LE MATIN
J ja nuit vers l'occident obscur Rcplioit lentement ses voiles ;
D'un feu moins brillant les étoiles
Éclairoient le céleste azur;
De sa lumière réfléchie
Le soleil blanchissoit les airs,
Et , par degrés , à l'univers
Rendoit les couleurs et la vie.
Du sommeil à la volupté
Mes sens éprouvoient le passage ;
Des songes me tracoient l'image
Du bonheur que j'avois goûté ;
Je sentois qu'il alloit renaître,
Et , par ces songes excité ,
Je recevois un nouvel être.
Libres des chaînes du sommeil ,
Mes yeux s'ouvrent pour voir Thémire
Je vois , j'adore , je désire.
Dieux! quel spectacle et quel réveil !
Près de moi Thémire étendue
Ne déroboit rien à ma vue ;
Je détaillois mille beautés ,
Je m'applaudissois de ma flamme ;
Le trouble aveugle de mon ame
En occupoit les facultés.
Tout à l'Amour, tout à Thémire ,
J'ai joui de mes sentiments
Près de l'objet qui les inspire.
Oui , disois-je, ces traits charmants,
Animés par un cœur fidèle ,
Sont au plus tendre des amants;
C'est pour moi que Théinire est belle.
J'avois entr'ouvert les rideaux ; Du soleil la clarté naissante Doroit cette onde jaunissante Qui retombe sous ces berceaux.
Déjà du sein des prés humides S'élevoient les foibles vapeurs Que la nuit en perles liquides Rassemble et fixe sur les fleurs ; Des habitants de ce bocage La joie inspiroit les concerts ; Un vent frais épuroit les airs F.t murmurait dans le feuillage.
La terre sembloit s'embellir Pour s'offrir aux yeux de Thémire :
Elle étend les bras et soupire, Et je sens mon cœur tressaillir :
Elle entr'ouvre des veux timides
Qu'éblouit l'éclat du grand jour;
Dans ses beaux yeux mes yeux avides
Cherchoient, trouvoient, puisoient l'amour
Sur ses charmes ma main errante
Se porte avec rapidité ;
Sur sa bouche mon aine ardente
S'élance avec vivacité ,
Et s'imprime avec volupté.
J'ai su , près du bonheur suprême , Le suspendre pour le goûter ; L'instant de le précipiter Fut marqué par Thémire même , Et des plaisirs de ce cpie j'aime J'ai senti les mieus s'augmenter.
J'ai joui , malgré mon délire Et mes transports impétueux .
Du murmure voluptueux Des fréquents soupirs de Thémire; Ma bouche à ses cris languissants Répond à peine , Ah ! je t'adore.
Le plaicir fatigua nos sens , Et nos cœurs jouiront encore.
Mais l'astre du jour dans les cieux
Pourstuvoit sa vaste carrière , Et de sou disque radieux Répandoit des flols de lumière .
De mille ornements odieux J'ai vu l'importune barrière Dérober Thémire à mes yeux.
Plein d'amour et d'impatience, Je sors sans témoins et sans bruit , Et vais languir jusqu'à la nuit Dans les horreurs de son absence.
JLja.isse-moi dans ces vers te vanter mon bonheur. Rappeler tes bienfaits, chanter ce que j'adore, Me peindre ton esprit , tes grâces , et ton cœur,
Doris, c'est en jouir encore.
Le dieu de l'Hélicon versa sur ton berceau Les rayons les plus purs de sa flamme puissante ; Il alluma , Doris, dans ton ame naissante
L'amour de tous les arts, le sentiment du beau. Piccini par son chant , Gluck par son harmonie , Les muses de Voltaire, et celle de Rousseau , Les pinceaux de la France, et ceux de l'Ausonie, T'enivrent tour-à-tour des charmes du plaisir.
Tu sais jouir, tu sais choisir; La nature est ton guide, et ton cœur est ton maître. Nos goûts nous sont communs; l'âge aifoiblit les
miens, Mais je te vois jouir, et je les sens renaître ; J'ajoute à mes plaisirs le sentiment des tiens. Il est encor, Doris, une volupté pure Qu'inspire le plus grand, le plus noble des goûts; On n'aime point les arts sans aimer la nature ; Les chefs-d'œuvre des arts n'en sont que la peinture. Le goût de la nature est commun entre nous : Ce n'est pas seulement ce plaisir nécessaire
De nous donner tous nos instants, Qui, dans ces champs heureux, nous rappelle au
printemps; Il est un autre instinct, un charme involontaire, Qui nous tire de l'ombre et du bruit des cités Pour ramener nos pas sur ces bords écartés.
Ici nous admirons, nous aimons les ouvrages
FUGITIVES. 33y
Du maître du grand tout, de l'être créateur; De deux cœurs enchantés des dons de leur auteur Sans doute avec plaisir il reçoit les hommages. Ici nous jouissons de l'éclat d'un beau jour ; L'appareil de la nuit, les astres , les nuages, Répétés sur ce fleuve où flottent leurs images, Ces champs couronnés lour-à-tour De fleurs , de moissons , de verdure , Le sombre des forêts, les voix de mille oiseaux, Ce ruisseau dans les prés entrelaçant ses eaux , Des jardins alignés les dessins , la parure , Le désordre charmant des champs et des hameaux ; Tous ces dons variés de l'immense nature Nous remplissent tous deux des transports les plus
doux :
Ce superbe univers semble créé pour nous ; Nous croyons posséder tous les biens qu'il rassemble. Du Dieu cpii le forma tu sens tous les bienfaits, Je les sens avec toi ; nous jouissons ensemble, Et rien n'altère en nous le plaisir et la paix. Tu sais peuscr, sentir, et raisonner, et rire; Tu ne vois point le mal, ou ne sais point le dire; J'oublie auprès de toi tous les cœurs corrompus , J'y prends pour les humains une heureuse indulgence.
34o PIÈCES
Assemblage enchanteur de grâces, de vertus, De force et de gaîté, de sagesse et d'enfance , Doris, tu sais aimer ; ce mot veut dire tout. Un cœur sensible est bon, quiconque aime est aimable.
L'amour n'est point en nous l'illusion du goût , Une ivresse des sens, une erreur agréable ,
L'ardeur, les désirs passagers , Le caprice inconstant de deux êtres légers ; Il remplit tous nos jours , il en dispose en maître. Seuls objets de nos soins , seuls objets de nos vœux , L'un par l'autre animés, et l'un par l'autre heureux, Nous avons confondu nos destins et notre être. Vois-tu dans ces jardins ces chênes, ces ormeaux, S'approcher, s'embrasser, confondre leurs rameaux ?
O Doris , ils sont notre image.
Ils resteront unis jusque dans leurs vieux ans ; Et , sur un même lieu répandant leur ombrage , Ils tomberont ensemble accablés par le temps.
FUGITIVES. 34r
MADRIGAL
J e touche aux bornes de ma vie; Mais l'amour vient me ranimer, Je suis jeune aux pieds de Sylvie :
J'ai si peu de temps pour l'aimer Qu'il faut l'aimer à la folie.