‹ Poésies inédites de LamartineChapitre 45 sur 82 · OSMIN, ORCAN, LES PRÉCÉDENTES ÉLISE · texte numérisé non relu

OSMIN, ORCAN, LES PRÉCÉDENTES ÉLISE

Mais j'aperçois Gsmin.

Oh! cachons-lui mes pleurs!

OSMIN à Orcan.

Eh bien! vous triomphez, Dieu de nos oppresseurs!...

C'en est fait, cher Orcan, je n'ai plus d'espérance :

Je n'ai pu rappeler leur antique vaillance ;

Pour la première fois je les ai vus trembler,

La honte devant moi semblait les accabler ;

Ils ont rougi d'abord en me voyant paraître,

Et j'ai cru dans leurs cœurs voir leur vertu renaître ;

Mais ce feu passager s'est bientôt effacé,

Et leurs yeux inquiets, leur front embarrassé,

Ces regards tristement attachés à la terre,

Ces cris séditieux d'un peuple téméraire,

Ces plaintes, ces soupirs, autrefois inconnus,

ZORAIDE. 119

Os blessés déplorant leurs services perdus. Ces murmures secrets échappés de leur bouche, Et des soldats muets le silence farouche, Tout a fait voir, Orcan, à mes yeux affligés, Que sans retour enfin nos destins sont changés; De-nos plus vieux guerriers le courage succombe, C'était mon seul espoir... et cet empire tombe.

A sa fille.

Ma fille i vous voyez un prince infortuné. Sur la fin de ses jours du ciel abandonné. Ce jour éclairera notre chute funeste... Le temps est précieux, le peu qui nous en reste Peut vous sauver encor de nos persécuteurs. Hélas! vous avez trop partagé mes malheurs. Satisfait en ce jour d'immoler ma vieillesse, One ce ciel rigoureux sauve votre jeunesse! Je m'étais trop flatté qu'en des temps plus heureux La main de Zoraïde aurait fermé mes yeux; J'espérais, relevant ce trône qui chancelle, Le défendre longtemps, le conserver pour elle ; Mes yeux en le quittant vous y venaient asseoir.. Os barbares chrétiens ont détruit mon espoir. Ils remportent enfin î Mais je ne veux le rendre Que couvert de ce sang t|iii ne l'a pu défendre. Et mes regards du moins ne les y verront pas, Insultant a ma cendre, opprimer ces États. Mais vous, seul rejeton de ma triste famille,

Dont le crime à leurs yeux serait d'être ma fille,

De cet adieu fatal quelle que soit l'horreur,

Fuyez, dérobez- vous à leur juste fureur,

Et. loin de ces États, hélas! allez attendre

Qu'un ciel moins irrité puisse un jour vous les rendre.

Orcan loin de ces lieux saura guider vos pas.

Voyez mes pleurs, ma fille, et n'y résistez pas.

Non, quel que soit le sort que ce jour nous prépare,

Je n'obéirai point à cet ordre barbare;

Et plus de nos périls l'instant semble approcher,

Moins de vos bras, Seigneur, on pourra m'arracher!

Hélas! c'est pour vous seul que j'ai chéri la vie,

Et si j'ai regretté ma liberté ravie,

Si, témoin des malheurs qui menacent ces lieux,

J'ai conservé des jours qui m'étaient odieux,

Le seul espoir, Seigneur, qui soutînt ma jeunesse,

C'était de consoler un jour votre vieillesse,

D'adoucir les chagrins de vos jours malheureux,

Ou que le même instant les finît pour tous deux:

La mort à vos côtés n'a rien qui m'intimide.

0SM1N l'embrassant.

Je n'attendais rien moins du cœur de Zoraïde !

Dieu, qui de ces vertus voulûtes l'embellir,

Ne me les montrez-vous que pour me les ravir?

ZORAIDE. 121

Ma fille, de ce dieu le courroux inflexible A tes pleurs quelque jour deviendra plus sensible ; Laisse-le sur ma tête épuiser son courroux, Va chercher un asile...

En est-il loin de vous?

Mon père, permettez qu à vos pieds que j'embrasse De mourir près de vous j'en obtienne la grâce!

OSMIN

Non. ce dieu moins cruel ne t'exaucera pas. Orcan, que loin de moi l'on entraîne ses pas : Son aspect m'attendrit, ma force m'abandonne. Obéissez ma fille, un père vous l'ordonne!

Non. cruel, non, plutôt que de vous obéir, A vos sacrés genoux vous me verrez mourir; Non, vousdis-je, j'y reste, et ce ciel que j'implore Peut-être par ma voix veut vous sauver encore!

OvMIN.

Que dit-elle?.

Apprenez un secret plein d'horreur

Ce féroce chrétien, ce cruel ravisseur,

Qui, lorsque dans ces lieux j 'errais en fugitive,

Entraîna loin de vous ma jeunesse captive.

Est ce même guerrier qui commande aujourd'hui

Nos cruels ennemis qui combattent sous lui.

OSMIX.

Juste Dieu! se peut-il?

Apprenez plus encore

€e ravisseur !

OSMIX.

Eh bien?

Il m'aime et je l'adore!

OSM1N.

Dieu vendeur! Zoraïde amante d'un chrétien! Et tu peux avouer ton opprobre et le mien ! 0 honte de ma race, ù trop malheureux père! <^ue ne me cachais-tu cet horrible mystère?

Mon père, suspendez cet injuste courroux :

ZORAlDE. 123

Je n'ai déshonoré ni votre sang ni vous; Ce cœur, qui malgré moi brûle d'un feu coupable. N'eût jamais avoué cet amour déplorable. Fidèle à ma patrie et fidèle à nos dieux, Je l'aurais jusqu'au bout couvert à tous les yeux, Et j'aurais attendu qu'un trépas salutaire Cachât dans le tombeau ma honte et ma misère. Ce ciel impitoyable, et qui connaît mon cœur, Sait si de votre nom j'ai démenti l'honneur : Aux pieds de ses autels il a vu mes alarmes ; Il les a vus le jour arrosés de mes larmes, Et la nuit a caché mes éternels combats Devant ces Dieux cruels qu'ils ne fléchissaient pas. Dans d'inutiles pleurs ma jeunesse flétrie Demandait chaque jour le terme de ma vie : Sa haine inexorable était sourde à mes cris.

OSMI\.

Que ne t'exauçaient- ils? Je les aurais bénis Avant que leur courroux, funeste à ma famille, M'eût appris en mourant la honte de ma Bile.

Quoi ! peut-être ces jours qu'ils ont su conserver Étaient-ils destinés, Seigneur, à vous sauver.

124 POESTES INÉDITES.

OSMIN

Qu'entrevois-je, grands dieux, et que va-t-elle dire? Juste ciel !

Écoutez ce que le ciel m'inspire :

Souvent sa volonté, qui se cache à nos cœurs, Tire notre salut du sein de nos malheurs, Et, retirant la main qu'il lève sur nos têtes, Ramène un calme heureux au plus fort des tempêtes. Les plus faibles mortels deviennent dans ses mains D'aveugles instruments de ses secrets desseins; Et, changés tout à coup par sa toute-puissance, Nos plus grands ennemis prennent notre défense!

OSMIN

Que veux-tu dire enfin?

Que de nos fiers vainqueurs Peut-être il peut encor vouloir changer les cœurs !

OSMIN

Je devrais mon salut à leur pitié cruelle !

Leur courroux m'est cent fois plus supportable qu'elle !

ZORAIDE. 125

ZORAIDE.

Ne poiivez-vous du moins le devoir à l'amour?

OSM1N.

Justes dieux!

ZORAIDE.

Permettez qu'en ce funeste jour L'amour pour vous sauver essaie sa puissance ; Permettez que Conrad paraisse en ma présence. Il m'aime, je le sais; dans ces tristes combats Son cœur ne fut jamais d'accord avec son bras; Il ne sert qu'à regret sa barbare patrie. J'ai vu sur nos malheurs sa grande âme attendrie Maudire trop souvent les funestes liens Qui condamnaient son bras à servir les chrétiens ; Je l'ai vu s'indigner qu'une cause sacrée Par le fer et le feu se vît déshonorée, Et qu'aux ordres cruels d'un prêtre ambitieux, On fit couler le sang pour la cause des dieux ; Je l'ai vu s'affliger d'une guerre inhumaine, Et détester enfin le serment qui l'enchaîne. Et maintenant, Seigneur, qu'il combat contre moi, Que son cœur, asservi sous une dure loi, Se révolte en secret contre un destin funeste, Et qu'il sert à regret un parti qu'il déteste,

Pensez-vous que ce cœur, insensible à mes pleurs, Puisse être vainement témoin de mes douleurs, Et voir, sans s'attendrir, sa malheureuse amante Lever vers lui, Seigneur, une main suppliante, Lui demander, pour prix d'un amour malheureux, D'éloigner les périls qui menacent ces lieux?

OSM1N.

Qu'as-tu dit? Quoi, grands dieux! cet ennemi terrible Pourrait... Tu connais mal un vainqueur inflexible.

Je connais mieux, Seigneur, un illustre ennemi, Digne et de vous combattre et d'être votre ami. Souffrez que dans son camp un messager fidèle, En votre nom, Seigneur, dans ce palais l'appelle, Et qu'au sein de nos murs, ennemi respecté, H puisse dans ces lieux paraître en sûreté. De votre foi sacrée envoyez-lui ce gage, Il le reconnaîtra : le reste est mon ouvrage.

OSMIN

Tu le veux, j'y consens; si son cœur généreux Est sensible aux destins d'un père malheureux, S'il éloigne à ta voix la mort qui l'environne, Si de sa chute enfin il préserve ce trône, Et s'il donne la paix à ton triste pays,

Je sais de ses bienfaits quel doit être le prix. Mais si ce fier chrétien, trop fidèle à sa cause, Pouvait être insensible au prix qu'on lui propose, Qu'il tremble! Osmin jamais ne vit impunément Mépriser ses bienfaits ou dédaigner son sang-.

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