SCENE IV MÉDÉE, JASON
MEDEE
Non, c'en est fait, Seigneur, Je ne puis plus longtemps renfermer ma douleur. Mon cœur, longtemps percé du trait qui le déchire, A souffert en silence et caché son martyre; J'ai dévoré des pleurs offensants pour vos yeux, El n'aide mes ennuis fatigué que les dieux. Mais enfin rien ne peut retenir davantage L'aveu de mes tourments plus forts que mon courage; J'éclate et veux enfin vous ouvrir tout entier Tout ce cœur où jadis vous lisiez le premier ! Je ne viens point ici, réveillant dans votre âme La stérile pitié que mon malheur réclame, Comparer au passé le présent malheureux.
Que la fille des rois, et plus illustre qu'eux, Que Médée, en esclave en ces lieux déguisée. Y cache obscurément sa gloire méprisée, Ce n'est pas là, Jason, ce qui blesse mon cœur: L'amour m'a sur vos pas façonnée au malheur. Quand vous le partagiez j'y trouvais mille charmes, Et quand vous les séchiez je chérissais mes larmes. Ce sort était trop doux ; hélas, qu'il est changé! Dans une oisive cour l'heureux Jason plongé, Enivré des plaisirs qu'on offre à sa jeunesse, Au sein des jeux brillants, des fêtes de la Grèce, Il est trop vrai, Seigneur, semble avoir oublié Le malheureux objet d'une vile pitié!
Quoi ! tandis qu'en silence à ma douleur livrée, Et d'amers souvenirs nuit et jour entourée, Je consume en secret mes jours dans la douleur, Que votre seule image adoucit mon malheur, Il me faut, à toute heure, éprouver le supplice De votre indifférence et de votre injustice, Voir vos regards distraits se détourner du mien, N'obtenir qu'avec peine un moment d'entretien,
(En le fixant d'un œil inquiet)
Ne lire dans vos yeux qu'un cœur froid ou volage, Trembler à chaque instant d'en savoir davantage ! Non, Seigneur, c'en est trop, je ne puis vivre ainsi. Que cet état horrible enfin soit éclairci, Que mon sort par vous-même aujourd'hui se décide:
MÉDÉE. 17
J'aime mieux vous savoir inconstant que perfide !
JASON
De vos soupçons, Madame, injustement blessé,
Peut-être je pourrais m'en montrer offensé,
Rappeler devant vous tout le cours de ma vie,
Et vous montrer Jason fuyant de sa patrie
Pour vous suivre, Madame, et pour mettre vos jours
Sous l'abri respecté de son puissant secours.
J'ai négligé pour vous ma couronne et l'empire,
J'ai négligé ma gloire, et c'est assez vous dire!
Mais un esprit blessé, par l'infortune aigri,
Met tout ce qu'on a fait dans un injuste oubli ;
Tout est pour lui mépris, ingratitude, offense ;
Il empoisonne tout. Sa sombre défiance,
Qui se plaît à verser ses perfides poisons,
Change l'amour en crainte et la crainte en soupçons.