SCÈNE PREMIÈRE
ÉGISTTIE, JASON
JASON
Enfin, après six mois d'une absence cruelle,
Le ciel à mes désirs rend un ami fidèle;
Je te revois, Égisthe, «1 mes vœux sont remplis.
ÉGISTHE
Grâces au ciel, Seigneur, les miens sont accomplis! La fortune a changé : notre triste pairie. Par un usurpateur trop longtemps asservie,
h POÉSIES INÉDITES.
De son lâche sommeil s éveillant à ma voix, Redemande à grands cris le pur sang de ses rois.
JASON
Que dis-tu?
ÉGISTHE
Qu'indigné de son long esclavage, Le parti de Jason relève son courage Et jusque dans Larisse a déjà fait trembler Le superbe tyran qui croyait l'accabler. En vain, pour affermir son trône qui chancelle, Du fier usurpateur l'autorité cruelle Fait couler à grands flots le sang de ses sujets Et croit par la terreur assurer ses projets ; En vain, pour s'attacher un peuple mercenaire. Il frappe de tributs la Thessalie entière Et des honteux trésors aux peuples arrachés Assouvit les flatteurs à son trône attachés, Vils esclaves sur qui notre haine retombe, Fidèles s'il est roi, mais ingrats s'il succombe! Le peuple, à leurs excès imputant ses malheurs, Soulève enfin le joug de ses fiers oppresseurs ; Il vous attend. Seigneur, il est temps de paraître, De lui montrer son roi, son vengeur et son maître, Et de venir enfin, de ce peuple suivi, Reconquérir le trône à votre sang ravi.
MEDÉE. 5
JASON
Égisthe, je rends grâce à l'ardeur de ton zèle Et sais apprécier un avis si fidèle.
Je brûle de m'asseoir au rang de mes aïeux, Mais je ne puis encore abandonner ces lieux.
ÉGISTHE
VA qui peut donc, Seigneur, vous fixer dans Athènes ? N'avez- vous pas brisé les trop indignes chaînes Dont Médée arrêtait votre heureuse valeur, Et de vous-même enfin n'êtes-vous pas vainqueur ?
JASON
Il est vrai : j'ai vaincu mon amour pour Médée ; Mais par un autre feu mon àme possédée, Égisthe, m'apprend trop que jusques à ce jour Je n'avais pas connu tout l'excès de l'amour.
ÉGISTHE
Qu'entends-je ! Eh quoi, Seigneur?...
JASON
Oui, cher Égisthe, écoute.
(Mon front à cet aveu devrail rougir sans doute !) Tu vas pouvoir juger de l'excès de mes feux : Pour la première luis je me crois amoureux. Tu sais comment, fuyant l'heureuse Thessalie,
Athènes pour Jason fut une autre patrie. Son roi, fidèle appui des héros malheureux, M'y reçut, m'y combla de secours généreux. Accueilli dans sa cour, j'y vis bientôt sa fille, Unique rejeton dune illustre famille, Héritière d'Athène et de ces heureux bords Que la nature et l'art ornent de leurs trésors. Je la vis, je sentis le pouvoir de ses charmes, J'oubliai mes malheurs, j'oubliai mes alarmes, Je ne vis que Creuse, et mon cœur éperdu Crut retrouver bien plus que ce que j'ai perdu. Que dirai-je? Enivré de ma folle tendresse, J'osai tomber aux pieds de ma belle princesse, J'osai démon amour lui déclarer l'ardeur. Je ne sais si ces noms de héros, de vainqueur, Le bruit de mes exploits, de mes malheurs peut-être, Ont nourri dans son cœur l'amour que j'y fis naître : Quoi qu'il en soit, Égisthe, à mon esprit charmé Elle ne put cacher combien j'étais aimé. Depuis ce jour heureux, Créon, dont l'indulgence Jette sur nos amours un œil de complaisance, Créon ne voit en moi qu'un héritier, qu'un fils, Et Creuse et son trône à Jason sont promis ! Bientôt même l'hymen...
ÉGISTHE
Seigneur, qu'osez-vous dire?
MEDEE. 7
Et quel est cet hymen où votre cœur aspire ?
Oubliez-vous Méclée et voulez-vous deux fois
D'un hymen méprisé violer les saints droits ?
La Grèce a vu les pleurs de la triste Hvpsipyle,
Loin des heureux États d'où son amour l'exile,
Redemandant partout son époux inconstant,
Attester tous les dieux garants de vos serments.
Hypsipyle a borné sa vengeance à ses larmes,
Mais croyez que Médée emploiera d'autres armes,
Que sa rage atteindra son infidèle époux.
Je sais (un bruit du moins l'a semé parmi nous)
Que Médée a caché dans l'obscure Scythie
Les restes malheureux de sa coupable vie ;
Mais, quel que soit l'espace entre elle et vous, Seigneur,
Craignez tout de son art et tout de sa fureur.
JASON
Cesse de t'alarmer, cher Égisthe, mon aine Ne connaîtra jamais la crainte d'une femme ; Et, quels que soient son art, ses appuis, ses fureurs. Jason n'en sut jamais redouter que les pleurs, dépendant, je l'avoue, une pitié secrète, Même dans ces instants, rend ma joie imparfaite. Je ne vois point sans peine au sein de ce palais L'épouse de Jason, la fille d'Eétès, Témin de ce bonheur...
ÉGISTHE
Eh quoi ! Seigneur, Médée Serait-elle en ces lieux ?
JASON
Obscure et déguisée, Elle s'y cache, Égisthe, et sous un autre nom Se voile à tous les yeux et surtout à Créon .
ÉGISTHE
Q'entends-je !
JASON
Tu connais les fureurs légitimes Dont les rois de la Grèce ont poursuivi ses crimes. Leur trop juste courroux, qui la suit en tous lieux, A juré de laver dans son sang odieux Le meurtre de Pelée, et jusque dans Athène Elle doit redouter les suites de leur haine. Cependant, quand le roi m'entrouvrit ses États, Moi-même dans sa cour je conduisis ses pas; En illustre captive à ma suite enchaînée, Jusqu'aux yeux de Créon elle fut amenée. Le roi, toujours trompé par ce déguisement, Lui rendit les honneurs qu'on devait à son rang, Jusque dans son palais accueillit la princesse;
MÊDEE. 4
Et moi, pour mieux tromper et Créon et la Grèce, J'ai répandu partout qu'eu un exil lointain Médée allait cacher sa honte et son chagrin. Ce bruit qui l'a séduite éloigne de sa tête La vengeance et la mort qu'à son crime on apprête; Et jusque dans le sein de ses fiers ennemis Elle coule en repos des jours partout proscrits. (Test peu : son art, ses pleurs, sa beauté, sa jeunesse Ont su toucher le cœur de la jeune princesse ; La plus tendre amitié les unit toutes deux. Je vois avec douleur se resserrer ces nœuds, Et que, sans se connaître, une amitié fatale Unisse imprudemment Médée à sa rivale.
ÉGISTHE
L'amitié de Médée est un piège, Seigneur.
JASON
Avant de resserrer ce nœud plein de douceur,
Je Munirais, cher Égisthe, eeartant mon épouse,
Prévenir les excès de sa douleur jalouse.
J'éloignais jusqu'ici par des retards prudents
De mon nouvel hymen les fortunés instants,
Pour ne point voir troublercesmomeutspleinsdecharmes
Par des reproches vains el d'odieuses larmes,
Et pour conduire avant dehors de ces États
La fille d'Eétès confiée à mon bras.
Il) POÉSIES INÉDITES.
Mais déjà de Créon la tendre impatience S'étonne avec raison...
ÉGISTHE
Seigneur, le roi s'avance.