‹ Poésies inédites de LamartineChapitre 29 sur 82 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MÉDÉE, IPHISE

MEDEE

C'est toi! Dieux! que viens-tu m'apprendre? Suis-je vengée, enfin, et que faut-il attendre?

IPHISE.

La mort !

MEDEE. 73

MÉDÉE

Quoi ! la princesse?

1PHISE.

En ce moment affreux, Elle expire...

Et je suis au comble de mes vœux !

.Mais parle.

1PHISE.

Au seuil du temple à peine parvenue, Et dans la foule enfin moi-même confondue, J'ai tout vu. Tout mon cœur frémit à ce récit, A peine puis-je encore en croire mon esprit ! Déjà fumait l'encens des derniers sacrifices, Et, pour rendre les dieux à cet hymen propices, Autour de leurs autels les prêtres assemblés Faisaient couler le sang des taureaux immolés. Tout à coup, ô frayeur ! sur l'autel d'hyménée Le feu sacré s'éteint : Athènes consternée, Croit voir dans ce prodige un augure effrayant. On s'écrie, on pâlit; mais Jason, se levant : Piètres, dit-il, et vous, peuple faible et crédule, Bannissez, bannissez un effroi ridicule.

Si l'hymen devant vous éteint son vain flambeau ,

Nos cœurs, nos propres cœurs brûlent d'un feu plus beau.

Tout le peuple à ces mots reprend son allégresse,

Et Jason s'approcbant de la triste princesse :

Venez, dit-il, venez embellir mon destin!

Recevez en ce jour et l'empire et ma main !

Régnez sur les États que ma valeur vous donne,

Et des mains de l'amour recevez la couronne !

Il dit... et sur sa tête attache de sa main

Ce fatal instrument d'un sinistre dessein.

Mais à peine, grands dieux ! le fatal diadème

A-t-il touché le front de la beauté qu'il aime,

Soudain vous l'eussiez vue et rougir et pâlir,

Du voile de la mort ses beaux yeux se couvrir,

Rappeler, mais en vain, une voix expirante,

Et dans les bras du traître enfin tomber mourante !

MÉDÉE

Digne spectacle, ô dieux, de mon cœur irrité ! .Mais Créon?

IPHISE.

Auprès d'elle il s'est précipité, Et son àme, à ce coup, mais trop tard, éclairée : Juste ciel, a-t-il dit, je reconnais Médée ! Gardes, qu'à ma fureur elle n'échappe pas! Entourez le palais d'armes et de soldats;

MÉDEE. 75

Je veux que sous ses yeux sou horrible famille Meure dans les tourments et te venge, ô ma fille! Et tandis que tous deux, autour d'elle empressés, Cherchent à rappeler dans ses esprits glacés Les restes presqu'éteints de sa vie expirante, M'échappant au travers de la foule ignorante, J'arrive, et viens m'offrir à leurs trop justes coups, Madame, et s'il le faut, mourir auprès de vous ! Mais quoi ! vous vous troublez, vous changez de visage. Et ce dernier instant abat votre courage !

médée.

Que tu me connais peu! je ne crains pas pour moi, Et j'éprouve bien plus de plaisir que d'effroi, ïphise. ils viennent donc venger sur ma famille Le meurtre d'une amante et celui d'une fille. Je verrai devant moi mes enfants expirer, Et leur sang innocent va les désaltérer ! Ils viennent à mes yeux vous punir de mes crimes, 0 mes fils! dieux cruels! malheureuses victimes! Et je verrais vos cœurs déchirés par leur main ! Et je contemplerais ce spectacle inhumain ! Qu'ai-je fait? Et pourquoi m'avez-vous retenue , Dieux? Et toi, dans mon cœur si longtemps inconnue, 0 funeste pitié, je t'ai trop ('conté !

Elle saisit de nouveau le poignard.

7(i POÉSIES INÉDITES.

Sauvez-les, sauvons-les de leur férocité !...

Vous mourrez ! mais au moins leur cruelle espérance

N'étendra pas sur vous sa cruelle vengeance !

Et le sang répandu par ce coup odieux

Va demander pour vous deux fois vengeance aux dieux.

Elle se précipite dans l'appartement de ses fils. IPHISE.

Que faites-vous, Madame? 0 ciel! jour effroyable!...

MÉDÉE, après un moment, sort de l'appartement de ses fils, dans l'attitude d'une femme égarée et accablée par la fatalité, les deux bras élevés sur sa tête, et tenant encore d'une main le fer sanglant.

Frappez, frappez, odieux! un monstre épouvantable!

Enfer, entrouvre-toi, mes forfaits sont remplis !

De mes crimes, je viens vous demander le prix.

Voyez, de tous côtés quelle foule ennemie

Des mânes qui sur moi viennent venger leur vie !

J'en vois un plus horrible... il s'approche, et mes yeux

Reconnaissent le coup... C'est mon frère, grands dieux !

Il déchire mon cœur, et sa main frémissante

» peut servir assez sa rage renaissante.

Cruels ! votre courroux n'est-il pas assouvi ?

Non, non! eh bien frappez ! Mais quoi! vous! vous aussi,

Vous mes fils ! vous mon sang ! Votre main implacable

Se plonge dans le sein d'une mère coupable!

Hélas ! en vous perçant ne vous sauvai-je pas

MEDEE. 7

Des fureurs d'un barbare?... Ils ne m'entendent pas, Et d'un coup trop affreux me retraçant l'image, Me couvrent de leur sang qu'a répandu ma rage. Et j'expire cent fois sous leurs coups redoublés!

Moment de silence... et revenant à elle...

Mais d'une vaine erreur mes yeux sont donc troublés!

En regardant autour d'elle et apercevant le poignard teint de sang et Iphise pleurant.

Quoi ! je respire encore et je vois la lumière ! Quoi! je vis et ce jour, ce jour affreux m'éclaire! Il est donc vrai, les dieux, au suprême moment. Laissent voir aux mortels le sort qui les attend : Je vois les sombres bords où m'attend leur colère, Mais l'enfer ne m'est pas plus cruel que la terre !

Page 1