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DE LA VIEILLESSE

POËME

O toi qui reçus les hommages De ce sage Romain , ce chantre audacieux , Qui brava les enfers et détrôna les dieux , Volupté, volupté, charme de tous les âges , Baume délicieux répandu sur nos mau\ , Objet de tous nos vœux et de tous nos travaux , Embellis , s'il se peut , les restes de ma vie. Q\w. seroient-ils sans toi qu'un tissu de regrets ' Que deviendrait ce cœur qui t'a si bien sentie,

Si tu le quittois pour jamais?

C'est à toi d'égayer les jours de mon automne : Mais ne me range plus au nombre des amants ; J'ai vu le vieux Damon sur ses genoux tremblants

Tomber aux genoux de Théone , Et j'ai ri le premier de ses beaux sentiments.

D'un amour mutuel l'espérance crédule Ne doit point égarer un sage à cheveux blancs ; Gardons-nous d'ajouter au fardeau des vieux ans Celui d'un malheur ridicule.

Délices du cœur et des sens , Transports divins , charmante ivresse , Amour, folie enchanteresse , Volupté, volupté, bornez-vous vos présents Aux jours de l'aimable jeunesse ?

Eh quoi! l'âge avancé, sans erreurs, sans désirs, Ne peut même jouir de l'ombre des plaisirs ?

Ah ! pourquoi s'en former une si triste image? La volupté sourit à l'automne du sage ; Il remplace avec art les biens qu'il a perdus ; De son ame qui change il sait changer l'usage , Et goûter des plaisirs qu'il n'avoit pas connus.

Je ne veux point tromper, ni me tromper moi-même. Il faut bien l'avouer, je vois s'évanouir Le plus cher de mes sens ; hélas î c'est le sixième ; Mais il m'en reste cinq, et je veux en jouir.

Ce sens qui va disparoître Régna seul sur tous mes sens ; Dans les jours de mon printemps, Seul emploi de mes instants , Seul mobile de mon être , Il dictoit mes sentiments , Il inspii cit mes pensées :

Consumé d'un seul désir, Dans mes erreurs insensées , Je ne vis, ne connus, ne cherchai qu'un plaisir.

La nature à nos sens en offre en abondance ; Mon odorat, mon goût, mes oreilles , mes yeux ,

Chaque sens a sa jouissance ; Je le vois , je l'éprouve , et j'en rends grâce aux dieux.

Ce spectacle brillant du jour qui vient d'éclore , Faut-il être amoureux pour en sentir le prix? Sans un souris de Lise, un regard de Doris , Verrai-je de sang froid les beautés de l'aurore,

iio PIÈCES

El l'astre étincelant qui sort du sein des mers

Pour créer, colorer, animer l'univers?

Je ne vais plus cueillir de bouquets pour S\ h iè ;

Eh bien ! j'irai dans la prairie

Admirer la beauté des fleurs,

Les contrastes et l'harmonie ,

Le nombre v\ l'éclat des couleurs.

Si je Gxe les yeux sur Philis ou Glvccre, J'ai du plaisir encor sans être leur amant ; De beaux yeux , un teint frais , une taille légère, Ne sont-ils pas toujours un spectacl -charmant? La beauté peut donner une volupté pure Sans porter dans nos cœurs le trouble du désir : Qu'on admire une belle, un tableau, la nature, L'œil n'est-il pas toujours l'organe d'un plaisir ?

Dans l'aimable saison qui rajeunit le monde, Et lorsque les esprits d'un jardin parfumé Volent autour de moi dans un air embaumé,

Une volupté plus profonde Ravit un de mes sens et pénètre mon cœur. Je cherche à prolonger cette agréable odeur, Je cours remplir de fleurs mon réduit solitaire ;

Ma chambre devient un parterre

FUGITIVES. i.m

Où l'odorat fait mon bonheur.

Mais j'entends Cornus qui m'appelle ; J'ai vu dans le cristal entouré de glaçons Les rubis de Pomar et l'ambre de Lunelle.

Déjà de mes jardins féconds Arrive sur ma table une moisson nouvelle ; Les couleurs de ces fruits et leurs sucs odorants Vont charmer à-la-fois deux ou trois de mes sens.

Non , le nectar et l'ambrosie Ne sont point réservés pour les banquets des dieux; La saveur de ces mets , ces vins délicieux , Me font sentir encor tout le prix de la vie.

Que le temps sur ma tète accumule les ans , Avec toi, dieu du vin , je crains peu leur outrage : Kchauffe de tes feux mes esprits languissants, Respecte ma raison, dont je sais faire usage; Je l'emploie à combattre, à flatter mes désirs, A juger du bonheur qui convient à mon âge, Kl du nombre , du choix, de l'instant des plaisirs.

Je laisse aux chansonniers invoquer la folie, Prôner la déraison, l'illusion, l'erreur:

Wh PIECES

Eh quoi: pour être heureux faut-il doue qu'où s'ou-

blu Et dois-je m'aveugler pour Aanhw le bonheur ?

Non. non: disciple d'rpieure.

Du sage Horace imitateur.

J'observe, je consulte, et je suis la uatuu- ;

- derniers de ses dons je sais être content. 1 es plaintes, les chagrins, poison lent et funestr. De ma décrépitude a\anoeroient l'instant : Je veux jouir en paix du plaisir qui me reste. Et passer, sans le craindre, au repos qui m'attend.

0 iiciillnnrinl il est ton père

Souvent, quand Sirius fait sentir ses fisiVMS,

Sous des aunes touffus courbes sur le m

D'une source qui roule entre l'herbe et les tleni > .

Du caluie des vieux ans je me suis fait 1 'imago.

Là. l'esprit sans projets, le corps sans mouvement.

Fixé par la chaleur sous L'onbaagC immobile.

Étendu près de> eaux . je goûtais mollcmeut

D'un repos anime la volupté tranquille.

I ne douce langueur enchaînoit tous mes sens :

Le sommeil quelquefois vouloit s'en rendre niait re ;

le repoussais d'abord ses pavots hienfai>ant> .

R me sentois heureux par le seul plaisir d'être.

Non, l'ennui, le plus grand des maux , Ne tourmente pas la vieillesse ; Le temps, qui sur ses pas amène la faiblesse . Apprend à jouir du repos.

Mais l'automne est encor la saison des travaux : Gardons-nous d'avancer les jours de la paresse ; Elle aura son moment, il faudra le saisir : J'aime à sentir encor ma force et mon adresse ; Ce sentiment est un plaisir.

Aussi , dès que les cieux sont dorés par l'aurore . On me voit dansdes champs marcher, monter, courir, Foudroyer le gibier que j'ai pu découvrir, En chercher de nouveau. Là , je suis jeune encore, Rien ne peut me lasser. Mais c'est dans mes jardins Que je remplis mes jours par des travaux que j'aime ; Sous les arbres chéris que j'ai plantés moi-même, Par l'amour paternel conduit tous les matins, Je jouis de mes soins , j'attends ma récompense.

Là, je retrouve l'espérance.

Sur le sein d'Amphitrite, a la guérie, a la cour. Cette fdle des dieux entraîna ma jeunesse,

Et, dans un champêtre séjour,

Elle amuse encor ma vieillesse.

Elle ne m'y promet ni l'or ni les grandeurs; Mais en moissons de fruits elle change mes fleurs.

Dans ses canaux glacés quand la sève sommeille , Moi, je vois le printemps qui revient embellir

Mes prés , mes vergers , et ma treille ; Je vois le pois .naissant et la fraise vermeille ,

Et je crois déjà les cueillir.

Quand la nature se réveille , Et qu'un feu pur et doux , répandu dans les airs , A ranimé l'amour, la joie , et les concerts , Tous les oiseaux en chœur enchantent mon oreille : Eh bien! ce sens encor, ce sens me rend heureux. Lorsque le sombre hiver me relègue à la ville, Je vais rire aux Chasseurs , ou pleurer à Lucile. J'admire quelquefois ce théâtre pompeux Où chante Melpomène, où danse Terpsichore : L'oreille , j'en conviens , souffre dans ces beaux lieux ; Mais je jouis du moins de l'art qui le décore

Et des ballets ingénieux :

En lassant mon oreille on amuse mes yeux r.

i Ce poëme a été fait lorsque Gluck commeflroit la té-

Beaux arts, enfants du ciel, délices du Permesse, Compagnons de mes jours, plaisirs purs et sacrés,

Plaisirs des esprits éclairés , Vous épurez les goûts de l'aimable jeunesse, Dans l'été de nos ans vous élevez nos cœurs, Et de l'âge avancé vous charmez les langueurs.

Je vois arriver sans alarmes

L'instant de ma caducité :

Beaux arts, vous sur qui j'ai compté,

A l'humeur, à l'austérité,

Vous opposerez tous vos charmes ;

Oui , vous me rendrez ma gaîté ,

Le sentiment, la volupté,

Le plaisir de verser des larmes.

Et vous, mes premières amours,

Chantres de Corinne et d'Achille,

Racine, Voltaire, et Virgile,

Je vous dois, vous devrai toujours

Un bonheur constant et facile ;

Dans l'âge où du monde, on s'exile ,

Vous embellirez mon asile

forme de notre théâtre lyrique, et avant qu'on y eût connu les chefs-d'œuvre de MM. Piccini et Sacchini.

Et l'instant de mes derniers jours.

Mais , dit-on , si ces arts sont la source féconde Des plaisirs les plus doux , ils le sont des regrets. Que cbantent-ils? L'Amour. Il est le dieu du monde ,

Et son culte est chez les François.

Ces talents enchanteurs , c'est lui qui les inspire ; Sur la toile animée il conduit les pinceaux ; Il fait vivre le marbre , et résonner la lyre. Vous entendrez les dieux , les belles, les héros,

Chez Melpomène ou chez Thalie, Vous vanter des plaisirs que vous aurez perdus ; Cet éloge éternel d'un bonheur qui n'est plus Doit plonger votre esprit dans la mélancolie. Eh ! la mélancolie est-elle sans plaisir ?

Sur le riant tableau des voluptés passées

Un regret tendre et doux ramène nos pensées :

S'il coule quelques pleurs, s'il échappe un soupir,

On n'en chérit pas moins l'aimable souvenir

Qui nous rappelle encor les plaisirs d'un autre âge :

Enchanté d'un bonheur qui ne peut revenir,

On est content d'embrasser son image.

Il est des souvenirs qui rendent plus heureux. Au terme de ses jours un vieillard vertueux

FUGITIVES. i)7

Revient sur tous les pas de sa longue carrière ;

Content d'être et d'avoir été,

Il parcourt avec volupté

Le tableau de sa vie entière.

Les mortels désolés dont il sécha les pleurs ,

L'innocence foihle et timide

Arrachée à ses oppresseurs , Pour le vice en crédit son mépris intrépide, Les dangers qu'il brava, ses travaux et ses mœurs, A son esprit charmé se présentent sans cesse. Ces fantômes brillants escortent sa vieillesse ; H en passe avec eux les moments fortunés ;

Il fut heureux, il l'est encore ; Il jouit à-la-fois du soir et de l'aurore , Des plaisirs cpi'il goûta, de ceux qu'il a donnés.

Ah ! voilà le bonheur où tu pourras prétendre , Beau v au, toi dont le cœur si pur, si généreux , De ses penchants n'eut point à se défendre ,

El n'a jamais formé des vœux

Que l'univers ne puisse entendre.

11 faut, dès l'âge le plus tendre, Préparer le bonheur du reste de nos jours. Heureux qui sut aimer et choisir ses amours!

Heureux sont ces amants que le dieu du bel âge Enchaîna l'un à l'autre et n'a point corrompus ; Qui du sein des plaisirs s'élèvent aux vertus, Et se rendent meilleurs pour aimer davantage !

Ils n'ont rien à craindre du temps :

L'humeur, les soupçons, les caprices.

Et des goûts épuisés les tristes injustices, N'affligent point leurs cœurs animés et contents.

Vainement de ses mains glacées

La vieillesse a flétri leurs sens ; Occupés l'un de l'autre, objets de leurs pensées, Par un zèle facile , un doux empressement , Ils expriment encor le même sentiment.

O vous , couple sublime et sage, Qu'un siècle corrompu , l'exemple de la cour, N'ont jamais égaré, ce pur et tendre amour Au déclin de vos ans sera votre partage'.

Cet instinct si puissant , ce doux besoin d'aimer, Ces premiers sentiments nés avec ma pensée ,

Charme de ma vie avancée, L'amitié dans mon cœur semble se ranimer. L'amitié règne en paix sur l'automne du sage ;

Elle reprend ses droits qu'usurpoient les Amours : C'est un soleil plus doux qui brille sans nuage , Et qui promet au dernier âge Quelque chaleur et de beaux jours.

C'est se flatter, dit-on , d'une vaine chimère. Qu'est-ce que l'amitié sans les moyens de plaire? La nature barbare ôte à l'âge avancé La force et la raison , la grâce et la saillie : A l'esprit incertain la mémoire affoiblie Présente avec lenteur les tableaux du passé ; Elle n'y peint souvent qu'une confuse image. Hélas! la plus fidèle est-elle un avantage Lorsque notre esprit est baissé ?

Il est quelques mortels , amants de la sagesse , Sobres dans le travail et dans la volupté, Dont l'esprit , malgré la vieillesse, A conservé sa force et son activité ; Tels ont été Franklin , Voltaire , et Fonleuelle. Maisje veux que notre ame , en proie au temps jaloux, Éprouve chaque instant quelque perte nouvelle ; On ne vieillit pas seul, et tout change avec nous.

Heureux le vieillard qui rassemble

:>rto pièces

De bons, de vrais amis d'un âge égal au sien ! Un babil éternel nourrit leur entretien ; Ils goûtent le plaisir d'être, de vivre ensemble, Et de parler sans fin. Pour moi , dans mes vieux jours , Je me sens menacé d'alonger mes discours : Mes amis très diserts aimeront à s'étendre : Nous serons tous diffus, et peut-être un peu sourds; Nous nous pardonnerons de ne pas nous entendre.

De plus jeunes amis les soins et les secours Adouciront encor ma triste décadence ; Ils me verront sans doute avec quelque indulgence, Et se diront peut-être : Il nous aima toujours.

Toi dont l'ame sensible et pure Se livre avec candeur à ses goûts innocents, Et , dans ce doux asile où se plaît la nature , Cultive la sagesse et jouit des talents ; Toi qui vis pour aimer, et pour qui je veux vivre , Tu sais de mon automne embellir les instants , Et je vois sans frayeur que l'biver va le suivre. Tu nie rendras beureux jusqu'au dernier soupir : Le plaisir d'être aimé renouvelle la vie. Souvent auprès de toi mon ame rajeunie Retrouvera ses goûts avec l'art d'en jouir;

FUGITIVES. 3fir

A mon bonheur encor je te verrai sourire;

Souvent pour le chanter je reprendrai la lyre : Mes vers foi blés ou peu nombreux Aux eonnoisseurs pourront déplaire;

Moi, je les verrai tous avec un œil de père,

Et les vers des vieillards sont toujours bons pour eux.

Vous, ministres des destinées, Filez , Parques, filez mes heures fortunées : Je suis heureux encore et puis l'être long-temps. Tous ces amis si chers, appui de mes vieux ans, Je ne les verrai point terminer leur carrière ; ftrong - temps après les miens leurs jours ont commencé ,

Et je ne suis point menacé

De fermer jamais leur paupière.

C'est là le plus cruel, le plus grand des malheurs ; Il rend insupportable un reste de lumière ; Il condamne nos yeux à d'éternelles pleurs ; Il jette un voile affreux sur la nature entière , Et pose pour jamais une triste barrière Entre le plaisir et nos cœurs.

Mais le soleil marche el s'élève ;

Il mûrit mes vergers , il hâte leurs présents ;

Avant que sa course s'achève

J'aurai joui de tous mes sens.

Chantez , oiseaux, chantez ; j'entendrai vos accents , Je verrai vos plaisirs agiter ce feuillage : Comme vous autrefois j'emplovois le printemps ;

Il faut en faire un autre usage.

Puissé-je, du banc de gazon Placé sous ces pruniers dont la cime l'ombrage, Voir l'amitié, les arts, entrer dans ce salon! Puissé-je y voir encore et La Harpe et Delille, L'un embellir Lucain, l'autre égaler Virgile!

Que Blot vienne les écouter!

Us chanteront bien mieux, ils voudront la chanter. Que Turgot, d'Alembert, consacrent mon asile! Que Beauvau , sa compagne , échappés de la cour, Soient témoins d'un bonheur qu'ils ont rendu facile !

Mais si je restois seul dans ce riant séjour, J'y jouirois du moins de la saison nouvelle, Du plaisir d'être encor, des charmes d'un beau jour ; Et j'y voudrois penser et rire tour-à-tour Entre Montaigne et la Pucelle.

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