses sens ont joui ;
Mais, semblable aux lueurs d'une tardive aurore,
De chacun de ses pas la clarté semble éclorc,
Et du fond rayonnant de cet obscur séjour,
Il voit enfin jaillir un pur filet du jour;
Et la fraîcheur de Tair que son haleine aspire,
Tout annonce une issue; il s'écrie, il respire!
II s'élance, il accourt, il accourt, mais, hélas I
A ses regards surpris ce jour n'augmente pas ;
Ce n'est qu'un seul rayon, que dans l'ombre incertaine
Les fentes du rocher laissent filtrer à peine.
Il veut, du moins, coller sur ce rocher jaloux
Son regard altéré de cet éclat si doux I
Il y touche: ô surprise I une porte de pierre,
De l'antre ténébreux gigantesque barrière,
Qpe supportent des gonds et des verrous d'a!rain.
Ferme d'un mur gUcé le sombre souterrain,
Et par l'étroit canal d'un léger interstice
Laisse à peine un passage où le regard se glisse.
Éloïm, emporté d'un désir curieux,
Aux fentes du rocher colle en tremblant ses yeux.
Il voit... ivre du trouble où cet aspect le plonge,
11 voit ce que jamais il n'avait vu qu'en songe,
Un vallon ombragé par des bois encor verts,
Une ilc de délice au milieu des déserts.
Des jardins, des gazons, des arbres, des fontaines,
Roulant à flots plaintifs leurs ondes incertaines ;
Des sillons où les vents, sur ces bords assoupis,
Balançaient mollement les vagues des épis;
Des fruits prêts à tomber des rameaux qui fléchissent,
Les uns encore eu fleurs, les autres qui jaunissent.
Il voit bondir plus loin, sur le penchant des prés,
Ces animaux jadis à l'homme consacrés :
Deux taureaux aiguisant contre un vieux sycomore
Leur corne recourbée où le joug pend encore;
Un sauvage coursier dont les longs crins épars
Ne voilent qu'à demi l'éclair de ses regards;
De paisibles brebis aux toisons ondoyantes;
Des chevreaux suspendus aux roches verdoyantes ;
La poule dont le chant dès l'aurore entendu
Avertit l'homme à jeun du fruit qu'elle a pondu ;
L'oiseau du laboureur, le pigeon, l'hirondelle
Fidèle après cent ans au toit qui la rappelle,
lit l'ane domestique, et l'onagre, et le chien
De l'homme autant que l'homme ami, frère, gardien,
Qui, d'un maître indigent dédaignant les largesses.
N'aime en lui que lui-même et vit de ses caresses !
Il entend gazouiller sur la cime des bois
Ces oiseaux dont jamais il n'entendit la voix.
Ces chantres de la nuit, du soir ou de l'aurore.
Que chaque heure du jour et des nuits fait éclore,
Ht qui, pour assoupir et réveiller nos sens,
Exhalent leurs amours eu suaves accents.
C'était l'heure où du jour toutes les voix s*apaiscnt, Où des oiseaux lassés les vifs accords se taisent. Où Philomèle seule, attendrissant les airs, Au malheureux qui veille adresse ses concerts.
Sur un rameau voisin où son nid se balance, Elle enchantait du soir l'harmonieux silence ; Ëloïm écoutait ses doux sons s'exhaler.
D'autres sens à sou cœur semblaient se révéler! Jamais semblable aspect et jamais voix pareilles N'avaient charmé ses yeux ou ravi ses oreilles. De tous ces h.ibitants de la terre et des cicux, Qui portaient, qui servaient, qui charmaient nos aïeux. Il ne connaissait rien que ces vaines images Que les traditions conservent aux vieux âges, Et, pendant qu'ils passaient, ainsi qu'au premier jour, Sa bouche avec transport les nommait tour à tour; Mais ses regards en vain dans ce séjour champêtre Cherchaient des animaux le modèle et le maître : Tout y rappelait l'homme, on ne l'y voyait pas. Ëtait-ce un lieu divin interdit à ses pas?
Une ombre de l'Éden conservée à la terre ?
Ou d'un ange exilé le palais solitaire?
Ëloïm interdit doutait... quand une voix,
Une voix dont son cœur a tressailli trois fois,
Semblable aux sons vivants de la parole humaine.
S'élève et vient frapper son oreille incertaine.
Cette voix n'avait pas ces modulations
Qu'imprime aux sons humains l'accent des passions,
Cette note à la fois violente et plaintive
Qui trahit toujours l'homme à l'oreille attentive;
C'était un son égal, plein, grave, mesuré.
Par un cœur impassible avec force vibré.
Dont rien n'amollissait la vigueur solennelle,
Mais comme on entendrait la parole éternelle 1 Du côté d*où la voix s'élevait vers les cieux, Le jeune homme éperdu porte aussitôt les yeux; Il voit, non loin de lui, sur un banc de verdure. Deux êtres dont il n*ose assigner la nature, Tant leur sublime aspect, à son œil enchanté. Surpasse rhommc en force, en grâce, en majesté !
L'un était un vieillard; mais sa verte vieillesse
Ne témoignait des ans que l'antique sagesse;
On ne voyait en lui que cette majesté
D'un front chargé de temps, mais du temps respecté ;
L'âge n'avait pour lui ni faiblesse, ni glaces;
Ses traits montraient ses jours, mais sans porter leurs traces.
Et ses membres nerveux, et d'un sang pur nourris.
N'étalaient point à l'œil leurs muscles amaigris.
Ses cheveux étaient blancs, mais leurs boucles touffues
Roulaient à gros flocons sur ses épaules nues ;
Dans toute leur jeunesse ils paraissaient blanchir.
Son front large et musclé les portait sans fléchir.
La voûte de ce front, sur ses yeux avancée.
Imprimait à ses traits la force et la pensée ;
Au sommet de ce front deux boucles de cheveux.
Par un soufHe divin qui soulevait leurs nœuds,
En deux cornes d'argent s'arrondissaient d'eux-mêmc,
Dessinaient sur son front ce noble diadème.
Symbole de la force et de l'autorité.
Sur le front du bélier par Dieu même jeté.
Et dont, pour imprimer son signe sur leurs têtes,
Jéhovah couronnait le front de ses prophètes!
Tel semblait ce vieillard, et ses traits souverains. Sa taille surpassant la taille des humains, Tout en lui rappelait un de ces premiers sages. Heureux contemporains de Tenfance des âges.
Bouclé sur son épaule, un grand manteau de lin Laissait à découvert la moitié de son sein ; Une large courroie en serrait la ceinture, Puis, sur ses pieds divins roulant à Taventure, Formait ces larges plis, où, flottant tour à tour. On voyait se jouer les ombres et le jour.
Il pressait, d*une main, sur sa poitrine nue. Un livre dont sept sceaux interdisaient la vue; Et de l'autre il semblait, avec deux de ses doigts. Tracer sur l'horizon l'image de la croix.
Auprès du saint vieillard, mais dans l'ombre cachée. Une femme, une vierge, à sa trace attachée.
D'une timide main s'appuyant sur son bras, Sur un pied suspendue, avançait sur ses pas.
Non, jamais la beauté qu'un amant vierge encore De ses désirs brûlants en rêves voit éclore.
Jamais le souvenir qu'un jeune époux en deuil, Pour nourrir ses regrets, évoque du cercueil, Jamais l'image, enfin, la séduisante image Que se forme une mère, en portant son doux gage. N'égala les attraits de cet être charmant Qu'aux regards d'Éloïm offrit ce seul moment, Quand fixant sur ses traits sa paupière ravie, Ce regard suspendit son haleine et sa vie !
Elle était dans cet âge où, prête à se flétrir, Cette fleur de beauté qu'un printemps fait mûrir Semble inviter l'amour à cueillir ses délices Avant qu'un jour de plus effeuille ses calices : Age heureux de la grâce et de la volupté Qui confond en saison le printemps et Tété !
La jeunesse mêlait sur ses lèvres écloses Une tendre pâleur à l'éclat de ses roses; Ses traits divins dont l'ombre arrêtait le contour. Ses yeux bleus, ou brillants, ou voilés tour à tour. L'astre dont le foyer est le cœur d'une femme Laissait en longs éclairs échapper plus de flamme; D'un sein plus arrondi les globes achevés, D'un souflie plus égal sous leur voile élevés, Bt^ios clwveux flottants, dont les tresses moins blondes Jusque sur le gazon glissaient en larges ondes, Mais dont l'or, brunissant de plus de feux frappés. Ressemblait aux épis que la faux a coupés:
Tout en elle annonçait ces saisons de tempête. Ce solstice éclatant où la beauté s'arrête.
Un voîle blanc, tissu de ses blanches brebis, Pressait son sein d'albâtre, et, glissant à longs plis. Dessinait les contours de sa taille superbe, Et venait, sur ses pieds, se confondre avec l'herbe. Aucun vain ornement, aucun luxe emprunté N'altérait la candeur de sa pure beauté.
Dédaignant d'un faux art les trompeuses merveilles, L'opale ou le corail n'ornait point ses oreilles. Le rubis sur son front ne dardait point ses feux. L'or autour de son col n'enlaçait pas ses nœuds ;
Et ces lourds bracelets, qu'un vain luxe idolâtre, D'un bras harmonieux ne foulaient point l'albâtre; Mais, sur sa blanche épaule, un ramier favori Ëtait venu chercher un amoureux abri ; Il caressait son cou d'un doux battement d'aile ; Et, broutant le gazon qui croissait autour d'elle, ^ Deux lions, par l'attrait près d'elle retenus. Folâtraient sur sa trace et léchaient ses pieds nus. Tels les plus doux objets qu'anima la nature Suivaient Eve en Éden et formaient sa parure. ^
Suivant d'un pas distrait les pas du saint vieillard,
Elle laissait errer ses beaux yeux au hasard.
Ce regard n'avait pas ce divin caractère
D'un œil qui voit le ciel et méprise la terre;
Je ne sais quoi d'humain, de vague et d'inquiet,
Ressemblait au désir, ou plutôt au regret;
On eût dit qu'en ces lieux par la force enchaînée,
Pour ce divin exil elle n'était pas née.
En un mot, l'un semblait un habitant des cieux,
L'autre une enfant del'homme esclave en ces beaux lieux.
« Jour, disait le vieillard, jour qui finis ta course, Toi que le temps fît naître et rappelle à ta source, C'en est fait : éteins-toi I Va dans l'éternité Rendre compte à ce Dieu par qui tu fus compté 1 Depuis ce premier jour où ma vieille paupière Dans l'enfance des temps s'ouvrit à ta lumière, De ces milliers de jours qui sous mes yeux ont lui, Je ne te vis jamais si morne qu'aujourd'hui I
200 POESIES :XLaiTES-
Ces 51s de U lamicre ont-ils, comme nons-même, Qnelque pressenûment de Icar heare sapréme?
Ah ! qu'ils rappellent pea, par leurs traits effiicés. Ces premiers jours du monde à jamais éclipsés, duandy sons leuis premiers pas, la terre épanouie Exhalait vers son Dieu comme un parfum de vie. Et qu'emportant les vœux des mortels innocents. Ils s'en allaient charges de nuages d'encens ! Mais, â présent, dans l'ombre où leur cercle s'achève, Sur^un désert en deuil il se couche et se lève. Sans qu'un cœur innocent, sans qu'un pieux regard L'invoque â son lever, le suive â son départ ! Cependant, ô ma fille, un œil nous les mesure; Ils doivent leurs tributs au roi de la nature ; Il ne les a point faits, comme un vain ornement. Pour semer de leurs feux la nuit du firmament. Mais pour lui rapporter, aux célestes demeures, La Gloire et la V'crtu sur les ailes des Heures! Accomplissons donc seuls leur sublime devoir ! Prions le jour, la nuit, le matin et le soir! Et tandis que la terre, à son instant suprême, Le nie ou le maudit, l'oublie ou le blasphème, Cbie l'hommage du soir, présenté par nos mains. Lui porte encor l'encens et la voix des humains ! » Il disait, et, le front courbe dans la poussière, Sa bouche murmurait une sourde prière.
La vierge agenouillée à ces sons répondait; Dans un accord divin leur voix se confondait; Sa tendre voix mêlée à la voix ferme et grave Formait de tons divers un contraste suave.
Tel au bruit d'un torrent qui gronde au fond des bois L'oiseau du ciel se plaît à marier sa voix.
Cependant Éloïm, collé contre la pierre, N'osait, pour leur parler, suspendre leur prière; Mais quand le saint vieillard, à demi prosterné, Eut relevé son front vers l'occident tourne.
Et que, prêt à quitter cette porte fatale, Déjà son pas immense en franchit l'intervalle, Éloïm s'écria; sa voix en sourds échos, A travers les rochers, porta vers eux ces mots :
r Fortunés habitants de ce lieu de délices, Soit que déjà du ciel vous goûtiez les prémices, Soit qu'exempts ici-bas de travail et de mort Des malheureux humains vous ignoriez le sort. Adorez-vous le Christ ? » Au nom par qui tout tremble La vierge et le vieillard s'inclinèrent ensemble. Ëloïm poursuivit: «Ah! si vous l'adorez, Par ses jours et sa mort à tout chrétien sacrés, Par ce jour qui s'approche où du haut des nuages Il viendra réveiller et juger tous les âges, Ouvrez pour un moment cet asile à mes pas!
Je viens d'une autre terre et de lointains climats Chercher s'il est encor sur ces confins du monde A la voix d'un mortel un mortel qui réponde.
Aux lieux qu'avec horreur mes pieds ont traversés Je cherchais des humains... j'ai vu des insensés Qui, dans leur désespoir se maudissant eux-mêmes. N'attestaient plus le ciel que par d'affreux blasphèmes !
J'ai fui: la main de Dieu m*a sans doute conduit Dans les profonds détours de cette horrible nuit, Pour trouver, à la fin de mes longues misères, Des autels au vrai Dieu, des anges ou des frères! » Il dit ; le saint vieillard, sans paraître surpris. Répondit simplement: «Je t'attendais, mon fils! Uhomme, errant au hasard, sans dessein et sans guide. Arrive où Dieu le veut au jour que Dieu décide ! Il t*amène en ces lieux: j'adore ses décrets; Entre, et bénis son nom I tu parleras après. »
Soudain, comme un berger qui veut, sur les fougères, Laisser fuir du bercail les agneaux sans les mères. S'incline, et d'un genou, par l'effort affermi, Soutient le lourd battant qu'il entr'ouvre à demi ; Tel, sur ses gonds massifs faisant rouler la porte. Le robuste vieillard dont le corps la supporte, Laisse entrer Éloïm, et, refermant soudain, Tourne avec un bruit sourd les lourds verrous d'airain. Éloïm, se jetant à ses pieds qu'il embrasse, Baise en pleurant la terre où s'imprime leur trace: « Homme ou Dieu, lui dit-il ; et toi I toi dont les yeux Lancent des feux plus doux que la nuit dans les cieux. Toi qu'enfin, sans ces pleurs qui trahissent une âme. Je n'oserais nommer du nom touchant de femme ! Soyez bénis tous deux ! Ou si mes sens surpris Prennent pour des mortels de célestes esprits. Êtres surnaturels I enseignez-moi vous-même Comment on vous adore ou comment on vous aime ! » La vierge, à ces accents qui vibrent dans son cœur)
Rougissait de plaisir, d'orgueil et de pudeur;
Ses lèvres s'entr'ouvraient pour répondre elle-même ;
Mais le vieillard, d'un geste et d'un regard suprême.
Sur sa bouche tremblante arrêta son discours:
« Suivez-moi, leur dit-il ; les mœurs des anciens jours
Ne nous permettent point d'interroger encore
L'étranger dont les pas ont devancé l'aurore,
Avant qu'à notre table, assis, il ait goûté
Le pain, le vin, les dons de l'hospitalité!
Qji'il vienne du Seigneur partager les mer\'eilles,
Désaltérer sa soif du doux jus de mes treilles.
Et du lait des brebis épaissi sous ta main.
Et des fruits de nos champs satisfaire à sa faim.
Demain, quand le sommeil aura, par un long rêve,
De ses membres brisés renouvelé la sève.
Il nous racontera quel sort mystérieux,
A travers les déserts, le conduit en ces lieux,
Ce qu'il est, ce qu'il veut, ce qu'il vit chez les hommes ;
Et lui-même, ô ma fille ! il saura qui nous sommes ! ...«
Tout en parlant ainsi, le vieillard, qui marchait,
Des bords d'un lac limpide à pas lents s'approchait ;
Ëloïm admirait et suivait en silence;
Et la jeune beauté, dont le pas les devance,
Échappant à leurs yeux, courait, d'un pied léger.
Préparer le repas du divin étranger.