EPITRE A
A vivre au sein du jansénisme , Cher prince, je suis condamné , Et , des muses abandonné , Dans le vieux château de Ternai Je répète mon catéchisme.
Des intrigues de Port-Royal J'apprends à fond tous les mystères ; J'entends mettre au rang des saints pères Nicole , Quesnel , et Pascal.
J'en lis un peu par courtoisie.
Ces fous , pleins de misanthropie , Souvent ne raisonnoient pas mal :
Ils ont eu l'art de bien connoître L'homme qu'ils ont imaginé ;
Mais ils n'ont jamais deviné
Ce qu'est l'homme et ce qu'il doit être.
Plus ingénu , moins orgueilleux ,
Montaigne , sans art , sans système ,
Cherchant l'homme dans l'homme même,
Le connoît et le peint bien mieux.
Par mille traits ingénieux
Le Socrate anglois nous réveille ;
Il inspire quand il instruit;
C'est un sage qui nous conduit,
C'est un ami qui nous conseille.
Un vieux janséniste grondeur
Dit qu'en détruisant la nature
On fait plaisir à son auteur,
Et qu'on charme le créateur
En tourmentant la créature :
Du petit nombre des élus
Tous ses ennemis sont exclus ;
Et ces sauvages cénobites
Qui vantent à Dieu leur ennui ,
Ne voudroient plus vivre pour lui ,
S'il étoit mort pour les jésuites.
Indulgente société,
O vous, dévots plus raisonnables,
\pôtres pleins d'urbanité , Le goût polit vos moeurs aimables.
Vous vous occupez sagement De l'art de penser et de plaire ; Aux charmes touchants du bréviaire Vous entremêlez prudemment Et du Virgile et du Voltaire ; Vous parlez au nom du Seigneur, Et vous n'ennuyez point les hommes; Vous nous condamuez sans fureur, Vous nous vovez tels cpte nous sommes.
Je ne prends point pour directeur Un fou dont la mauvaise humeur Érige en crime une foiblesse , Et veut anéantir mon cœur Pour le conduire à la sagesse.
Je sens , j'ai des goûts , des désirs ; Dieu les inspire ou les pardonne :
Le triste ennemi des plaisirs L'est aussi du Dieu qui les donne.