SCÈNE IV MÉDÉE, CRÉON
MÉDÉE
Oui, c'esl moi ! La voici . cette épouse trahie Que tu croyais sans doute aux bouts de l'univers ,
Ignorant son opprobre et vos complots pervers ! Tu croyais loin de toi sa vengeance enchaînée , Mais non ; je le verrai, ce fatal hyménée ! J'y suis, et ma fureur y va faire fumer, Lâche, les seuls flambeaux qu'on y doive allumer! Si tu chéris ton sang, songe à quoi tu l'exposes, Considère Médée , et poursuis , si tu l'oses !
CRËON.
Plus je la vois et moins j'en puis croire mes yeux. Médée ose affronter mon courroux dans ces lieux ! Ignore-t-elle donc que le sang de Pelée Demande encor vengeance à la Grèce étonnée, Que mon bras s'est armé pour punir ses forfaits , Que ses jours odieux sont proscrits ?
MÉDÉE
Je le sais.
De ces jours détestes la trame déplorable Pour moi-même n'est plus qu'un fardeau qui m'accable. Tant qu'ils m'ont été chers, j'ai su les conserver: Hàte-toi de les prendre et de m'en délivrer; Fais-en un digne hommage à l'amour de ta fdle , Épuise tout ce sang funeste à ta famille , Venge Pelée et toi , et la Grèce et Jason ! Ce sang retombera sur toute ta maison !
MÉDEE. 29
CRL0X.
Oui, je les vengerai; je punirai tes crimes; J'en préviendrai peut-être ! et tes tristes victimes Verront ce sang impur, à leurs mânes versé , Justifier le ciel trop longtemps offensé !
MÉDËE, avec dédain et ironie.
Frappe donc. Hàte-toi d'immoler une femme. Frappe, clis-je: ce trait est digne de ton âme ! Mais non; pour soutenir ton bras mal affermi, Va chercher ce héros, ton gendre et ton ami. Qu'il vienne consommer ce noble sacrifice, S'enivrer de mon sang, jouir de mon supplice, Et, jusque dans ce cœur par ses mains déchiré, Punir le crime affreux de l'avoir adoré !
CRÉON
Rends grâce à ce héros dont le nom seul arrête L'effet de mon courroux, suspendu sur ta tète; Ce lien malheureux, qui fit son déshonneur, Esl encor le seul frein qui retient ma fureur.
MÉDÉE
Eh bien, va donc briser ce lien qui t'offense, Et donne un libre cours après à ta vengeance! Va, quels que soient les coups que j'attende de toi ,
Je t'en garde un plus sûr et plus digne de moi. Tremble !
CRÉOX.
Ah, c'en est trop! sa criminelle audace Au sein de ce palais m'insulte et me menace. Je saurai prévenir tes sinistres desseins. Gardes , chargez de fers ses parricides mains !
MFDÉE, tendant les bras aux chaînes dont on la charge.
Tu peux donner des fers à ces mains sans défense ; Mais tu ne peux, barbare, enchaîner ma vengeance !
CRËON, aux gardes.
Vous , que dans ce palais on observe ses pas ;
A sa propre fureur ne l'abandonnez pas;
Pour contenter du ciel l'implacable justice,
La mort seule à ce monstre est un trop doux supplice !
Créon se retire.
MEDEE. 31