‹ Poésies inédites de LamartineChapitre 44 sur 82 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

ZORAIDE ET ÉLISE

ZORAIDE, une lettre à la main.

Ce sont ses traits! c'est lui; je ne puis m'y méprendre!

0 jour, ô jour fatal! et que viens-je d'apprendre! Élise, soutiens- moi...

ÉLISE

Qu'avez-vous, justes dieux!

Et que peut contenir cet écrit odieux?

O juste châtiment d'une coupable flamme! O fatale lumière !

ÉLISE

Expliquez-vous, Madame ; Sur ce triste secret que mon cœur éclairci.. .

Hélas! en l'apprenant tu vas frémir aussi. Tu t'en souviens (souvent ma fatale tendresse, Par d'amers souvenirs nourrissant ma tristesse, Ramenait entre nous ce funeste entretien) ; Je n'ai que trop parlé de ce guerrier chrétien...

ÉLISE

Quoi ! ce jeune héros dont votre âme charmée Entretint tant de fois ma tendresse alarmée? Ce chrétien, ce farouche et cruel ravisseur...

Hélas! je t'ai trop dit comment mon triste cœur, Pour ce fier ennemi, dont je fus prisonnière, Nourrit, malgré ses dieux, sa flamme involontaire; Tu sais combien de fois, me reprochant ces feux, Je jurai d'étouffer un amour odieux ; Tu vis combien ces yeux, sensibles à ses charmes, Aux pieds de nos autels en ont versé de larmes : Il semble qu'en secret un noir pressentiment, De ce coupable amour prévint le châtiment, Élise...

ÉLISE

Eh quoi, grands dieux! ne pouvez-vous l'éteindre?

Hélas ! il n'est plus temps : tout ce que j'ai pu craindre Du pouvoir malheureux de mon affreux destin, Tout ce que j'attendais, Élise, arrive enfin!

ÉLISE

Dieux !

Ce persécuteur de ma triste patrie, Qui menace d'un père et le tronc et la vie,

11/i POÉSIES INÉDITES.

Ce guerrier qu'Antioche enfin voit aujourd'hui Apporter la terreur...

ÉLISE

Que dites- vous?

C'est lui!

C'est ce cruel amant que ma patrie abhorre, Que je crains, que j'accuse, et que j'adore encore !

ÉLISE

Voilà donc de ces feux l'inévitable fruit!

C'est donc là qu'un amour aveugle vous conduit !

Et vous pouvez encore adorer le perfide !

Quand sur les jours d'Osmin, d'une main parricide,

Il lève le poignard couvert de notre sang,

Sa fille ose dans lui voir encor son amant !

Va, ce cœur malheureux, que le remords déchire, S'en est plus dit cent fois que tu ne peux m'en dire : Si les dieux à mes pleurs s'étaient laissé toucher, Tu n'aurais plus, Élise, à me le reprocher !

ÉLISE

Eh bien ! voyez le prix d'une ardeur si constante :

Z0RA1DE. 115

A son ambition immolant son amante,

Le barbare s'unit à nos persécuteurs;

Il guide contre nous leurs torrents destructeurs,

Et, pour prix de l'amour que vous deviez attendre,

Désolant ces États qu'il aurait dû défendre,

Du sang de votre père il vient souiller son bras,

Il vient...

Arrête, Élise, et ne l'accuse pas :

Connais mieux ce héros que son serment enchaîne, Connais mieux ces chrétiens que méconnaît ta haine.

ÉLISE

Par leurs sanglants forfaits ils sont assez connus.

Pour être nos rivaux ont-ils moins de vertus?

Ce peuple redouté, que nous nommons barbare,

Dont une juste haine aujourd'hui nous sépare,

Et que ses prêtres seuls ont fait notre ennemi,

Des braves Ottomans méritait d'être ami :

Il a même valeur et bien moins de rudesse,

Une franchise égale et plus de politesse ;

Et d'un culte opposé défenseurs tous les deux,

Ils ont mômes vertus, quoiqu'ils aient d'autres dieux.

J'éprouvai leur douceur ainsi que eur courage :

Ce sexe, après la gloire, a leur premier hommage, Et la beauté, souvent captive dans ces lieux, Y partage l'encens qu'ils offrent à leurs dieux. Qui le sait mieux que moi? Tandis que, désolée, Tu plaignais loin de toi ma jeunesse exilée, Et qu'un père alarmé, dans ses justes douleurs, De ma captivité déplorait les rigueurs, Autant qu'en ce palais, dans leur camp souveraine, De mes fiers ravisseurs je paraissais la reine : Ces chevaliers chrétiens, à mes pieds prosternés, Semblaient d'humbles captifs à ma suite enchaînés, Et tous, humiliant leur superbe courage, De leurs cœurs généreux volontaire esclavage, Déposant devant moi tout l'orgueil du vainqueur, D'un regard de mes yeux se disputaient l'honneur. De leurs pièges flatteurs qui pouvait se défendre? Élise, le plus fier paraissait le plus tendre. Conrad au milieu d'eux régnait par sa valeur, Par ses vertus bientôt il régna dans mon cœur : Je nourris une erreur qui me devint trop chère, J'oubliai que la loi de leur fatal honneur Devait, même sur moi, l'emporter dans son cœur, Et que peut-être un jour sa main devrait détruire Ce trône où je m'assieds, ces murs où je respire !

ÉLISE

Quel est donc cet honneur, inconnu parmi nous,

ZORAIDE. 117

Qui le force, Madame, à s'armer contre vous? Quelle loi, quel serment que la nature ignore, L'oblige ta se baigner clans un sang qu'il adore?

C'est la loi de ce Dieu, qui seule arme leur bras, De ce Dieu sans pitié, funeste à nos climats !

ÉLISE

S'il vous aimait, Madame, il aurait su l'enfreindre.

Je ne sais si je dois l'accuser ou le plaindre,

Et, de quelque côté que je porte mes yeux,

Élise, je ne vois qu'un avenir affreux :

Si je plains d'un amant le crime involontaire,

J'outrage ma patrie et j'offense mon père,

Et, dans mes vœux flottants, je trahis tour à tour

Mon père ou mon amant, la nature ou l'amour.

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