POEME EN 48 CHANTS
(plan et fragments)
On sait que M. de Lamartine avait conçu dès sa jeunesse l'idée d'un grand poème épique dont il n'a exécuté que des parties. On donne ici un fragment inédit de ce poëmc et le plan de l'ouvrage entier tirés des manuscrits de l'auteur. On y a joint l'Invocation, imprimée dans les œuvres complètes de M. de Lamartine, et le récit fait par le poète luimême, dans son Cours de littérature, de la manière dont lui vint la pensée de cette Œuvre qui devait embrasser, dans son vaste développement, l'histoire du monde et de l'humanité. En rapprochant des parties déjà publiées ces nouveaux fragments, le lecteur connaîtra ainsi dans son ensemble la conception de cette immense épopée des Visions, dont la Chute 'l'un ange, Jocelyn et le poème perdu des Pécheurs n'étaient que des épisodes.
Je comprends d'autant mieux le plan de la Divine Comédie que moi-même, hélas ! mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie, au grand exilé de Florence, j'avais conçu, dès ma jeunesse, une épopée, le grand rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui réalisable, sur un plan à peu près analogue au plan de la Divine Comédie.
Je m'étais dit : Qu'y a-t-il de plus intéressant aujourd'hui dans l'humanité? Sont-ce des batailles, des conquêtes, des élévations et des catastrophes d'empires? Non : le monde en a tant vu, et il connaît tellement les misérables ressorts par lesquels la fortune élève ou abaisse les conquérants d'ici-bas, qu'il ne s'étonne guère plus des vicissitudes des empires que de l'amoncellement et de l'écroulement d'une vague en écume sur le lit de l'Océan. Mais ce qui intéresse véritablement l'homme, c'est l'homme ; et dans l'homme, c'est la partie permanente de son être, c'est l'àmc; et dans l'âme, c'est la destinée passée, présente, future, éternelle, de ce principe immatériel, intelligent, aimant, jouissant, souffrant, consciencieux, vertueux ou criminel, se punissant soi-même par ses vices, se récompensant soi-même par ses
vertus, s'éloignant ou se rapprochant de Dieu selon qu'il vole en haut ou en has dans la sphère infinie de sa carrière éternelle, jusqu'au jour où il s'unit enfin, par la foi croissante et par J'amour identifiant, à son Créateur, le souverain Être, la souveraine vérité, le souverain beau, le souverain bien.
Je me plais à me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour, l'heure où je conçus soudainement, dans ma pensée, le plan de cette épopée de l'âme, de lame suivie par le poète dans ses pérégrinations successives et infinies à travers les échelons des mondes et ses existences d'épreuves.
C'était en Italie, à la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver à Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de l'esprit et qui donnent à l'âme les mêmes angoisses que la croissance trop accélérée du corps donne aux sens. Une anxiété sourde et continue travaillait ma pensée ; je n'étais bien à aucune place. Ce ciel serein, ce beau soleil, cette mer éblouissante, ces collines élyséennes, le bruit de vie et de joie perpétuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux, de musiciens, de poètes, fourmillant sur les plages de cette côte, après m'avoir tant charmé autrefois, m'étaient devenus presque fastidieux alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la sérénité épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit. Ce grand jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes d'automne et les ténèbres humides dos forets de mon pays. L'Ecosse et Ossian me seyaient mieux que le Tasse et Sorrente. Je lisais alors précisément les documents les plus détaillés de la vie du Tasse ; la lecture de ces documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsédait mon imagination et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais cependant l'esprit aussi juste que le corps sain; mais j'étais malade d'un poème
que je voulais enfanter sans avoir eu encore la force de conception nécessaire à cet enfantement.
Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu, et pour retremper mes nerfs irrités dans un air moins imprégné de sel et de soufre que l'air de la mer et du Vésuve, je cédai au conseil du vieux Coltonio, l'Esculape presque séculaire de Naples, et je partis pour Rome.
A peine eus-je dépassé Capoue, et franchi les premières collines des Abruzzes qui séparent l'atmosphère des montagnes de l'atmosphère de la mer, que je me sentis soudainement guéri, comme un homme asphyxié à qui une fenêtre ouverte vient de rendre l'air respirable. Le lendemain, après une nuit de sommeil passée dans la villa de Cicéron à Mola di Gaeta, je poursuivis délicieusement ma course vers Home. Je couchai à Terracine, à l'issue des marais Pontins; puis je commençai à gravir les collines de Velletri, de Genzano et à'Albano, ces monts Pentelique et ces monts Hymette de la plaine de Rome, plus majestueux et plus gracieux que ceux d'Athènes.
J'étais monté sur le siège de ma calèche pour contempler de plus haut et de plus près une plus large part de ce magique horizon, délices de Cicéron, de Mécène, de Virgile et d'Horace; ils y ont incorporé leurs noms comme des illustrations éternelles de l'homme sur ces pages de la nature.
C'était le soir ; le soleil, roulant autour de son disque roiiLie quelques bruines sanglantes comme les vapeurs de pourpre de ces champs de bataille évaporées dans ses rayons, se précipitait dans la mer él incelante. Les rides roses de cette mer ondulaient doucement dans le lointain comme une étoffe moirée qu'on déploie et qu'on replie pour en faire admirer les chatoiements. Les collines sur lesquelles serpentait la route étaient couvertes dans
Iù8 POÉSIES INÉDITES.
leurs vallées et sur leurs flancs de forets d'amandiers en fleurs. Ces fleurs innombrables répandaient leurs teintes lactées et rosées sur toute la campagne ; elles tombaient des brancbes à chaque légère bouffée du vent tiède de la mer; elles semaient d'un véritable tapis de couleurs riantes l'intervalle d'un arbre à l'autre ; elles remplissaient l'air soulevé par la brise d'une nuée de papillons inanimés qui venaient tomber jusque sous les roues sur le chemin.
Au sommet de ces collines de vignes hautes et d'amandiers fleuris pyramidaient quelques métairies romaines à l'aspect sombre, caverneux, monumental; plus haut encore des pins parasols à larges cimes dentelaient l'horizon de leurs dômes noirs. Ces coupoles sombres contrastaient avec la riante lumière des vallées, comme les siècles immuables contrastent avec les printemps d'une heure qui lleurissent et qui s'effeuillent à leurs pieds !
Je me souviens aujourd'hui de tous les détails les plus fugitifs de ce beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome ; je m'en souviens avec plus de présence des objets dans les yeux que je ne la ressentais même alors. Cette scène a dû m'impressionner cependant avec une certaine force, puisqu'elle se retrouve si complète et si vive après trente ans dans mon imagination; mais je ne la percevais que par mes sens et par le seul instinct, car mon esprit était absorbé par la contemplation intérieure d'une tout autre nature.
Il me sembla que le rideau du monde matériel et du monde moral venait de se déchirer tout à coup devant les yeux de mon intelligence; je sentis mon esprit faire une sorte d'explosion soudaine en moi et s'élever très-haut dans un firmament moral, comme la vapeur d'un gaz plus léger que l'atmosphère, dont on
vient de déboucher le vase de cristal, et qui s'élance avec une légère fumée dans l'éther. J'y planai, dans cet éther, pendant je ne sais combien de temps, avec les ailes libres de mon âme, sans avoir le sentiment du monde d'en bas qui m'environnait, mais que je ne voyais plus de si haut.
Les créations infinies et de dates immémoriales de Dieu dans les profondeurs sans mesure de ces espaces qu'il remplit de lui seul par ses œuvres; les firmaments déroulés sous les firmaments ; les étoiles, soleils avancés d'autres cieux, dont on n'aperçoit que les bords, ces caps d'autres continents célestes, éclairés par des phares entrevus à des distances énormes; cette poussière de globes lumineux ou crépusculaires où se reflétaient de l'un à l'autre les splendeurs empruntées à des soleils; leurs évolutions dans des orbites tracées par le doigt divin; leur apparition à l'œil de l'astronomie, comme si le ciel les avait enfantés pendant la nuit et comme s'il y avait aussi là-haut des fécondités de sexes entre les astres et des enfantements de mondes; leur disparition après des siècles, comme si la mort atteignait également là-haut; le vide que ces globes disparus comme une lettre de l'alphabet laissent dans la page des cieux ; la vie sous d'autres formes que celles qui nous sont connues, et avec d'autres organes que les nôtres, animant vraisemblablement ces géants de flamme ; l'intelligence et l'amour, apparemment proportionnés à leur masse et à leur importance dans l'espace, leur imprimant sans doute une destination morale en harmonie avec leur nature; le monde intellectuel aussi intelligible à l'esprit que le inonde de la matière est \i-ilile ;iu\
yeux ; la sainteté de celle âme, parcelle détachée de l'essence divine pour lui renvoyer l'admiration el l'amour de chaque atome créé; la hiérarchie de ces âmes traversant des régions ténébreuses d'abord, puis les demi-jours, | »i tis lr> splendeurs.
puis les éblouissements des vérités, ces soleils de l'esprit; ces Ames montant et descendant d'échelons en échelons sans base et sans fin, subissant avec mérite ou avec déchéance des milliers d'épreuves morales dans des pérégrinations de siècles et dans des transformations d'existences sans nombre, enfers, purgatoires, paradis symbolique de la Divine Comédie des terres et des cieux ;
Tout cela, dis-je, m'apparut, en une ou deux heures d'hallucination contemplative, avec autant de clarté et de palpabilité qu'il y en avait sur les échelons flamboyants de l'échelle de Jacob dans son rêve, ou qu'il y en eut pour le Dante au jour et à l'heure où, sur un sommet île l'Apennin, il écrivit le premier vers fameux de son œuvre :
Nel mezzo del cammin di nostra vita
et où son esprit entra dans la forêt obscure pour en ressortir par la porte lumineuse.
((C'en est fait! » m'écriai-je en me réveillant, « j'ai trou\é « mon poëmc ! » Et ce n'était pas seulement mon poëme que j'avais cru trouver; c'était le jour ou plutôt le crépuscule de ce monde de vérités que la Pro\ idence fait flotter toujours à portée, mais toujours un peu au-dessus de notre intelligence, comme le père fait tlotter le fruit au-dessus de la taille de son enfant pour lui faire lever ses petites mains jusqu'à l'arbre, et pour le faire grandir par l'effort jusqu'à la brandie.
Création, théogonie, histoire, vie et mort, phases primitives, successives et définitives de l'esprit, destinée de tous les êtres animés, de l'âme humaine d'abord, puis de celle de l'insecte, puis de celle des soleils, puis de celle de ces myriades d'esprits invisibles, mais évidents, qui comblent le vide entre Dieu et le
néant, qui pullulent dans ses rayons, et qui sont, je n'en doute pas, aussi divers et aussi multipliés que les atomes flottants qui nous apparaissent dans un rayonnement de soleil ; je crus tout comprendre; et, en effet, je compris tout ce que Dieu permet de comprendre à l'une de ses plus infimes intelligences.
Et une grande joie, une joie que je n'avais jamais goûtée avant, que je n'ai jamais goûtée depuis, se répandit dans tout mon être. Je croyais m'étre approché autant qu'il était en moi du foyer de la vérité; je n'en entrevoyais pas seulement la lueur, quim'éblouissait, j'en sentais la chaleur, qui me descendait de l'esprit au cœur, du cœur aux sens; j'étais ivre d'intelligence, s'il est permis d'associer ces deux mots.
En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant, comme un barde de Dieu, à la création des deux mondes matériel et moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du même rayon de Dieu : l'une mâle l'autre femelle, comme si la loi universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles, de même qu'elle est la loi drs êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes sœurs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations angéliques un humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se reconnaître jamais complètement, de sphère en sphère, d'âge en âge, d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations accomplies, qui
tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus, tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour mutuel et de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de félicité d'où tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle vers le souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des êtres, Dieu.
Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poème s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament tomme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après l'holocauste accompli.
On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poète, s'il y avait eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques années, creva sur ma tète comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques gouttes d'encre, car la Chute d'un ange, Jocelyn, le Poème des pêcheurs, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres ébauches épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes d'encre. Ces poèmes étaient autant de chants épars de mon épopée de l'âme. Je possédais dans ma pensée le
fil conducteur à travers ces ébauches, et je comptais les relier à la fin les unes aux autres par cette unité des deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées, toujours suivies de l'œil et de l'intérêt, dans leur Divine Comédie, à travers la vie, la mort, jusqu'à l'éternelle vie !