‹ Poésies inédites de LamartineChapitre 49 sur 82 · scène m · texte numérisé non relu

scène m

ZORAIDE, CONRAD, ERNEST, OSMIN, SÉLIM, suite OSMIN entrant sur la scène.

Dieu! qu'est-ce que je voi?

Dieu ! j'écoutai trop tard mes secrètes alarmes : Zoraïde à genoux et répandant des larmes! Quoi! La fille d'Osmin a pu s'humilier, Aux pieds de ces chrétiens, jusqu'à les supplier! Quoi! mon sang devant eux s'abaisse à la prière! Peux-tu donc à ce point déshonorer ton père, Toi, nia fille, oh! jadis L'honneur de mes vieux jours! Ces monstres à ta voix ont-ils pu rester sourds? Est-il vrai?.. Que veut dire un si morne silence?

S'avançant vers Conrad.

Toi, dont nia fille ici désira la présence,

Toi que sans ses désirs je n'eusse jamais vu Que du haut de nos murs où je t'ai combattu, Parle enfin, éclaircis ce funeste mystère : De fàme d'un chrétien que faut-il que j'espère? Quel parti choisis-tu? Viens-tu pour m'insulter, Pour outrager ma fille ou pour la mériter?

CONRAD

Je viens plaindre près d'elle un destin trop sévère Qui me rend malgré moi l'ennemi de son père. Mais, quel que soit le prix qu'elle puisse m offrir, S'il faut trahir mon Dieu, je ne puis l'obtenir.

OSMIN

VA tu peux dans ces murs affronter ma vengeance?

CONRAD

Je m'y crois sans péril quand j'y suis sans défense.

OSMIN

Ainsi donc tu viendras jusque dans ce palais Porter sur nos malheurs des regards satisfaits, Et, flétrissant l'honneur de toute ma famille, Par d'odieux mépris insulter à ma fille ! Tu viendras lâchement, dans son cœur abusé, Retourner le poignard par tes mains aiguisé, Jouir de sa douleur, t'abreuver de sa honte,

ZORAIDE. 139

Et, bravant un courroux que ton audace affronte, Tu croiras qu'on y doive impunément souffrir Ce que ce bras vengeur eût déjà dû punir! Non, je sais me venger partout où l'on m'offense. J'ai promis en ces lieux de souffrir ta présence, Mais je n'ai pas du moins promis d'y supporter Les insolents défis dont tu viens m'insuiter.

CONRAD

Votre courroux, Seigneur, vous trouble et vous égare. Je suis votre ennemi, mais non pas un barbare; Au malheur généreux je n'insultai jamais, Et souffre le premier des maux que je vous fais.

Se tournant vers Zoraïde.

Je n'ai pas dû d'Osmin attendre un tel langage ; Mais mon cœur à vos maux pardonne un tel outrage, .l'aurais voulu, Seigneur, mourir en vous servant ; Je vais mourir du moins, mais en vous combattant. Adieu, Madame, adieu !...

II veut sortir.

OSM1N, furieux .

Non, non, cruel! arrête, Il y va de tes jours, il y va de ta tète ! De ces murs menacés tu ne sortiras pas.

CONRAD

Et qui donc oserait y retenir mes pas?

OSMIN

Moi.

CONRAD

Se peut-il, Seigneur?

ERNEST

0 trahison !

OSMIN

Perfide î

Tu ne pourras du moins...

CONRAD

0 crime ! ô Zoraïde !

Est-ce donc là la foi que j'attendais de vous?

Mon père, écoutez-moi. Je tombe à vos genoux. Reprenez vos esprits. O ciel ! Qu'allez-vous faire?

OSMIN

Je vais ou vous sauver ou venger votre père : Le parjure à mon bras ne peut plus échapper Qu'en détournant le coup dont il fallait frapper

Z0RA1DE. Ui

Quoi! vous pourriez, Seigneur, vous sauver par un crime?

OSMIN

Contre un tel ennemi tout devient légitime :

Je ne me pique pas du scrupule insensé

De garder une foi dont ils ont abusé;

Et des brigands armés contre l'Asie entière

Sont étrangers chez nous aux saints droits de la guerre.

Nous attaquant sans droit, nous ne leur devons rien ;

Et l'on n'est point perfide en trompant un chrétien.

d'avançant vers Conrad.

Orgueilleux ennemi dont la fière insolence Te flattait de tenir Osmin en ta puissance, Toi devant qui ma fille a pu s'humilier, Cet Osmin outragé te fait son prisonnier. Change, si tu veux vivre, un imprudent langage; Songe que dans ces murs tu n'es plus qu'un otage, Que ton sort m'est garant du parti des chrétiens, Et que tes jours ici me répondent des miens î

CONRAD

Eh bien! frappez, Seigneur! frappe, sultan perfide! La mort est un bienfait à qui perd Zoraïde. Et celui que ses pleurs n'ont pas pu désarmer Des menaces d'Osmin ne peut plus s'alarmer.

Que m'importe de perdre une odieuse vie Que vous abrégez peu par votre perfidie ! J'aurais cherché moi-même, en m'offrant à vos coups, Une mort aussi prompte et plus digne de vous. Mais, puisque trahissant une foi qui vous gêne, Vous n'écoutez, Seigneur, que votre aveugle haine, Puisque si lâchement vous souillez vos lauriers, N'espérez pas du moins que mes lâches guerriers, Pesant dans la balance un homme et la patrie, Mettent un si grand prix à conserver ma vie : Je ne suis que leur chef et qu'un soldat comme eux. Mon salut ou ma mort ne sont rien à leurs yeux. Le Dieu dont leurs exploits veulent venger la gloire Leur ordonne à tout prix d'acheter la victoire, Et leurs cœurs ne verront dans mon propre danger Qu'un forfait à punir ou ma mort à venger!

On entraîne Conrad.

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