A M. LE PRINCE DE BEAUVAU
J f revois donc les bords où le ciel m'a fait naître : Là, j'ai vu comme un jour passer mes premiers ans; Charmé dm voir, d'agir, d'entendre, de connoître , C'est là que j'essayai ma pensée et mes sens,
Et m'assurai du plaisir d'être.
C'est ici que la voix d'un maître
A troublé mes jours innocents :
La raison des parents gène le premier âge ; La tendresse et l'humeur nous prodiguent leurs soins; Tous les goûts à-la-fois , mille nouveaux besoins,
Nous font sentir notre esclavage.
Le cœur, inquiet et volage ,
Veut s'égarer en liberté ,
Et , sur les ondes emporté ,
3i4 PIÈCES
Craint le pilote et non l'orage.
D'un joug utile on se dégage ; L'espérance au front gai vient flatler nos désirs. J'étois embarrassé du choix de mes plaisirs ;
Tout devoit être mon partage.
J'entreprenois mille travaux ; Je me faisois aimer, j'étois utile au monde , Je suffisois à tout : obstacles et rivaux , Rien n'arrètoit une ame ardente et vagabonde , Qui prévoyoit dans tout quelques succès nouveaux. Il me semble qu'ici le souffle du zéphyre M'apporte des esprits plus purs et plus nombreux ;
Dans ces lieux où je fus heureux Avec plaisir encor quelquefois je respire ; Je crois m'y retrouver à la fleur de mes ans; Mon cœur s'épanouit sous un ciel qui s'épure ,
Et le printemps de la nature Pour un instant du moins me rend à mon printemps. Je cherche à retenir l'erreur où je me plonge : C'est ainsi qu'un amant , chagrin que le réveil Du bonheur qu'il goûtoit lui prouve le mensonge, S'efforce à retomber dans les bras du sommeil
Pour être encore heureux en songe.
J'espérois autrefois : espérer c'est jouir.
FUGITIVES. 3i5
Mais le temps fait évanouir
Ces chimériques jouissances ;
Il m'en fait voir la vanité ,
Sans me rendre en réalité
Ce qu'il m'enlève en espérances.
Je perds tous les objets qu'il ôte à mes désirs ; De l'avenir trompeur j'ai perdu les plaisirs. Sous ses voiles obscurs, au printemps de mon âge, Je voyois tous les biens qu'il alloit m'apporter ; Quand d'un œil plus certain j'en perce le nuage , Je vois trop aujourd'hui tout ce qu'il va m'ôter. J'aimois à le prévoir, je perds à le connoître ;
J'espérois l'instant où je suis ;
Je crains l'instant où je dois être.
Il est d'autres plaisirs que le temps a détruits. Plus jeune , je pensois que ma jeune maîtresse Ëtoit le seul objet qui pourroit m'enilammer ; Je croyois pouvoir seul obtenir sa tendresse ; Je croyois que nos cœurs s'attendoient pour aimer ; Comme un choix éclairé j'adorois son ivresse. Ses désirs me flattoient , j'estimois ses rigueurs ; Du nom de sentiment j'honorois sa foiblesse ; Je croyois que les cœurs étoient le prix des cœurs. J'errois dans les jardins d'Armide :
3i6 PIÈCES
Ah miroir de la vérité ,
Au lieu d'un séjour enchanté ,
Je découvre une plage aride.
Je l'ai vu , cet Amour, cette divinité ; Au vide de nos cœurs, à notre oisiveté ,
J'ai vu qu'il devoit sa puissance :
Il n'est jamais dans sa naissance
Que le goût de la volupté,
Languissant dans la jouissance,
Réveillé par la vanité.
D'une froide fidélité On conserve l'objet avec inquiétude ,
On lui soumet sa volonté ; L'amusement se change en habitude ,
L'habitude en nécessité.
J'ai perdu par degrés les erreurs les plus chères :
Ah ! le grand jour qui m'a frappé
M' éclaira trop sur nos misères, Et je maudis l'instant où je fus détrompé.
Je voyois les humains comme un peuple de frères ; Sans défense auprès d'eux , je ne redoutois rien ; Je voyois tous les cœurs prêts à répondre au mien ;
Je cro\ois aux amis sincères.
J'ai vu l'exacte probité
FUGITIVES. ii
Et la scrupuleuse équité
Voiler souvent des cœurs arides :
J'ai vu prendre pour la bonté
La foiblesse des cœurs timides ;
Le vil besoin d'être flatté
Donner des louanges perfides :
J'ai vu que la sincérité
N'étoit que l'orgueil ou l'envie
Qui s'exhaloit en liberté :
Par une fausse piété
J'ai vu la raison poursuivie :
J'ai vu le vice heureux , de grâces revêtu , Déplacer avec art le mérite sublime.
Tout est opprimé s'il n'opprime ; Tout combat sur la terre, ou tout a combattu : Le plus fort est tyran, le plus foible est victime Aurois-je donc perdu le plaisir d'estimer ?
Et faut-il rougir de mon être?
Dès qu'on commence à vous connoitre , Faut-il donc , ô mortels , cesser de vous aimer?
Auprès de toi , Reauvau , j'oublie Combien ils sont légers, aveugles, ou pervers . Si je méprise en eux la nature avilie, J'admire et j'aime en toi la nature ennoblie
3i8 PIECES
Sans toi j'irois chercher les plus sombres déserts; Et , dans un antre obscur, ou sous un toit de chaume , Pleurant d'avoir connu le néant des vertus ,
Je m'écrierois avec Brutns ,
O vertu! n'es-tu qu'un fantôme ?