LE CHEVALIER
DIX-NEUVIEME CHANT
Non loin des bords charmants où, voisin de la source Le Rhône au pied des monts précipite sa course Et, mêlant au Léman son flot rapide et pur, Au milieu de ses eaux trace un fleuve d'azur; Entre les verts remparts de vingt collines sombres Qui sur des prés penchants jettent leurs vastes ombres. S'étend autour d'un lac un fertile vallon Où le pampre, abrité du fougueux aquilon, Entrelaçant sa feuille aux chênes des montagnes, De ses festons jaunis tapisse les campagnes. Mille ruisseaux, tombant de coteaux eu coteaux, De cascade en cascade y font bondir leurs eaux, Et, de leur blanche écume émaillant la verdure. Y charment les forets d'un éternel murmure. Là, sous le sceptre dur d'un puissant chevalier,
Vivait un peuple heureux, peuple jadis guerrier Quand son maître plus jeune, amoureux de la guerre. Déployant de la croix la sanglante bannière, Dans les champs de Solime allait, le casque au front, Du tombeau du Sauveur venger l'antique affront, Ou qu'avec les barons d'Italie et de France Il rompait en champ clos ou l'épée ou la lance. Maintenant aux lambris de l'antique manoir Il avait suspendu son vieux bouclier noir ; Mais le fier Déranger, au déclin de son âge, Des jeux de sa jeunesse aimait encor l'image. Son château, couronné de mille noirs créneaux Où les vents agitaient les plis de ses drapeaux, Suspendu sur les flancs d'un rocher solitaire, Sur l'abîme du lac s'élevait comme une aire. Un torrent orageux, tombant du haut des monts, Roulait ses tlots grondants sous l'arche de ses ponts, Lui formait de son lit une triple ceinture, Puis, du sommet d'un roc taillé par la nature, Rendant un libre essor à son flot débordant, S'élançait comme un trait dans l'abîme grondant. Les tours, les bastions, les donjons, les tourelles, Surmontant ses remparts, flanquant ses larges ailes, Dressant leur flèche noire au-dessus des forêts, Semblaient un groupe obscur d'immobiles cyprès. Le pèlerin voyait, au premier cri d'alarmes, Briller sur leurs sommets l'acier des hommes d'armes;
Il entendait le cor retentir dans les bois,
Et. si le pont-levis s'abaissait à sa voix,
Sur son front pâlissant la herse suspendue
De surprise et d'effroi venait frapper sa vue.
Il voyait dans les cours les nombreux chevaliers
Décorer leurs écus, polir les boucliers,
Ou, flattant de la main leurs destriers fidèles,
Tresser leurs crins flottants des couleurs de leurs belles,
Les hérauts déployaient les brillants étendards
Ou dressaient en faisceaux les haches et les dards ;
Les pages, occupés de nobles exercices,
Combattaient dans l'arène ou volaient dans les lices ;
Les clercs entrelaçaient des devises d'amour,
Et, sur le seuil assis, l'antique troubadour,
Penchant son front blanchi sur sa harpe d'ivoire,
Contait des anciens jours les fêtes et la gloire.
Mais seul, assis au coin de l'immense foyer, Brillant d'hermine et d'or, le noble chevalier, Sous le cintre noirci d'une salle gothique. Son écuyer debout prés de son siège antique, A ses vassaux tremblants dictait ses justes lois, Faisait pâlir le crime au seul son de sa voix, Du père entre les fils partageait les domaines, Rétablissait des champs les bornes incertaines, Rendait à l'orphelin les biens de l'oppresseur, Arrachait la beauté des bras du ravisseur,
Et dans les noirs cachots de ses profonds abîmes Oubliait dans les fers les coupables victimes. Mais, quand le cor sonnait dans les bois d'alentour, Aux plaisirs des guerriers il convoquait sa cour : Monté sur un coursier dont la noire crinière Ne voilait qu'à demi le feu de sa paupière, Enfonçant dans ses flancs l'acier des éperons, A la voix des piqueurs, aux accords des clairons, S'élançant sur les pas de ses meutes rapides, 11 poursuivait des bois les habitants timides, Et dans le cœur du daim à ses pieds gémissant 11 plongeait le premier son glaive, ami du sang; Puis, vainqueur fatigué de ces luttes barbares, Revenait en triomphe aux accords des fanfares, Et, conviant sa cour à de brillants festins, Noyait ses longs regrets dans les flots de ses vins.
Tendre et frêle ornement de sa sombre demeure, Sa fille, seule enfant d'une épouse qu'il pleure, A sa table royale assise à son côté, Répandait sur ces nuits un rayon de beauté, Et, d'un regard baissé, d'un mot, d'une caresse, De ses grossiers plaisirs tempérait la rudesse. Hermine était son nom. A peine douze étés Par les pleurs de son père avaient été comptés Depuis qu'à ses destins une mère ravie Avait perdu le jour en lui donnant la vie.
Son front pur et voilé d'une tendre pudeur
De son enfance encor conservait la candeur ;
Pâle et languissamment penché sur sa poitrine
Comme un beau lis du lac que la tempête incline.
Il semblait demander contre les coups du sort
Un appui que trop tôt lui déroba la mort !
Sur son col découvert sa blonde chevelure
Roulait en longs anneaux jusques à sa ceinture.
Ou, tressés quelquefois de rubans et de fleurs,
Ses cheveux, secouant leurs suaves odeurs,
Ressemblaient aux rameaux de pâles giroflées
Qui livrent aux zéphirs leurs touffes effeuillées.
Sa taille que pressait une ceinture d'or
A l'épaule des preux n'atteignait pas encor,
Mais, souple et surpassant les tiges du bocage,
De printemps en printemps s'élançait davantage.
Les teintes de la nuit, l'azur brillant des cieux,
D'un mélange indécis se fondant dans ses yeux,
Et, de leurs deux couleurs nuançant sa paupière.
Formaient un doux accord et d'ombre et de lumière.
Le jour que ces beaux yeux répandaient sur ses traits
Était le jour douteux qui perce les forêts.
Au fond de ce regard où lame était tracée
On voyait sommeiller quelque triste pensée :
De sa mère mourante était-ce un souvenir,
Ou le pressentiment du sinistre avenir'.'
Je ne sais. Mais l'instinct de la fierté farouche
Abaissait quelquefois l'arc charmant de sa bouche, Et souvent du dédain le secret sentiment Imprimait à sa lèvre un léger mouvement.
Cependant, confinée en ce palais sévère, Hermine y présidait aux fêtes de son père, Et, d'images de guerre occupant ses loisirs, Feignait de partager ses sauvages plaisirs. Tantôt on la voyait d'une légère armure Couvrir un sein charmant sous l'airain qui murmure. Ou, d'un cimier flottant ombrageant ses beaux traits, Presser un palefroi dans l'ombre des forêts ; Tantôt sur un balcon tissu d'or et de soie. Où de trente barons l'étendard se déploie, Son front riant couvert d'une aimable rougeur, Offrir aux preux jaloux le prix de la valeur; Tantôt, d'atours plus doux parant encor ses charmes, Dans les joyeux festins qui succédaient aux armes, Verser aux chevaliers, d'une tremblante main, Le nectar écumant dans leur coupe d'airain, Mêler sa voix touchante aux accords de sa lyre, A leurs bruyants transports et rougir et sourire, Et, parmi les faisceaux d'armes, de boucliers, Parmi ces fronts blanchis sous le fer et l'acier, Où la guerre et les ans ont imprimé leur trace, Lever un front couvert de pudeur et de grâce. Telle, sur les débris de quelque vieille tour
Parmi les nids sanglants de l'aigle et du vautour, Sur les tronçons rouilles de la lance et du glaive, Une fleur des rochers, que l'aquilon enlève, Va germer et fleurir sur ces sombres remparts, Tapisse le rocher de ses festons épars, Et, battue en pliant des coups de la tempête, Parfume encor les vents qui balancent sa tète !
Dix pages, par son père attachés à ses pas, Formaient sa noble suite, et, malgré tant d'appas, Renfermant leur amour dans le fond de leur âme, N'adoraient qu'en secret la beauté de leur dame. Cependant ses couleurs brillaient sur leur harnois, Ils osaient proférer son cri dans les tournois, Et tous, heureux d'un droit que l'usage autorise, A leur noble écusson unissaient sa devise.
Moi seul, admis par grâce en sa brillante cour,
fêté par le hasard au sein de ce séjour,
Fils d'un père inconnu, orphelin sans lignage,
Je portais, il est vrai, le titre de son page,
Mais, n'osant arborer son cri ni sa couleur,
Je ne portais, hélas î son nom que dans mon cœur.
Or, Seigneur, apprenez par quel secret mystère J'avais été nourri par les soins de son père : Un jour, l'aurore à peine en marquait le retour,
La châtelaine, assise au balcon de sa tour,
Rêvait en regardant la vague étincelante
Dérouler à ses pieds son écume brillante,
Et voyait se jouer sur les flots agités
Un couple favori de cygnes argentés.
Les deux oiseaux, nageant sur la plaine profonde,
Tantôt disparaissaient dans les sillons de l'onde,
Et tantôt, remontant sur la crête des flots,
Couraient avec la lame et brillaient sur son dos.
Aidant leur pied léger de l'effort de leur aile,
Us dirigeaient leur course au pied de la tourelle;
Et déjà sur leur trace on voyait s'avancer
Un esquif qu'avec eux les flots semblaient bercer.
Nulle main ne guidait la nacelle sur l'onde,
Nul zéphire n'enflait sa voile vagabonde ;
Mais d'un lacet de joncs les flexibles anneaux
L'enchaînaient mollement au cou des deux oiseaux
Qui, poursuivant de front leur course plus tardive,
Traînaient avec effort leur fardeau vers la rive.
On voyait leurs beaux cous, par leur effort plies,
Secouer les cordons dont ils étaient liés :
Tels, à peine sevrés des prés de l'asphodèle,
Deux blancs coursiers qu'au char le laboureur attèle,
Mordent le frein léger qu'ils ne connaissent pas,
S'étonnent de ce poids qui roule sur leurs pas,
Et, d'un pied bondissant dispersant la poussière,
Marchent en secouant leur naissante crinière.
Sur cet objet nouveau fixant d'en haut les yeux, La dame les suivait d'un regard curieux, Et, dans l'esquif léger qu'ils traînaient au rivage, Reconnaît un berceau recouvert de feuillage : Courez, volez! dit-elle; on court, on vole au port. Déjà les deux oiseaux en effleuraient le bord. On détache aussitôt, d'une main attentive, En caressant leur cou, le nœud qui les captive, Et deux pages, chargés du précieux fardeau, Apportent à ses pieds l'aventureux berceau. Elle accourt, elle écarte avec ses doigts agiles Le rideau ruisselant des feuillages mobiles, Et, sous le vert tissu qui le cache à demi, Découvre avec horreur un enfant endormi . Il semblait à cet âge où la mère qui sèvre Refuse avec regret la mamelle à sa lèvre, Et ses cheveux naissants de leur duvet soyeux Ne roulaient pas eneor les boucles sur ses yeux. Nul écrit déposé dans sa main enfantine N'indiquait son destin, son nom, son origine; Seulement près de lui, couché dans le bereeau, Un glaive reposait dans un riche fourreau, Et deux éperons d'or, attestant son lignage, Portaient de sa noblesse un muet témoignage.
La dame, en contemplant le jeu cruel du sort, De l'humide berceau tire l'enfant qui dort,
Le presse entre ses bras, le réveille et l'admire. L'enfant sourit aux traits qui semblent lui sourire, Et, levant vers son cou ses deux bras innocents, Semble implorer encor ses baisers caressants. « Viens, dit-elle en pleurant de tendresse et de joie, Clier époux, c'est un fils que le ciel nous envoie ! Recevons, mon Seigneur, ce présent de sa main. Si c'est un fils aussi que je porte en mon sein, Je veux que le berceau tous les deux les rassemble : Sous mon œil maternel ils grandiront ensemble, Et. compagnons un jour de gloire et de combats, Ils n'auront qu'une mère et qu'un cœur et qu'un bras! Mais si c'est une fille, et que la Providence, Trompe ainsi de ton cœur la plus chère espérance, Permets que cet enfant avec elle nourri Croisse pour devenir son page favori.
Si le trépas jamais lui ravissait sa mère, Heureuse, son enfance aurait du moins un frère. Dans le doute cruel de son sort incertain, Donnons-lui quelque nom conforme à son destin. Si j'en crois de son sort l'apparence sévère, Triste, hélas! est son père et plus triste sa mère. Que Tristan soit son nom ! » Elle dit, et soudain La nourrice, à sa voix, le suspend à son sein, Et dans ses tendres bras le berçant en silence, Lui rend les si doux soins ravis à son enfance.
Cet enfant, c'était moi, malheureux en naissant : Car à peine deux fois l'astre au pâle croissant Avait renouvelé sa forme irrégulière, Qu'Hermine, en recevant la vie et la lumière, Perdit sa noble mère, et moi, mon seul appui. Mais Déranger garda mon berceau près de lui, Et, tout en déplorant ma douteuse origine, Me fit sucer le lait qui nourrissait Hermine. Je jouais avec elle, et quand plus d'un été Eut fait éclore enfin la fleur de sa beauté, Attaché par son père à la cour de ma dame, Le respect remplaça l'amitié dans mon àme; Et dans son doux emploi son page renfermé N'osait se souvenir qu'il eût jadis aimé. C'est moi qui, d'une main à ses jeux façonnée, Accoutumais au frein sa blanche haquenée, Qui, les genoux en terre et le regard baissé, Tenant entre mes mains son pied charmant pressé, D'un mouvement léger l' élançais sur la selle, Puis, sur mon palefroi m'élançant après elle, Mon ('trier touchant son rapide étrier, Suivais dans les forêts le vol de son coursier. C'était moi qui versais dans sa coupe dorée L'onde fraîche du lac, d'un vin pur colorée; Qui portais à sa voix ou sa harpe aux pieds d'or, Ou le luth gémissant, ou son joyeux cinnor, Et qui, pour obéir aux ordres des convives,
Mêlais à leurs accords mes romances plaintives: Heureux quand un soupir, une larme, un regard, Donnait un prix divin à mes chansons sans art!
Ainsi dans la douceur de ce charmant servage Coulaient obscurément les jours de mon bel âge; Et mon cœur, satisfait de sa félicité, Dans son humble bonheur n'aurait rien regretté Si j'avais dû toujours, au gré de mon envie, Voir couler sous ses yeux le reste de ma vie ! Mais, jaloux de son cœur et le briguant en vain, Vingt nobles chevaliers se disputaient sa main, Et, du vieux Béranger convoitant l'héritage, D'un amour méprisé lui présentaient l'hommage. Orgueilleux souverain des châteaux d'alentour, Parmi ces prétendants le féroce Salmour, Mêlant dans ses desseins et la ruse et l'audace, Osait à la prière ajouter la menace ; Et, sourd aux vœux hardis d'un voisin turbulent, L'inflexible vieillard refusait en tremblant. Déjà depuis longtemps par la force ou la ruse Salmour voulait ravir celle qu'on lui refuse, Et, toujours par le ciel dans ses desseins trompé, A ses sanglantes mains elle avait échappé ; Et, par tant de revers s'aigrissant davantage, Son amour insensé se convertit en rage, Et, cachant en secret sa honte dans son cœur,
Il ourdit un complot digne de sa fureur.
Non loin des murs heureux où respirait Hermine, Une antique forêt, de colline en colline Prolongeant ses détours et ses sombres arceaux, Semblait en serpentant descendre au bord des eaux . Des chênes, des ormeaux, aussi vieux que la terre, Y couvraient de leur nuit la rive solitaire, Cachaient leurs pieds mousseux dans les creux du rocher. Sur les flots murmurants paraissaient se pencher, Ou de leurs troncs rangés en vertes colonnades Ouvraient aux yeux charmés les profondes arcades. L'ombre en entretenait l'éternelle fraîcheur, Les zéphirs y portaient les doux chants du pêcheur, Et les rayons du jour brisés par le feuillage, Se glissant par moment sous le mobile ombrage, Sur la mousse où les airs semblaient les apporter Jouaient au gré des vents qui les faisaient flotter. Là souvent, au milieu de ses jeunes compagnes, Hermine poursuivait la biche des montagnes, Effrayait, en courant de sentiers en sentiers, Les chevreuils suspendus aux rameaux d'églantiers, Ou sur les pieds mousseux des hêtres et des chênes S'asseyait pour goûter la fraîcheur des fontaines, Et, cueillant pour la Vierge une moisson de fleurs, Mariait leurs parfums, leurs formes, leurs couleurs. Au bout de la forêt un large promontoire
Sur l'abîme du lac jetait son ombre noire, L'œil y plongeait au loin sur un large horizon. Son sommet, revêtu d'un tapis de gazon, Comme un coussin de fleurs s'arrondissait à peine ; Un limpide ruisseau, coulant du pied d'un chêne, Offrait son onde fraîche aux coupes des chasseurs, Puis, serpentant sans bruit parmi l'herbe et les fleur?, Du sommet du rocher qui se creusait en voûte Allait au sein du lac distiller goutte à goutte. Mais sous les flancs minés du sublime rocher, Dont l'ombre redoutable effrayait le nocher, Avec l'aide du temps, les vents, les coups de l'onde. Avaient creusé jadis une grotte profonde Où le flot dans l'orage avec un sourd fracas Entrait en murmurant et ne ressortait pas. Une nuit éternelle en ombrageait l'entrée; L'eau n'y conservait pas sa lumière éthérée. Mais, perdant sous la nuit l'azur du firmament, Le flot vert et livide y dormait tristement.
Salmour choisit cet antre à ses projets propice. A la faveur des nuits sa nef légère y glisse ; Il impose silence aux hardis matelots : Us enfoncent sans bruit la rame dans les flots, Et, cachant sous les bords leur barque inaperçue, De l'antre avec la vague osent franchir l'issue. Dix chevaliers, vassaux du féroce Salmour,
Lui prêtent à regret leur perfide secours, Et, cachés avec lui dans la caverne sombre, Allument des flambeaux et s'enivrent dans l'ombre. Sept fois, à son lever, un faux reflet du jour D'une pâle clarté vint blanchir leur séjour Avant que le signal qu'attendait le perfide Vint de ses compagnons frapper l'oreille avide. Enfin le cor fatal retentit dans les bois. De rochers en rochers l'écho roule sa voix ; Les chevaliers armés sortent de leur repaire, Gravissent du rocher le sentier solitaire, Et, non loin de la source où, vers l'heure du soir, Pour respirer le frais Hermine allait s'asseoir, Derrière les troncs noirs de dix chênes antiques Ils se rangent en cercle autour des frais portiques.
Déjà des cors lointains les éclatantes voix Du cerf au pied rapide avaient sonné l'abois; Déjà de son coursier sur l'herbe descendue, Sur la verte pelouse à ses pieds étendue, Hermine s'asseyait; et, de sa blanche main Puisant le flot glacé qui ruisselle en son sein, Lavait de son beau front la brûlante poussière Et d'une fraîche ondée arrosait sa paupière. Ses pages, ses varlets, dans le creux des ruisseaux Plongeaient les vins brillants dans les riches cristaux, Déroulaient les tapis et tiraient des corbeilles
Le lait, les fruits des champs ou les présents des treilles.
Béranger, d'une main flattant son lévrier
Et de l'autre appuyé sur le dos d'un coursier,
Contemplant celte fdle à ses vieux jours si chère,
Souriait tristement en songeant à sa mère.
Soudain, un cri parti de dix lieux à la fois
D'un bruit épouvantable a fait trembler les bois :
Dix chevaliers armés, dont les voix se répondent,
Sur nous, au même instant, le glaive à la main fondent,
Enchaînent désarmé l'imprudent chevalier,
Renversent à ses pieds varlets, page, écuyer,
Et sur Hermine en pleurs qui dans mes bras s'élance,
Tendant ses bras sanglants, le fier Salmour s'avance.
Embrassant d'une main la fdle du seigneur,
Dont le front pâlissant retombe sur mon cœur,
De l'autre j'arrachai de la main du perfide
Du sang de nos amis son glaive encore humide.
Et, du fer tournoyant me faisant un rempart,
Avançant, reculant et frappant au hasard,
.le fais rouler aux pieds de la vierge tremblante
Trois de ses ravisseurs sur l'arène sanglante ;
Le reste, épouvanté d'un effort plus qu'humain,
Recule; mais le glaive est brisé dans ma main !
Salmour, à cet aspect, pousse un long cri de joie,
Et, pour me l'arracher, s'élance sur sa proie ;
Ses lâches compagnons, fondant de tous côtés,
Passent autour de moi leurs bras ensanglantés,
Et de nies bras serrés dont l'étreinte l'enlace S'efforcent d'arracher la beauté que j'embrasse : Mais, comme un jeune lierre autour d'un peuplier Redouble ses anneaux qu'on ne peut délier, Autour de son beau corps qu'ils ne peuvent défendre Mes bras entrelacés refusent de la rendre, Et leurs mains, ne pouvant en desserrer les nœuds, Dans leur fatal esquif nous emportent tous deux.
Soudain les ravisseurs, de la voûte profonde.
Ont lancé de nouveau leur nacelle sur l'onde,
Et, courbés sur les bancs, les hardis matelots
Font voler l'aviron sur la cime des flots.
C'était l'heure où du soir le crépuscule sombre,
Pâlissant tout à coup, glisse et s'éteint dans l'ombre,
Et, du noir horizon dérobant le contour,
Efface les tableaux qu'anime l'œil du jour.
rue lune naissante et de vapeur voilée,
Brillant, sans éclairer, sur la morne vallée,
Ne versait qu'à regret sur le lac brunissant
Les reflets indécis de son jeune croissant;
Et l'écume des flots soulevés par l'orage
Éclairait seule au loin la nef et le rivage.
La fraîcheur de la nuit, le murmure de l'eau,
Les haleines du vent qui berçaienl le vaisseau,
Réveillant par degrés Hermine évanouie,
Lui rendaient à la fois la douleur et la vie.
Mais, frappé de respect, son lâche ravisseur N'osait d'un seul regard profaner sa douleur.
Depuis que notre esquif avait quitté la terre, Deux fois l'airain sacré d'un lointain monastère Avait répété l'heure et, roulant sur les flots, Prolongé jusqu'à nous ses lugubres échos; Chaque son du marteau, chaque coup de la rame, Retentissaient, hélas ! jusqu'au fond de son âme, Et de ces bords chéris disparus à ses yeux Semblaient lui rapporter les éternels adieux. Sur le banc des rameurs assise au bord de l'onde, Penchant son front pensif sur la vague profonde, Sa superbe fierté contenait ses sanglots ; Mais j'entendais ses pleurs ruisseler dans les flots. Et je sentais sa main, autour de moi passée, Par ses frémissements révéler sa pensée. Dans cet affreux moment je ne sais quel espoir, Plus prompt que la raison, plus sûr que le devoir, Comme un rapide éclair qui brille dans l'orage, Vint éclairer mon âme et tenter mon courage. Je n'examinai pas, les moments étaient courts, .l'attendis de Dieu seul ma force et mon secours ; Mais d'un bras vigoureux soulevant ma maîtresse, Et de ses longs cheveux saisissant une tresse, Aux regards de Salmour qui jette un cri d'effroi, Dans l'abîme des flots je l'entraîne avec moi.
Le lac nous recouvrit de ses vagues profondes,
La sombre nuit voilait les noirs sillons des ondes,
Et, tandis que Salmour nous cherche en vain des yeux,
Soutenant d'une main mon fardeau précieux
Et de l'autre fendant la vague qui s'écroule,
Loin des flancs de l'esquif le flot grondant nous roule.
Ne livrant plus alors notre course au hasard,
Je levai vers le ciel un rapide regard :
Une brise propice en balaya la voûte,
Et l'étoile du soir me guida dans ma route.
Au sein du lac, une île, ou plutôt un écueil, Du nautonier timide épouvante au loin l'œil ; La colère des flots que l'obstacle y rallume Gronde et le bat toujours de sa bruyante écume ; Mais lorsque de ses bords la barque ose approcher, . Le regard voit verdir au sommet du rocher Un tapis de gazon que mille fleurs nuancent, Où des saules légers les ombres se balancent , Et que de mille oiseaux les ramages divers Enchantent nuit et jour de leurs joyeux concerts. Jamais l' homme, troublant la paix de leur asile, N'interrompt par sa voix le silence de l'île ; Quelquefois seulement, quand tout dort sur les eaux. Suspendant ses filets aux flexibles rameaux, Pendant l'ardeur du jour couché sous leur ombrage, Le pécheur fatigué s'endort près du rivage.
m POÉSIES INEDITES.
C'est là que dirigeant ma course et mes efforts Je nageais dans l'espoir de rencontrer ses bords.
Les vents dormaient, le flot que fendait ma poitrine Berçait en murmurant le corps léger d'Hermine, Et des vagues souvent le doux balancement Contre mon cœur glacé pressait son sein charmant. Nous prêtions tous les deux une oreille attentive Pour distinguer le bruit des flots contre une rive ; Mais en vain notre oreille implorait quelque bruit : Seuls planaient sur les flots le silence et la nuit. Déjà l'horrible effroi venait glacer mon àme, Déjà mes bras lassés de surmonter la lame, Refroidis par les eaux et prêts à se roidir, Comme mon sang, hélas! paraissaient s'engourdir; De nos fronts seulement nous surnagions à peine, Le flot nous disputait notre rapide haleine, 'Et, souvent par la vague engloutis tous les deux, L'écume en retombant ruisselait sur nos yeux. Alors, ce fut alors qu'au sein de la mort même, Recueillant ses esprits pour cet aveu suprême, D'une voix qui se perd dans le fracas des flots, Hermine murmura ces mots, ces derniers mots : » Tristan, il faut mourir! Mais la mort nous rassemble; » Grâce à toi, grâce à Dieu, nous périssons ensemble. » Mais avant d'expirer, Tristan, écoute-moi : » Je n'aimais ici-bas, je n'eusse aimé... que toi!
» Adieu î » Cet adieu même expira sur sa bouche, Et sou front, retombant comme sur une couche, S'endormit sur la vague et roula comme un lis Que les torrents d'automne entraînent dans leurs lits. Mais ces mots entendus, ce mot sacré : je t'aime! Cet aveu que j'aurais payé de ma mort même, Me rendirent soudain ma force et ma vigueur ; Mon sang déjà glacé s'échauffa dans mon cœur, Et, dans l'espoir nouveau dont ce seul mot m'enivre, Je rendis grâce à Dieu de mourir ou de vivre. Je nageais cependant, et redoublant d'effort, Les vents à mon insu m'entraînaient vers le bord. Déjà, sur les brisants par le courant poussée, Mes yeux voyaient blanchir la vague courroucée. Et, semblable au coursier irrité par le frein, Le flot en grossissant bondissait sous mon sein : Mais, ravissant Hermine à leur aveugle rage, Leur flux impétueux nous roula sur la plage; Et, fuyant le reflux qui courait sur mes pas, J'emportai tout tremblant mon fardeau dans mes bras.
Sur un épais gazon dont le duvet flexible
Se pliait mollement sous son poids insensible
Et d'un réseau léger la couvrait à demi.
Je posai doucement son beau corps endormi .
Puis, à genoux près d'elle, et contre ma poitrine
Appuyant son beau iront que sa faiblesse incline.
m POESIES INÉDITES.
Mes soins, ma voix, mes cris, sur ses traits sans couleur
Cherchaient à rappeler un reste de chaleur.
Mon regard suspendu, mon oreille incertaine,
Sur sa bouche entr'ouverte épiaient son haleine,
Et, pressant dans mes bras ses membres languissants.
De mes brûlants soupirs je réchauffais ses sens.
Enfin son cœur battit sous ma main qui le touche,
Un faible et long soupir s'échappa de sa bouche,
Son sang vint ranimer ses traits décolorés,
Et, soulevant vers moi ses regards égarés,
Ses lèvres lentement murmurèrent : « Où suis-je?
» Dans les bras de Tristan! 0 bonheur! ô prodige!
» O généreux ami ! se peut-il? est-ce moi?
» N'est-ce point un vain songe? est-ce nous? est-ce toi?
» Ah parle! et qu'aux accents de cette voix chérie
» Mon cœur encor douteux reconnaisse la vie ! »
J'obéis; je parlai; mes timides accents De leur trouble confus rappelèrent ses sens, Et tous deux à genoux, nos mains entrelacées, Renfermant dans nos cœurs nos secrètes pensées, En silence, et le front prosterné devant lui, Nous rendîmes à Dieu grâces de son appui.
Mais l'eau plaçait encor ses vêtements humides. Je cueillis à l'entour quelques rameaux arides, Et dérobant le feu dans le caillou surpris, La flamme en pétillant dévora ces débris.
L'ondoyante lueur, par mon souffle excitée,
De vague en vague au loin sur l'onde repétée,
Au-dessus des forêts brillant jusqu'au matin,
Porta ses longs reflets au rivage lointain.
Tandis qu'à ses rayons Hermine, demi-nue
Et de ses longs cheveux seulement revêtue,
Déroulant de son front les humides anneaux,
De ses habits trempés fait couler les ruisseaux,
De son front rougissant détournant mon visage,
J'allai sur la pelouse et le long du rivage
Cueillir ces fruits pendants aux verts rameaux des bois :
La mûre dont le sang ruisselle sous mes doigts,
La fraise qui se cache à la main qui la cueille,
La figue dont la vague aime à laver la feuille,
Ces grappes mûrissant pour les oiseaux du ciel ,
Et dans le creux d'un chêne un blanc rayon de miel.
Puis, posant à ses pieds ces dons de la nature
Que l;i feuille des bois couvrait de sa verdure,
J'offris a ses besoins ce champêtre repas
Que les tiges cédaient à ses doigts délicats;
Et, puisant son breuvage à la source voisine,
Mes mains furent la coupe où les lèvres d'Hermine
Cherchaient l'onde, et souvent sa lèvre avec etlort
De sa coupe en buvant semblait presser le bord.
Quand par ces soins si doux je la vis ranimée, Je préparai pour elle une couche embaumée :
La mousse et le gazon en formaient les coussins; Et les rameaux fleuris des flexibles jasmins, Arrondissant leur dais, pendaient sur son visage, Comme un rideau léger agitaient leur feuillage. Ce lit charmant reçut ses membres délicats. Je soutins mollement sa tête sur mon bras, Et le sommeil, du jour lui dérobant l'image, Sur ses traits assoupis répandit son nuage.
0 nuit délicieuse ! ù nuit dont mon amour Porte le souvenir jusqu'à mon dernier jour! Le vaste dais du ciel, peuplé d'astres sans nombre, Nous versait à la fois sa lumière et son ombre ; Le lac, abandonné par la brise du soir, S'étendait sous les cieux comme un sombre miroir, Au long balancement de ses vagues plus lentes Berçait en murmurant mille étoiles brillantes, Et sur les bords muets qui semblaient l'assoupir Le flot en expirant ne rendait qu'un soupir; Les zéphirs en glissant sur l'ondoyante plaine Tempéraient sa fraîcheur avec leur tiède haleine, Et l'oiseau dont la voix gémit comme l'amour, Et celui dont les chants meurent avec le jour, Sur des rameaux voisins où leur nid se balance, De l'ombre harmonieuse enchantaient le silence. Aux charmes de ces lieux nos âmes répondaient ; Entre le monde et nous les vagues s'étendaient.
Je venais d'arracher Hermine à la tempête, Je sentais sur mon sein le doux poids de sa tête, Je contemplais ce front, ces paupières, ces yeux, Ces lèvres qu'entr'ouvrait leur souffle harmonieux, Ces lèvres qui naguère en paroles de flamme Avaient trahi pour moi le secret de son âme, J'entendais son haleine en soupir cadencé S'échapper doucement de son sein oppressé, Et, dans la tendre erreur où le sommeil la plonge, Murmurer faiblement un nom cher même en songe ; Ses cheveux, qu'au hasard l'air faisait voltiger, Nous entouraient tous deux comme un voile léger, Au gré du doux zéphir qui dans leurs boucles joue Faisaient frémir mon âme en effleurant ma joue, Et, nouant quelquefois mon front avec le sien, Semblaient nous enchaîner d'un amoureux lien.
Oh! pourquoi l'Océan de sa vaste ceinture Ne nous séparait-il de toute la nature? Pourquoi sur cet écueil, perdus au sein des mers, Nous formant l'un à l'autre un magique univers, Ne pouvions-nous, hélas! au gré de notre envie, Aux regards des mortels dérober notre vie, Et, formant un Éden de ce charmanl séjour, Nous y nourrir en paix de notre seul amour !
Combien de fois, durant ces heures enchantées,
Aux tremblantes lueurs par la flamme jetées, Portanl un œil ravi sur ses chastes appas, Un invincible attrait me fit ouvrir les bras, Et, prêts à la presser sur ce sein qui l'adore, Les laissa retomber pour les rouvrir encore ! Combien de fois, brûlant d'ineffables désirs, Respirant de plus près le feu de ses soupirs, Dans ses traits endormis mes regards s'étanchèrent, De son front virginal mes lèvres s'approchèrent, Et, sans pouvoir jamais fuir ni s'en détacher, Mes lèvres ni mes yeux n'osèrent la toucher!
Oh ! que si j'avais pu, dans l'ardeur qui m'enflamme, Sans offenser. Seigneur, ni le ciel ni ma dame, Abandonnant mon cœur à ses divins transports, Dans ces bras, sur ce cœur, la presser sans remords, Et, lui communiquant le feu qui me dévore, Épuiser mon bonheur au moins jusqu'à l'aurore, Oui, j'aurais consenti, pour cette nuit d'amour, A ne revoir jamais la lumière du jour, Mais plutôt qu'à mes bras elle ne fût ravie, D'exhaler a la fois mon délire et ma vie !
Mais, réprimant en moi ces songes de mon cœur, Des transports de l'amour le respect fut vainqueur. Et, pour forcer en moi le désir à se taire,
Détachant doucement les anneaux du rosaire
Qui, comme un long collier multipliant ses tours,
Du sein de mon amante ornaient les doux contours,
Entre mes doigts tremblants roulant les grains mystiques,
Et baisant tour à tour les divines reliques,
Je murmurai tout bas ces mots dont la vertu
Apaise la tempête en un cœur combattu.
Et, du ciel évoqué par ma longue prière.
Un tranquille sommeil glissant sur ma paupière.
Près de mon doux fardeau m'endormant à mon tour,
Sur des songes légers me berça jusqu'au jour.
Saint-Point, 10 juin 1824.
POÉSIES DIVERSES
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